‹ Mémoires complets et authentiques sur le siècle de Louis XIV et la RégenceChapitre 5 sur 61 · CHAPITRE DLXIIi · texte numérisé non relu

CHAPITRE DLXIIi

Raisons qui terminent Ips longs troubles du nord. — Paii de Nystad entre la Russie et la Suède. — Uéflexions. — Mesures pour apprendre au roi son inariajje et le déclarer. — Le régent, dans le cabinet du roi, lui apprend son mariage. — Il le déclare en sa présence au conseil de régence. — Détails sur la scène du cabinet du roi. — Déclaration du mariage du prince des Asturies avec une fille de M. le duc d'Orléans. — Abattement et rage de la cabale opposée au régent. — Ses discours. — Son projet. — Frauduleux procédé du cardinal Dubois avec moi, qui veut me ruiner et me faire échouer. — Mon ambassade déclarée. — Ma suite principale. — Sartiae. — Quel.

Il y avait longtemps que tes alliés du nord, las de cette longue guerre ; et jaloux respectivement ^ se démanchaient les uns après les autres; et chacun, dans la crainte de l'augmentation de la puissance déjà trop formidable de la Russie prête d'envahir la Suède, s'était contenté de ce qu'il en avait pu tirer, et avait cessé la diversion. Le czar avait des raisons domestiques de finir cette guerre, et s'y portait d^autant plus volontiers qu'il la pouvait terminer à son mot et donner la loi à la Suède. Les plénipotentiaires russiens et suédois, assemblés à Nystad en Finlande, y conclurent la paix telle que la Suède la put obtenir dans l'état de ruine et dernier abattement où le règne de son dernier roi l'avait mise , et que la continuation de la guerre contre tant d'ennemis

acharnés à profiter de ses dépouilles avait coDSommé. C'est cette paix qui a si tristement âiis la Suède dans Tétat stable où elle est demeurée depuis , et duquel il n'y a pas d'apparekice qu'elle se puisse relever sans des révolutions qu'on tie saurait attendre. C'est aussi ce qui m'engage à la donner ici. La mort de Charles XII avait rendu Tautorité première aux états et au sénat, la couronne élective, totalement énervé l'autorité de leurs rois, dont les deux derniers avaient fait un si funeste usage, et réglé le dedans de manière à ne plus retomber dans ces malheurs. Voici comment la paix deNystad en régla le dehors déjà si affaibli par la perte des duchés de Bremen et de Yerden , envahis sans retour par la maison de Hanovre, et par le peu que le Danemark et le Brandebourg en avait su tirer. Je ne parlerai ici que des articles principaux de cette paix entre la Russie et la Suède , qui termina entièrement cette longue et cruelle guerre du nord.

La Suède céda à la Russie la Livonie, l'Estonie, Tlngrie, une partie de la Carélie'et le district de Vibourg, les ilesd'Œsel, d'Agoë, de Moën, et quelques autres. Leczar rendit la Finlande, excepté une petite partie fixée et dénommée, et s'obligea de payer à la Suède dans les termes convenus 2,000,000 de rixdales, d'évacuer la Finlande un mois après l'échange des ratifications , de permettre aux Suédois d'acheter tous les ans pour S0,000 roubles de grains dans les ports de Riga , Revel et Vibourg, excepté dans les ahnées de disette, ou lors* qu'il y aura des raisons importantes d'empêcher le transport des grains, et de ne payer aucun droit de sortie de ces grains; le renvoi de part et d'autre des prisonniers sans rançons, mais qui seront tenus de payer les dettes qu'ils auront faites ; que les habitants de la LiVouie, de

