‹ Mémoires complets et authentiques sur le siècle de Louis XIV et la RégenceChapitre 19 sur 61 · XXXV · texte numérisé non relu

XXXV

viraQQe 4e tous c6tés Madrid à difitancfi de plu^ieori lieues plus ou moins près. Il p*y ^ poiat de village à r£seurial; le logement de leurs majestés catholique» f«it ia queue du gril ; les principau^^ grands ofûciers et 1^ officiers les plus nécessaires sont logés , même les dames de la reine, dans le monastère ; tout le reste Test fort mal sur le c6té par lequel on arrive, où tout est fort mal bâti pour la suite de la cour.

L'église, le grand escalier et le grand cloître me surprirent. J^adipirai l'élégance de rapotbicairerie et Tagrément des jardins, qui pourtant ne sont qu'une large et longue terrasse. Le Panthéon m'effraya par une sorte d'horreur et de majesté. Le grand autel et la sacristie épuisèrent mes yeux par leurs immenses richesses. La bibliothèque ne me satisfit point , et les bibliothécaires eiicore moins. Je fus reçu avec beaucoup de civilité et de bonne chère à souper, quoique à Tespagnoie , dont le prieur et un autre gros moine me firent les honneurç. Passé ce premier repas, mes gens me firent à manger j mais ce gros moine y fournit toujours quelques pièces qu'il n'eût pas été honnête de refuser, et mangea toujours avec nous, parce qu'il ne nous quittait point pour nous mener partout. Un fort mauvais latin suppléait au français qu'il n'entendait point, ni' nous l'espagnol. .

Dans le sanctuaire, au grand autel, il y a des fenêtres vitrées derrière les sièges du prêtre célébrant la grand'messe et de ses assistants. Ces fenêtres, qui sont presque de plain-pied à ce sanctuaire, qui est fort élevé, sont de l'appartement que Philippe II s'était fait bâtir, et où il mourut. Il entendait les offices par ces fenêtres. Je voulus voir cet appartement où on entrait par derrière. Je fus refusé. J'eus beau insister sur les ordres du roi et du i^once de me faire voir tout ce que je voudrais, je dis-

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ptttaj en vàfîi. Ils me dirent que cet appartement était fermé dépuis la mort de Philippe II, sans que personne y fût entré depuis. J'alléguai que je savais que le rôi Philippe V l*aVait vu avec sa suite. Ils me Pavouèrent, mais ils me dirent en fnême temps qu'il y était entré par force et en maître , qui les avait menacés de faire briser les portes ; qu'il était le seul roi qui, depuis Philippe II, y fût entré une seule fois, et qu'ils ne l'ouvraient et ne l'ouvriraient jamais à personne. Je ne compris rien à cette espèce de superstition; mais il fallut eh demeurer là. Louville, qui y était entré avec le roi, m'avait dit que le tout ne contenait que cinq ou six chambres obscures et quelques petits trous, tout cela petit, de charpenterie bousillée, sans tapisserie lorsqu'il le vit, ni aucune sorte de meubles : ainsi je ne perdis pas grand'ehose à n'y pas entrer.

En descendant au Panthéon, je vis une porte à gauche à la moitié de l'escalier. Le gros moine qui nous accompagnait nous dit que c'était le Pourrissoir, et l'ouvrit. Od monte cinq ou six marches dans l'épaisseur du mur, et ou entre dans une chambre étroite et longue. On n'y voit que les murailles blanches, une grande fenêtre au bout près d'où on entre, une porte assez petite vis-à^vis, pour tout meuble une longue table de bois, qui tient tout le milieu de la pièce qui sert pour poser et accom^ moder les corps. Pour chacun qu'on y dépose, on creuse une niche dans la muraille, où on place le corps pour y pourrir. La niche se referme dessus sans qu'il paraisse qu'on ait touché à la muraille, qui est partout luisante et qui éblouit de blancheur, et le lieu est fort clair. Le tnoine me montra l'endroit de la muraille qui couvrait le corps de M. de Vendôme près de l'autre porte, lequel y à sa mine et à son discours , n'est pas pour en sortir Jamaiti. G€fUK âëft roiâ tft des rdftés , qfui (Wt ttu

MS HfiMOIUS

des enfants, en sont tirés au bout d*ttn certain temps et portés sans cérémonie dans les tiroirs du Panthéon qui leur sont destinés. Ceux des infants et des reines qui n*ont point eu d'enfants sont portés dans la pièce joignante dont je vais parler, et y sont pour toujours.

