‹ Mémoires complets et authentiques sur le siècle de Louis XIV et la RégenceChapitre 20 sur 61 · CHAPITRE DLXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE DLXXIV

Digression sar la dignité de grand d^Espagae et sa comparaison avec celle de nos ducs. — Son origine. — Ricos-hombres et leur multiplication. — Trois sortes de classes. -^ Leur part aux affaires et comment. — Ils parlent couverts au roi. — Ferdinand et Isabelle dits les rois et par la suite les rois catholiques. — Philippe V on le Beau. — Gomment agissent les Rieos-kombres au sujet de leur droit de rester couverts.— Lear nombre diminue et leur droit s'affaiblit. — Première gradation. — Charles- Quint. — Deuxième gradation. — RicoS'hombres abolis en tout. — Les grands d^Espagne coraroencent et leur sont substitués. — Grandeur de la grandesso au dehors des états de Charles V. — Troisième gradation. — Couverture et seconde classe de grands par Philippe II. — Trois espèces de grands et deux classes jusqn^alors. — Quatrième gradation. — Patentes direction et leur enregistrement de Philippe III. — Nulle ancienneté observée entre les grands.

— Leur jalousie sur ce point et sa cause. — Troisième classe de grands. — Grands à vie de première classe. —Nul autre rang séculier en Espagne en la moindre compétence avec ceux du pays. — Seigneurs couverts en une seule occasion sans être grands. — Cinquième gradation. — Certificat de couverture.

— Suspension de grandesse en la main du roi. — Exemple entre autres du duc de Médina-Sidotiia. — Sixième gradation. -^ Grandesses devenues amovibles et pour les deux dernières classes en besoin de confirmation à chaque mutation. — Grandesse ôtée au marquis de Vasconcellos et à sa postérité. — Septième gradation. — Tributs pécuniaires pour la grandesse.

— Mystère affecté des trois différentes classes.

L'occasion de parler un peu de la dignité dé grand (l'Espagne et de la comparer avec celle de nos ducs est ici trop naturelle pour n'y pas succomber. Ce n'est pas

ai4 nteottES

un traité que je prétends donner ici de ces dignités, mais une idée des grands d'Espagne , d'autant plus juste que je me suis particulièrement Appliqué à m'en instruire par eux-mêmes en Espagne, et que je n'ai pas vu qu*on se la soit formée telle qu'elle est. Quoique les digressions soient d'ordinaire importunes, celle-ci s'ex-» cusera d'elle-même par sa curiosité.

La dignité des grands d'Espas^ne tire son origine des grands Gefs relevant immédiatement de la couromM, et comme la totalité de ce que nous appelons aujoard*Iiui l'Espagne était divisée en plusieurs royaumes , tautôt Indépendants, tantôt tributaires , tantôt membres les uns des attres, selon le sort des armes ou celui an partage des familles des rois, chaque royaume avait ses grands ou premiers vassauxrelevant immédiatement du grand fief, qui était le royaume même , et qui de tout temps avaient le droit de bannière et de chaudière. Le premier est trop connu dans nos histoires et dans notre France pour avoir besoin d'être expliqué. Celui de chaudière marquait les richesses suffisantes pour fournir à l'entretien de ceux qui étaient sous la bannière levée par le seigneur banneret. Ces seigneurs étaient plus ou moins considérables , non-seulement par leur puissance particulière, mais encore par celle des royaumes dont ils étaient vassaux immédiats. C'est ce qui a fait que la couronne de Castille ayant toujours tenu le premier lieu dans les Espagnes depuis que de comté dépendant du royaume de Navarre, elle devint royaume elle-même et bientôt supérieure à tous les autres, même à celui dont elle était sortie, et encore à celui de Léon, ses premiers vassaux furent aussi les plus considérés parmi les premiers vassaux des autres royaumes, et par la même raison ceux d'Aragon après eux*

.DE SAtNrr-glIfON. 31&.