TEstonie et de l'Ile d'OEsel jouiront de tous les privilèges qu'ils avaient sous la Suède ; que Texercice de la religion y sera libre , mais que la grecque y sera tolérée ; que les fonds de terre y demeureront à ceux qui en prouveront la possession légitime; que les biens confisqués pendant la guerre seront rendus à leurs propriétaires, mais sans restitution de fruits et de revenus ; que les gentilshommes et autres habitants des provinces cédées pourront prêter serment de fidélité au czar sans que cela les empêche de servir ailleurs; que ceux qui refuseront de le prêter auront trois ans pour vendre leurs biens en remboursant les hypothèques dont ils se trouveront chargés ; que les contributions de la Finlande cesseront du jour de la signature du traité, mais que la province fournira des vivres aux troupes du czar jusqu'à ce qu'elles soient sur la frontière, et les chevaux nécessaires pour emmener tout le canon; que les prisonniers seront libres de demeurer au service du prince dans les états duquel ils seront détenus. Le czar promet de ne se mêler en aucune manière des affaires domestiques de la Suède ( cet article déroge formellement au pré* cèdent traité d'Abo , où le czar se fit garant qu'il ne pourrait être rien changé en Suède à ce qui y fut établi pour la forme du gouvernement après la mort de Charles XII ); que dans le règlement des différends qui pourraient arriver dans' la suite , il ne sera dérogé en rien au présent traité; enfin, que les ambassadeurs de part et d'autre et les autres ministres sous quelque nom que ce soit, ne seront plus défrayés comme ils l'étaient auparavant dans la cour où ils résideront. Le roi de Pologne fut compris dans le traité, et le czar engagé de procurer aux Suédois d'être traités en Pologne pour le commerce comme la nation la plus favorisée, liberté

au czar et ao roi de Suède de nomfiier dans trois mois après les ratilications ceux qu'ils voudront comprendre dans cette paix.

On voit aisément que cette paix si démesurément avantageuse à la Russie fut la loi du vainqueur au vaincu, et que, outre tant d'états vastes et riches dont la Suède se dépouillait pour obtenir cette paix, elle demeurait encore ouverte et à découvert en bien des endroits. De plus rien de plus clair et de plus nettement exprimé que toutes les cessions de la Suède, rien de moins que les détails qui lui sont favorables, et sur lesquels elle essuya bien des chicanes et des injustices, et ses sujets, dans l'exécution. Aussi le czar dans lexeès de sa joie voulut-il des fêtes et des réjouissances publiques dans toute la Russie, et il en fit lui-même d'extraordinaires. Pour la Suède si près de sa dernière ruine , elle se criit heureuse encore de s en rédimer par de si immenses pertes, qui, en la jetant dans le dernier affaiblissement et la dernière pauvreté , lui étaient toute considération eû'ectîv^dans l'Europe, reléguée qu'elle demeurait au delà de là mer Baltique, après avoir vu ses rois, même un moment le dernier, en être les dictateurs , et si puissants en Allemagne. Que de choses politiques à dire et à prévoir là-dessus qui ne sont pas matières de ces Mémoires I mais le funeste fruit de Fintérét personnel de Dubois qui avait enchaîné la France à l'Angleterre , et qui malgré tout ce que je pus représenter bien des fois au régent, et que le régent sentit lui-même, ne voulut jamais lui permettre de céder au désir passionné que le czar eut de s'unir étroitement avec la France, et l'avarice et les ténèbres du cardinal Fleury achevèrent de livrer la Russie à l'empereur et à l'Angleterre.

11 est enfin temps de venir à ce qui regarde mon ambassade , pour la continuer de suite, comme je me le

suis proposé en racontant^ comme Je viens de faire, plusieurs choses postérieures à ce qui s'est passé làdessus entre M. le duc d'Orléans, le cardinal Dubois et moi, et à la déclaration des mariages. Je commencerai par celle-ci, pour n'en pas interrompre ce qui ine regarde en particulier Jusqu'à mon départ. Il commençait à être temps de déclarer le mariage du roi, et M. le duc d'Orléans ne laissait pas d'être en peine comment il serait reçu de ce prince, que les surprises effarouclialent, et du public, à cause de l'âge de l'infante encore dans la première enfance. Le régent résolut enfin de prendre un jour de conseil de régence , et le mo^ ment avant de le tenir, pour apprendre au roi son mariage et le déclarer sans intervalle au conseil de régence, pour que tout de suite ce fût une affaire passée et consommée.

Il arriva par hasard que ce même conseil de régence, où la déclaration du mariage ne se pouvait plus différer par rapport à l'Espagne, se trouvait destiné à une proposition d'affaire de papier que j'avais fort combattue dans le cabinet de M. le duc d'Orléans, avec lequel j'étais enlin convenu que je m'abstiendrais ce jour-là du conseil, comme on a vu ici que cela arrivait quelquefois. Mais les lettres d'Espagne, qui arrivèrent entre cette convention et la tenue du conseil, ayant obligé M. le duc d'Orléans à y déclarer le mariage, et l'affaire du papier ne se pouvant différer, il voulut que Je me trouvasse au conseil. Je m'en défendis, mais il craignait quelque mouvement de ceux du conseil qu'on appelait de la vieille cour, qui était la cabale opposée à M. le duc d'Orléans, et ce fut cette raison qui l'empêcha d'y déclarer les deux mariages en même temps. Nous disputâmes donc tous deux sur la manière dont j'opinerais sur l'affaire du papier, et après avoir bien tourné et retourné,