Vis-à-vis de la fenêtre, à l'autre bout de la chambre, en est une autre de forme semblable, et qui n'a rien de funèbre. Le bout opposé à la porte et les deux côtés de cette pièce, qui n'a d'issue que la porte par où on y entre , sont accommodés précisément en bibliothèque ; mais, au lieu que les tasseaux d'une bibliothèque sont accommodés à la proportion des livres qu*on y destine, ceux-là le sont aux cercueils qui y sont rangés les uns auprès des autres, la tète à la muraille, les pieds au bord des tasseaux, qui portent l'inscription du nom de la persbnne qui est dedans. Les cercueils sont revêtus, les uns de velours, les autres de brocard, qui ne se voit guère qu'aux pieds, tant ils sont proches les uns des autres, et les tasseaux bas dessus.

Quoique ce lieu soit si enfermé, on n'y sent aucune odeur. Nous lûmes des inscriptions à notre portée, et le moine d'autres à mesure que nous les lui demandions. , Nous fîmes ainsi le tour, causant et raisonnant là-dessus. Passant au fond de la pièce, le cercueil du malheureux don Carlos s'offrit à notre vue. « Pour celui-là, dis-je, on sait bien pourquoi et de quoi il est mort. » A cette 1 parole, le gros moine s'altéra, soutint qu'il était mort de j mort naturelle, et se mit à déclamer contre les contes qu'il dit qu'on avait répandus. Je souris en disant que je convenais qu'il n'était pas vrai qu'on lui eût coupé les veines. Ce mot acheva d'irriter le moine, qui se mit à iNivarder avec une sorte d'emportement. Je m'en divertis d'abord en silence. Puis je lui dis que le roi, peu après être arrivé en Espagne, avait eu la curiôsilédei

fiiire ootrir le cercueil de don Carlos, et que je savais d*on homme qui y était présent (c'était Louville) qu'on y avait trouvé sa tète entre ses jambes , que Philippe II, son père, lui avait fait couper dans sa prison devant loi. « Hé bien I s'écria le moine tout en furie, apparemment qu'il Favait bien mérité; car Philippe lien eut la permission du pape ; » et de là à crier de toute sa force merveilles de ta piété et de la justice de Philippe II, et de la puissance sans bornes du pape, et à l'hérésie con« tre quiconque doutait qu'il ne pût pas ordonner, décider et disposer de tout. Tel est le fanatisme des pays d'inquisition, où la science est un crime, l'ignorance et la stupidité la première vertu. Quoique mon caractère m'en mit à couvert, je ne voulus pas disputer et faird avec ce piffre de moine une scène ridicule. Je me contentai de rire et de faire signe de se taire, comme je fis à ceux qui étaient avec moi. Le moine dit donc tout ce qu'il voulut à son aise, et assez longtemps sans pouvoir s'apaiser. Il s'apercevait peut-être à nos mines que nous nous moquions de lui, quoique sans gestes et sans paroles. Enfin II nous montra le reste du tour de la chambre, toujours fumant ; puis nous descendîmes au Panthéon. On me fit la singulière faveur d'allumer environ les deux tiers de l'immense et de l'admirable chandelier qui pend du milieu de la voûte, dont la lumière nous éblouit, et faisait distinguer dans toutes les parties du Panthéon, non-seulement les moindres traits de la plus petite écriture, mais de ce qui s'y trouvait de toutes parts de plus délié.

Je passai trois jours à l'Ëscurial, logé dans un grand et bel appartement, et tout ce qui était avec moi fort bien logé aussi. Notre moine, qui avait toujours montré sa mauvaise humeur depuis le jour du pourrissoir, n'en

reprit de belle qu'au déjeuner du départ. Mous le quitta.

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tAmes sans regret, mais non l'Bseariaf, qui donnerait de rexercîce et du plaisir à un curieux connaisseur pour plus de trois inois de séjour. Chemin faisant, nous rencontrâmes le marquis de Montalègre, et arrivâmes en même temps que lui à la dtnée. Il m'envoya aussi prier à dfner avec ces messieurs qui étaient avec moi. I! était fort accompagné, et nous fit très-promptement fort grande clière et bonne à l'espagnole, ce qui nous fit un peu regretter le dtner que mes gens avaient préparé pour nous. J'aurai lieu de parler de ce seigneur.

