‹ Mémoires complets et authentiques sur le siècle de Louis XIV et la RégenceChapitre 12 sur 61 · CHAPITRE DLXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE DLXIX

Forme de demander les audiences particulières du roi d'Espagne, — Jalousie de la reine pour y être toujours présente. ^— Trait inoportant d'amitié pour moi de Grimaldo. — Illuminalion de la place Msjor admirable et surprenante. — Bal superbe chez le roi d'Espagne. -— Leurs majestés ealkoliques y dansent et m'y font dansor.

Je retournai chez moi après la cérémonie qui, parla longueur des lectures et cette difficulté sur un instrument en français, avait duré fort longtemps. On se souviendra que , voulant toujours entretenir le roi d'Espagne pendant cette lecture pour cacher par cet air de courtisan empressé Taffectation de la place que j'avais prise et conservée, ne sachant plus que dire au roi pour continuer à lui parler, je lui demandai audience pour le lendemain , qu'il m'accorda volontiers. Or, cette demande directe était contraire à Tusage de cette cour, où les ambassadeurs, les autres ministres étrangers, et tous les sujets de quelque rang ou état qu'ils soient, ne la demandent qu'en s'adressant à celui qui est préposé pour en rendre compte au roi et leur dire le jour et l'heure, quand le roi accorde l'audience, qu'il ne refuse jamais aux. ministres étrangers et rarement à ses sujets. Celui qui avait alors cet emploi était le même

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la Roche dont j*ai parlé ci-devant^ et qui avait aussi Festampille.

Grimaido était allé travailler avec le roi en présence de la reine, comme cela se faisait tonjours, peu après la fin de la cérémonie de la signature. Je fus surpris, une heure et demie après être rentré chez moi, de recevoir une Jettre de ce ministre, qui me demandait si J'avais à dire quelque chose de particulier au roi sans la reine , sur ce que j'avais demandé moi-même audience au roi pendant la lecture du contrat , et qu'il me priait de lui mander naturellement ce qui en était. Je lui écrivis surle-champ qu'ayant trouvé cette commodité de demander audience au roi je m'en étais servi tout simplement; que , si je n'y avais pas fait mention de la reine , c'est que j'avais cru sa présence aux audiences particulières tellement d'usage que je n'avais pas imaginé qu'il fût besoin d'en faire mention ; qu'au reste je n'avais que des remerciments à faire au roi sur tout ce qui venait de se passer , quoi que ce soit à lui dire que je n'eusse à dire de même à la reine , et que je serais très-fftché qu'elle ne se trouvât pas à cette audience particulière le lendemain.

Gomme j'écrivais cette réponse, don Gaspard Giron m'invita d'aller voir l'illumination de la place Major. J'achevai ma lettre promptement : nous montâmes en carrosse 9 et les principaux de ceux que j'avais amenés, dans d'autres des miens. Nous fûmes conduits par des détours pour éviter la vue de la lueur de l'illumination en approchant , et nous arrivâmes à une belle maison qui donne sur le milieu de la place, qui est celle où le roi et la reine vont pour voir les fêtes qui s'y font. Nous ne nous aperçâmes d'aucune clarté en mettant pied à terre ni en montant Tescalier : on avait bien tout fermé; mais en entrant dans la chambre qui donnait sur la

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place, nous fâmes éblouis, et tout de swe en entrant sur le balcon la parole me manqua d^surprise plus de sept ou huit minutes.

Cette place est en superficîebeaucoub plus vaste qu'au* CQDC que j'eusse encore vue à Paris ni ailleurs, et plus longue que large. Les cinq étages des maisons qui Tenvironoent sont du même niveau, chacun avec des fenêtres égales en distance et m ouverture, qui ont chacune un Imlcon dont la longueur et l'avance sont parfaitement pareilles , avec un balustre de fer aussi de hauteur et d'ouvrage semblables entre eux , et tout cela parfaitement pareil en tous les cinq étages. Sur chacun de tous ces balcons on met deux gros flambeaux de cire blanche, m seul à chaque bout de chaque balcon, simplement appuyés contre le milieu du retour de la balustrade , tant soit peu penchés en dehors, sans être attachés à rien. Il est incroyable la clarté que cela donne ; la splendeur en étonne et a je ne sais quelle majesté qui saisit. On y lit sans peine les "plus petits caractères dans le milieu et dans tous les endroits de la place sans que le rez-de-chaussée soit illuminé.