LesIMqtentts révalolionssérpivées dastlesEspligiifS par les différentes divisions tt réuaions qui sa firent sans tant de rois séparés, et qui furent eneare aog-* neatées par Teapèce de chaos que rinvasion des tfavrea y apporta y par la rapidité de iears eanquêtea et le» évé* oeroeats divers de. l'étendue de leur paiaaanee , altéra récûoofnie des ûefs immédiats à proportion de ceika des dynasties^ trop souvent plua occupéts à s'agrandir aux dépens les unes des autres , qu'à se défendra ensemble de i 'ennemi commun de leur religion et de le«r état , tandis que cet ennemi en profitait avee autant d'adresse q«e de force. Cette confn^n , qui dura jus* que bt€D près du temps des rois qui ont usurpé le nom de caikoliques par excellence, qu'ils ont transmis à leurs sueceaseurs , ne laisse voir rien de bien clair ni de bien réglé parmi ces premiers vassaux dea divers royaumes des Ëspagnes, siaon la part qu'ils avaient aux affaires , plus par l'autorité de leur personne, soit mérite, soit grandes alliances, soit grands biens, que par la dignité de ces biens mômes. Le nom de grand ttait ineonnu dans les Ëspagnes ; celui de ricos-hombres passait pour la seule distinction, comme qui dirait puissants bommes ; et ce nom, devenu» eoamiun à tous c«Qx des familles des ricos-kombres , s'était peu à peu atrémement multiplié. La faiblesse et le besoin dest Mis les obligeait à souffrir cet abus dans Les cadets subivisés de ees ricos-hombres^ ou dans des sujets dont mérite ou les services ne permettaient pas de leue fuser an titre que l'exemple de ces cadets avait détaé de la possession des fiefs immédiats ; enfîn aux mièrts cbarges de leur maison , ce qui a pentr-étre nné la première idée , dans la suite, de la distinction trois classes de grands que nous y voyons aujour* hui.

S16 MËHOI&ES

Soit que l'osage de parler couvert au roi pour les gens d'une certaine qualité fût de tout temps établi dans les Espagnes , comme II l'était constamment dans notre France d'être couvert devant eux jusqu'au milieu pour le moins des règnes de la branche de Valois ; soit que cet honneur, d'abord réservé aux premiers vassaux pères de famille, eût peu à peu été communiquée leurs cadets et aux enfants des cadets avec leurs armes si souvent chargées de bannières et de chaudières en Espagne, pour marque de leur ancien droit, et qui ont passé avec les filles dans des familles étrangères à ces premiers ricos-hombres à l'infîni, qui écartelèrent ces armes , et souvent les prirent pleines ; il est certain qu'il y avait un grand nombre de ces ricos-hombres dans les Espagnes , et qui , avec le nom , jouissaient de cet honneur de parler couverts au roi, par droit, par abus, ou par la nécessité de s'attacher les familles puissantes et d'éviter les mécontentements, lorsque y parurent les rois catholiques.

Les deux principales couronnes des Espagnes , la Gastille et T Aragon, qui peu à peu s'étaient réuni les autres, s'unirent entre elles par le mariage de Ferdinand et d'Isabelle , et se confondirent dans leur successeur pour n'être plus séparées que par certaines lois, usages et privilèges propres à chacune d'elles. Ce sont ' ces deux époux qui, apportant chacun sa couronne, eo i conservèrent le domaine et toute l'administration iodé* pendamment l'un de l'autre, et qui de là furent indistinctement appelés ks rots, nonobstant la différence ds sexe, ce qui a passé depuis eux jusqu'à nous dans l'usage espagnol pour dire ensemble le roi et la rei régnants , et qui enfin ne sont guère plus connus les histoires par leurs propres noms, et même dans 1 langage ordinaire, que par celui de roi catholique^ qai

Ferdinand obtint à bon marché des papes, et transmit à ses successeurs jusqu'à aujourd'hui , moins par la conquête de tout ce qui restait aux Maures dans le continent des Espagnes, que par la proscription des juifs, la réception de l'inquisition , le don des papes , qu'il reconnut , des Indes et des royaumes de Naples et de Navarre , avec aussi peu de droit à eux de les conférer, qu'à lui de les occuper par adresse et par force.

Devenu veuf d'Isabelle, il eut besoin de toute son industrie pour éluder'i'effet du peu d'affection qu'il s'était concilié. L' Aragon et tout ce qui y était annexé avait des lois qui tempéraient beaucoup la puissance monarchique et en voulait reprendre tous les usages, que l'union du sceptre de Gastille avec le sien avait affaiblis en beaucoup de façons. I.a Gastille avec ses dépendances ne reconnaissait plus guère Ferdinand que par cérémonie et par vénération pour son Isabelle qui l'avait fait régent par son testament, et tous ne respiraient qu'après l'arrivée de Philippe F", dit le Beau , fils de l'empereur Maximilien P" et mari de la fille aînée des rois catholiques , à qui la tète avait commencé à tourner d'amour et de jalousie de ce prince, et à laquelle la Gastille était déjà dévolue du chef d'Isabelle, en attendant que l'Aragon lui tombât aussi par la mort de Ferdinand qui n'eut point d'enfants de Germaine de Grailly , dite de Foix , sa seconde femme , sœur de ce fameux Gaston de Foix, duc de Nemours , tué victorieux à la bataille de Ravenne, sans alliance, à la fleur de son âge, tous deux enfants de la sœur de Louis XII.

Tout rit donc à Philippe, à ce soleil levant, dès qu41 parut dans les Espagnes, et presque tous les seigneurs abandonnaient le soleil couchant lorsque le beau père et le gendre allèrent se rencontrer. Dans le dessein de plaire à Philippe, les ricos-hombres ne voulurent point

Page 1