et cédé à la volonté absolue de M. le duc d'Orléans, qui voulut que j'y assistasse à cause de la déclaration du marfage du roi^ je compris que, quoi que j'y pusse dire contre l'affaire du papier, elle n'en passerait pas moins, et que, dans la nécessité où je me trouvais de ne m'absenter pas de ce conseil et d'y opiner, je pouvais, pour cette fois, m'abstenir de m'étendre et de disputer, et me contenter d'opiner contre brèvement. M. le duc d'Orléans s'en contenta, mais je le suppliai de se persuader que je ne me rendais à cette complaisance que pour cette seule fois, à cause de la déclaration du mariage du roi, où il exigeait si absolument que je me trouvasse, dans ce conseil, et de continuer à trouver bon ou que je m'opposasse de toutes mes raisons aux choses qu'il y voudrait faire passer dont je ne croirais pas en honneui*et en conscience pouvoir être d'avis, ou de ra'ordonner de m'abstenir du conseil où il les voudrait proposer, comme il lui était arrivé plusieurs fois de me le défendre, à quoi j'avais obéi sans qu'on se fût aperçu de la vraie raison de mon absence, comme je le ferais toujours quand le cas en arriverait. Cette convention entre lui et moi fut donc renouvelée de la sorte, et je me trouvai à cet important conseil duquel je craignis moins que lui, sans toutefois que je le pusse bien rassurer.

L'embarras à mon avis fut plus grand du côté du roi, qui comme je l'ai dit s'effarouchait des surprises. Quelque coupd'œil ou quelque geste du maréchal de Villeroy pouvait le jeter dans le trouble, et ce trouble l'empêcher de dire un seul mot. Il fallait pourtant un « oui » et un consentement exprimé de sa part, et s'il s'opiniâtrait à se taire, que devenir pour le conseil de régence? Et si par dépit d'être pressé il allait dire : « non, » que faire et par où en sortir? Cet embarras possible nous tint M. le duc d'Orléans, le cardinal Dubois et moi, en coji-

sultations redoublées. EdIId il fut conclu que dans la fin de la matinée du jour du conseil de régence, qui ne se< rait tenu que Taprès-dinée, M. le duc d'Orléans manderait séparément M. le Duc et M. de Fréjus : M. le Duc, dont il n'y avait rien à craindre, et à qui ce secret ne pouvait être, à ce qu'il était, caché plus longtemps, qui même pouvait se blesser d'une si tardive confidence; Fréjus pour le caresser par cette distinction sur le maréchal de Villèroy, l'avoir présent lorsque M. le duc d^Orléans apprendrait au roi son mariage, et qu'il fût là tout prêt à servir le régent de tout ce qu'il pouvait sur le roi. M. le Duc fut surpris, mais ne se fâcha point, et fit très-bien auprès du roi. Fréjus fut froid, il parut sentir que le besoin lui valait la confidence, loua TaU liancC) par manière d'acquit, que M. le Duc avait fort approuvée, trouva l'infante bien enfant, ce qui n'avait fait aucune difficulté à M. le Duc, dit néanmoins qu'il ne croyait pas que le roi résistât, ni qu'il en fût ni aise ni fâché, promit de se trouver auprès de lui quand la nouvelle lui serait apprise, et fut modeste sur le reste. Le secret sans réserve, et nommément pour le maréchal de Villèroy, leur fut fort recommandé à tous deux : je doute par ce qu'on va voir que Fréjus y ait été fidèle, et qu'il n'en ait pas fait sur-lechamp sa cour au maréchal,qu'il avait soigneusement l'air de cultiver en choses qui n'in téressaien t point ses vues .