Dès que je parus sur le balcon, tout ce qui était dans la place s'am assa sous 1 es fenêtres et se mit à crier : Sefiar, imrol taurol C'était le peuple qui me demandait d'obtenir une fête de taureaux, qui est la chose du monde pour laquelle il a le plus de passion, et que le roi ne voulait plus permettre depuis plusieurs années par principe de conscience. Aussi me contentai-je le lendemain de lui dire simplement ces cris du peuple sans lui rien demander là-dessus, en lui témoignant mon étonnement d'une iilamination si surprenante et si admirable. Don Gaspard Giron et des Espagnols qui se trouvèrent dans la maison d'où je la vis, charmés de l'étonnement dont j'avais été frappé à la vue de ce spectacle, le publièrent

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«vte d'autant phig da eomplatoaiMW, qu'il» n'étaient pas aatoQtttiBéaà radmiralion daaFrançais, et beaucoup de seigneurs m'en parlèrent avec grand plaisir. A peine eus-je la loisir de souper au retour de cette belle iliuminattoOf qu'il fcUut retourner au palais pour le bal que le roi avait fait préparer dans le salon des granda, et qui dura jusqu'après deux heures après minuit.

Ge salon, qui est également vaste et superbe en bnmzas, an marbres, en dorures, en tableaux, était magnifiquement éclairé; tout au bout opposé à la porte d'entrée il y avait, comme à la signature , six fauteuils de front, où le roi, la reine, etc.. s'assirent dans le même ordre. A côté du bras droit de celui du roi, sans distance aueune at beaucoup moins qu'un demi -pied moins f|vaneé« un siège ployant de velours cramoisi à franges d'or et les bois dorés, pour le majordome major du roi, qui s'assit dessus en même temps que le roi se mit dans son fauteuil. Au bras gauche du fauteuil du dernier infant était dans la même disposition un carreau de velours Boir, sans or, avee des houppes noires aux coins^ pouir la camarera major de la reine, vêtue en veuve un peu mitigée, parce que la reine n'avait pu souffrir tout ce grand attirail de religieuse, qui est l'habit des veuves tant qu'allas le sont, que J'avais vu à Bayonne è la du* chassa de Linarès. Par la même raison, ie oarreau était noir, qui sans eeia aurait été de velours cramoisi avec da l'or. Cette dama aurait pu avoir un ployant pareil i celui da la droite, mais par habitude elle préférait le carreau, qui est la même distlnotion. Derrière Us fan* teuils il y avait des tabourets de veloure rouge à franges d'or et à bois dorés, pour le capitaine des gardes du roi an quartier, le sommelier du corps, le majordome major da la reine, la gouvernante de l'infante et le duc de Popoli, gouverneur du prince des Asturtes. Dans une fausse

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porte, tout en (irrière des fouteails du côté de la cama-; rera major, maU non vis-à-vis de son dos^ étaient deux sièges ployants de velours cramoisi à franges d'or et à bois doréS) où don Gaspard Giron nous conduisit, Maulevrier et moi, sapa jalousie devant nous, qui fut une &year siqgulière, et qui que ce soit devant nous, en sorte que nous vîmes toujours en plein tout ce beau speetaela et les danses.

Un peu plus bas que la eamarera major, le long de la muraille, à quelque distance jusque vers le bas bout, il y avait des tabourets comme les nôtres entremêlés de carreaux pareils, et d'autres tabourets et earreaux de damas. et de satin rouge, pareillemeiTt dorés, pour les femmes des grands d'Espagne et de leurs fils aînés qui, à leurs ohoix, s'asseyaient sur les tabourets ou sur les earreaux, mais les femmes des grands sur le velours et les femmes des fils aines sur le satin ou le damas. Ces tabourets et ces carreaux allaient jusqu'à la moitié ou environ de la longueur de ce côté long du salon, le reste était oeeupé par les dames de qualité, femmes ou filles, assises par terre sur le vaste tapis qui couvrait tout le salQik; .desquelles plusieurs se tenaient debout, ce qui était à leur choix, et tout aux dernières places. Quelques jeanes camaristes de la reine, placées là pour danser» vis-à-vis ce long rang de dames de l'autre côté, toute la ceareu hommes grands et autres, tous debout, le dos aux fenêtres à distance d'elles, laquelle distanee était remplie de moindres. spectateurs, comme aussi était Tes-' pacQ vis-à-i^s, entre la muraille et les dames. Au bas bout du côté des hommes étaient, un peu en potence, les quatre majordomes du roi pour donner ordre à tout- Vis^-vis des fauteuils, au bas bout, étaient les danseurs debout, grands et autres, les officiers venus en Espagne

avec moi, et des spectateurs de qualité; une barrière derrière eux traversait le salon, derrière laquelle était la foule des voyeurs.

Dans une pièce à côté de rentrée étalent toutes sortes de rafratchissementSy de pâtisseries, de vins avec profusion, mais grand ordre, où, pendant la confusion des contredanses, allait qui voulait et en apportait aux dames. La parure éclatait avec somptuosité: ilfii'<it avouer que le coup d'œil de nos plus beaux bals parés n'approche point de celui-là.