Enfin nous arrivâmes le 9 à notre village de Villahalmanzo, où Je me trouvai le plus commodément da monde, ainsi que tout ce qui était avec moi. J'y trouvai mon fils atné encore bien convalescent avec Tabbé de Mathan, qui venaient de Burgos. Nous soupâmes fort gaiement, et je comptais de me bien promener le lendemain, et m'amuser à reconnaître le village et les environs ; mats la fièvre me prit la nuit , augmenta dans la Journée, devint violente la nuit suivante, tellement qu'il ne fut plus question d'aller le 4 4 , qui était ce Jour*là, k la descente du carrosse du roi et de la reine d'Espa^^ne àLerma. Le mal augmenta avec une telle rapidité qu'on me trouva en grand danger, et incontinent après à Textrémité. Je fus saigné peu après, ta petite vérole parut dont tout le pays était rempli. Ce cHmat était tel cette année qu'il y gelait violemment douze ou quatorze heures tous les jours, tandis que depuis onze heures du matin jusqu'à près de quatre, il faisait le plus beau soleil du monde, et trop chaud sur le midi pour s'y promener; et où il ne donnait point par quelque obstacle de muraille, il n'y dégelait pas un moment. Ce froid était d'autant plus piquant, que l'air était plus pur et plus vif, et le ciel de la sérénité la plus parfaite et la plQa continuelle.

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Le foi d'Espagne, qui craignait extrêmement la petite vérole , et qui n'avait confiance avec raison qu'en son premier médecin, me l'envoya dès qu'il fut informé de ma maladie, avec ordre de ne me psls quitter d'un mo^ ment jusqu'à ce que je fusse guéri. J'eus donc continuellement einq ou six personnes auprès de moi, outre ceux de mes domestiques qui me servirent, un des plus sages et des meilleurs médecins de l'Europe, qui de plus était de très-bonne compagnie, qui ne me quittait ni jour ni nuit, et trois fort bons ciiirur^iens dont la Fare m'en envoya un qu'il avait amené. J'eus une grande abondance partout de petite vérole de bon caractère , sans aucnn accident dangereux, depuis qu'elle eut paru, et on sépara de table et de tout commerce maîtres et valets qui me voyaient, même de cuisine, ceux qui faisaient la mienne, et ceux qui ne me voyaient point. Le premier médcûiu se précautionnait presque tous les jours de nouveaux remèdes eo eas ée besoin, et ne m'en fit aucun qwét me faire boire pour toute boisson de l'eau dans laquelle on jetait selon sa quantité des orangée avec leur peau coupées en deux, qui frémissait lentement devant mon feu, quelques rares cuillerées d'un cordial doux et agréable dans le fort de la suppuration, et dans la suite un peu de vin de Rota avec des bouillons où il entrait du bœuf et une perdrix. Rien ne manqua donc aux soins de gens qui n'avaient que moi de malade, et qu'ils avaient ordre de ne pas quitter, et rien ne manqua à mon amusement quand je fus en état d'en prendre, par la bonne compagnie qui était auprès de moi, et cela dans un temps où les convalescents de cette maladie en éprouvent tout l'ennui et le délaissement. Tout à la fin du mal je fus saigné et purgé une seule fois, après quoi je vécus à mon ordinaire, mais dans cette espèce de so-

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litnde. J'aurai bientôt lieu de parler de ee premier médecin.

Pendant le grand intervalle que cette maladie me tint hors de tout commerce , Tabbé de Saint-Simon en entretint même d'affaires avec le cardinal Dubois , avee Grimaido, avec Sartine etavecqunlques autres. Jecrois ne pouvoir mieux remplir ici ce vide forcé d'une oisiveté de six semaines que par un léger tableau de la cour d'Espagne , telle qu'elle était pendant le séjour de six mois que je demeurai en ce pays-là. Le détail étendu qui se voit sur l'Espagne à l'occasion de Tavénementde Philippe Y à cette couronne, un autre précédeot à propos du testament de Charles II, m'en épargneront beaucoup ici qui ne seraient que des redites (4).

(I) Lei pièces justificatiTes indiquées par le manuscrit, et auxquelles renvoyaient par conséquent quelques passages de noi premiers Tolumes, n*ayant pu être retrouvées, cVst îciquenuoi avons oru devoir transporter la dissertation sur la grandeiie d*Eapagne, mentionnée dans une note de notre sixième volume. Elle s'y trouvera d^aillears à sa véritable place, puisqu'elle y précède la liste des grands d'Espagne, donnée par l'auteur.

DE SADrr«SIMON. SIS

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