Le moment venu nous arrivâmes tous aux Tuileries, où M. le duc d'Orléans, qui pour laisser assembler tout le monde était arrivé le dernier, me conta dans un coin avant d'entrer chez le roi ce qui s'était passé quelques heures auparavant entre lui, M. le Duc et Fréjus, l'un après raulipei^l pirouetta un peu dans le cabinet du conseil, en homme qui n'est pas bien brave et qui va monter à l'assaut. Je ne le perdais point de vue, et à le voir de

la sorte, J'étais inquiet ; enÛD il entra chez le roi, Je le suivis; il demanda qui était dans le cabinet avec le roi, et sur ce qu'on ne lui nomma pas Fréjus, il l'envoya cherclier. 11 s'amusa là comme il put, peu de temps, puis il entra dans le cabinet où était M. le Duc, qui y était entré en même temps que M . le duc d'Orléans s'était arrêté dans la chambre, le maréchal deVilleroy et quelques gens intérieurs, comme sous-gouverneurs:, etc. Je restai dans la chambre, où je pétillais de la lenteur de Fréjus, qui ne me paraissait pas de bon augure. Enfin il arriva, l'air empressé comme un homme mandé et qui a fait attendre. Fort peu après qu'il fut entré dans le cabinet, j'en >is sortir le peuple, c'est-à-dire qu'il n'y demeura que M. le duc d'Orléans, le cardinal Dubois, qui était entré dans le cabinet avec lui, M. le Duc, le maréchal de Villeroy et Fréjus. Alors, me trouvant seul de ma sorte et du conseil de régence dans cette chambre, et ma curiosité satisfaite de les savoir aux mains, je rentrai dans le cabinet du conseil, sans toutefois m'éloigner de la porte par où je venais d'y rentrer.

Peu après, les maréchaux de Villars, d'Estrées et d'Huxelles vinrent l'un après l'autre à moi, surpris de cette conférence secrète qui se tenait dans le cabinet du roi. Ils me demandèrent si je ne savais point ce que c'était. Je leur répondis que j'en étais dans la même surprise qu^eux et dans la même ignorance. Ils demeurèrent tous trois à causer avec moi, pendant un bon quart d'heure, ce me semble, car le temps me parut fort long, et cette longueur me faisait craindre quelque chose de fort fâcheux et de fort embarrassant. A la fin le maréchal de Villars dit : « Entrons là-dedans en attendant; nous y serons aussi bien qu'ici ; » et là-dessus nous entrâmes jusque dans la chambre du roi, où il n'y avait que ses gens et l'es sous-gouverneurs.

»0 MÉMOiaSS

Très-peu de temps après que nous y fûmes, la porte do cabinet s'entr'ouvrit, je ne sais ni pourquoi ni comment, car je causais le dos tourné à ia porte avec le maréchal d'Estrées ; un peu de bruit me fit tourner, et je vis iemaréchal d'Huxelies qui entrait dans le cabinet. A l'instant le maréchal de Yillars qui était avec lui nous dit : « Il entre, pourquoi n'entrerions-nous pas? » et nous entrâmes tous trois. Le dos du roi était vers la porte par où nous entrions; M. le duc d'Orléans en face, plus rouge qu'à son ordinaire; M. le Duc auprès de lui, tous deux lamine allongée ; le cardinal Dubois et le maréchal de Vlileroy en biais; et M. de Fréjus tout près du roi, un peu de côté, en sorte que je le voyais de profil d'un air qui me parut embarrassé. Nous demeurâmes comme nous étions entrés derrière le roi, moi tout à fait derrière. Je m'avançai la tète un instant pour tâcher de le voir de côté, et je la retirai bien vite, parce que je le vis rouge, et les yeux, au moins celui que je pus voir, pleins de larmes. Aucun de ce qui était avant nous ne branla pour notre arrivée ni ne nous parla. Le cardinal Dubois me parut moins empêtré, quoique fort sérieux, le maréchal de Villeroy secouant sa perruque tout à son ordinaire, au moins c'est ce qui me frappa au premier coup d'oeil en entrant. « Allons, mon maître, disait-il, il faut faire la chose debonnegrâce. »Fréjus se baissait et parlait au roi à demi bas, et l'exhortait, ce me sembla, sans entendre ce qu'il lui disait. Les autres étaient en silence très-morne, et nous derniers entrés fort étonnés du spectacle, moi surtout qui savais de quoi il s'agissait. A la fin Je démêlai que le roi ne voulait point aller au conseil de régence, et qu'on le pressait là-dessus : je n'osai jamais faire aucun signe à M. le duc d'Orléans ni au cardinal Dubois pour tâcher d'en découvrir davantage. Tout ce manège dura presque un quart d'heure.

DE SAIMT^IMON. 51

Enfin M. de Fréjus ayant encore parlé bas au roi, il dit à M. le due d'Orléans que le roi irait au conseil, mais qu'il lui fallait quelques moments pour le remettre.