Ce qui m'y parut de fort étrange fut trois évèques en rochet et en camail vers le haut bout du côté dc'S hommes pendant tout le bat ; c*était le duc d'Abrantès, évéque de Cuença, deux évoques in partibus, suffragants à Madrid de Tarchevéque de Tolède, et l'accoutrement de la camarera major pour un bal, qui tenait un grand chapelet à découvert, causant et devisant sur le bal et les danses, tout en marmottant ses patenôtres qu'elle laissait tombera mesure, tant que le bal dura. Ce que je trouvai aussi de très-fâcheux est que nul homme ne s'y assit, excepté les six charges que j'ai nommées, Maulevrier et moi, pas même les danseurs, en sorte qu'il n'y avait pas un seul siège dans tout ce salon, même derrière tout le monde, outre ceux que j'ai spécifiés.

La reine, qui ne peut danser de danse sérieuse qu'avec les infants, ouvrit le bal avec le roi ; la danse de ce prince, qu'il aimait fort, fut pour moi un grand sujet de surprise ; en dansant ce fut tout un autre homme, redressé du dos et des genoux, de la justesse, en vérité de la grâce. Pour la reine, qui prit après le prince des Asturies, qui étaient tous deux extrêmement bien faits, je n'ai vu qui que ee soit danser mieux en France, en hom-

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mes ni en femmes, peu en approcher, moins encore aussi bien, les deux autres infants fort joliment pour ieur âge.

En Espagne, hommes et femmes portent toutes sortes de couleurs à tout âge, et danse qui veut Jusqu'à plus de sdxante ans, sans le plus léger ridicule, même sans que cela paraisse extraordinaire, et j'en vis plusieurs exemples d'hommes et de femmes : le dernier infant prit la princesse de Robecq qui ne s^éloignait pas de cinquante ans et qui les paraissait bien.

Elle était Croï, fille du comte de Solre, et veuve du prince de Robecq « que le roi d'Espagne avait fait par la princesse des Ursins grand d'Espagne, chevalier de la Toison et depuis colonel du régiment des gardes wallonnes. La princesse de Solre qui était Boumonville, cousine germaine de la maréchale de Noailles, étant assez mal avec son mari, avait mené sa fille se marier en Espagne et y était demeurée avec elle. Madame de Robecq était dame du palais de la reine et passait, ainsi que sa mère, pour être fort bien avec elle. Je les avais fort connues avant qu'elles allassent en Espagne, et ce fut une des premières visites que je fis ; nous avions autrefois fort dansé ensemble, apparemment qu'elle le dit à la reine.

Aussitôt après avoir dansé avec l'infant, car, étant étrangère, elle n'était pas sujette aux règles espagnoles du veuvage, elle traversa toute la longueur du salon, fit une belle révérence à leurs majestés catholiques et vint me dénicher dans ma reculade pour me prendre à danser par une belle révérence en riant; je la lui rendis en disant qu'elle se moquait de moi ; dispute, galanteries, enfin elle fut à la reine qui m'appela et qui me dit que le roi et elle voulaient que je dansasse. Je pris la

liberté de lui représenter qu*elle voulait $e divertir ; qu« cet Qrdre ue pouvait pas être sérieux ; j'alléguai mon âge, mon emploi, tant d'années que je n'avais dansé, en un mot tout ce qui me fut possible. Tout fut inutile, le roi s'en mêla, tous deux me prièrent, tâchèrent de me persuader que je dansais fort bien, enfin commandèrent et de façon qu'il fallut obéir; je m'en tirai donc comme je pus.

La reine affecta de faire danser des premiers nos témoins français, excepté l'abbé de Saint-Simon qui n*était pas de robe à cela, et dans la suite du bal, deux ou trois officiers des plus distingués des troupes du roi qui étaient venus avec moi.

Une heure après l'ouverture du bal on mena l'infante se coucher, Les contredanses coupèrent souvent les menuets. Le prince des Âsturies y menait toujours la reine ; rarepient le roi les dansait, mais comme aux contredanses on se mêle, et, suivant l'ordre de la contredanse, chacune se trouve danser avec tout ce qui danse, l'un après l'autre, et se retrouve au bout avec son me* neur, la reine y dansait de même avec tout le monde; j'en esquivai ce que je pus, quoique fort peu; on peut juger que je n'en savais aucune.

Le bal fini, le marquis de Yillagarcias, un des major* dômes et un des plus honnêtes et des plus gracieux hommes que j'aie vus, qui a été depuis vice-roi du Pérou, ne voulut jamais me laisser sortir que je ne me fusse reposé dans le lieu des rafraîchissements, où il me fit avaler un verre d'excellent vin pur, parce que j'étais fort en sueur à force de menuets et de contredanse^i avec un habit très-pesant. Le roi et la reine d'Espagne et le prince des Asturies furent forts sur le bal et y pS' rurent prendre grand plaisir. Ce même soir et le lende-

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main je fis illuminer toute ma maison, dedans et dehors, n'ayant pas en un moment de loisir d*y donner aacQne fête, au milien de tant de fonctions si précipitées et si fort entassées les unes sur les autres.

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