Cette parole remit quelque sérénité sur les visages. M. le duc d'Orléans répondit que rien ne pressait, que tout le. monde était fait pour attendre ses moments; puis s'approchant entre le roi et Fréjus, tout contre, il parla bas au roi, puis dit tout haut ; « Le roi va venir, je crois que nous ferons bien de le laisser, » sortit et nous tous, tellement qu'il ne demeura avec le roi que M. le Duc, le maréchal de Villeroy, et l'évêque de Fréjus. En chemin pour aller dans le cabinet du conseil, je m'approchai de M. le duc d'Orléans qui me prit sous le bras et se jeta dans mon oreille, s'arrêta dans un détroit de porte, et me dit que le roi, à la mention de son mariage, s'était mis à pleurer, qu'ils avaient eu toutes les peines du monde, M. le Duc, Fréjus et lui, d'en tirer un oui, et après cela qu'ils avaient trouvé la même répugnance à aller au conseil de régence, dont nous avions vu la fin. Il n'eut pas loisir de m'en dire là davantage, et nous rentrâmes dans le cabinet du conseil avec lui. Or, il était essentiel que le roi y déclarât, ou du moins y fut présent à la déclaration de son mariage, qui était chose si personnelle qu'elle n'y pouvait passer sans lui. Ceux qui le composaient et qui étaient demeurés dans le cabinet du conseil, surpris de cette longue et inusitée conférence dans le cabinet du roi, nous voyant rentrer, s'approchèrent avec curiosité sans toutefois oser demander ce que c'était; tous avaient l'air occupé. M. le duc d'Orléans s'amusa comme il put avec les uns et les autres, disant que le roi allait venir. Les trois maréchaux et moi qui rentrions avec M. le duc d'Orléans, nous séparâmes sans nous trop mêler avec personne. Cela fut court. Le roi entra avec M. le Duc et le mare-

fti MÉMOIEES .

cfaal de Villeroyi et tout aussitôt on se mit en plaee. Le eardisal Dubois, qui n'entrait plus au conseil de régence depuis qu'il portait la calotte rouge, s'en était al lé tout de suite au sortir du cabinet du roi.

Assis tous en place, tous les yeux se portèrent sur le roly qui avait les yeux rouges et gros, et avait i'air fort sérieux. Il y eut quelques moments de silence pendant lesquels M. le duc d'Orléans passa les yeux sur toute la compagnie qui paraissait en grande expectation ; puis les arrêtant sur le roi, il lui demanda s'il trouvait bon qu'il fit part au conseil de son mariage. Le roi répondit un oui seC; en assez basse note, mais qui fut entendu des quatre ou cinq plus proclies de chaque côté, et aussitôt M. le duc d'Orléans déclara le mariage et la prochaine venue de Tinfante, ajoutant tout de suite la convenance et rimportance de l'alliance, et de resserrer par elle l'union si nécessaire des deux branches royales si proches, après les fâcheuses conjonctures qui les avaient refroidies. Il fut court, mais nerveux, car il parlait à merveille et demanda les avis; on peut bien juger quels ils furent. Presque aucun n'étendit le sien, sinon les maréchaux de fiesons et d*Huxellesun peu; révêque de Troyes, le maréchal d'Ëstrées un peu davantage. Le maréchal de Villeroy n'approuva qu'en deux mots, ajoutant d'un air chagrin qu'il était bien fâcheux que l'infante fût si jeune. Je m'étendis plus qu'aucun, mais toutefois sobrement. Le comte de Toulouse approuva en deux mots de fort bonne grâce, M. le Duc aussi; puis M. le duc d'Orléans parla encore un peu sur l'unanimité des suffrages à laquelle il s'était bien attendu sur un mariage si convenable, sur quoi il s'étendit encore un peu. Puis se tournant vers le roi^ il s'inclina, et d'un air souriant, comme pour l'inviter à prendre le même, il lui dit : « Voilà donc, sire, votre

mariage approuvé et passé, et une grande et heureuse affoire faite. » Puis tout aussitôt ii ordonna le rapport de l'affaire du papier, qui passa avec un grand air de regret de toute la compagnie, et dans laquelle J'opinai négativement en deux mots, comme j'en étais convenu avec M. le duc d'Orléans.

Le conseil levé, chacun se retira sans trop se joindre les uns les autres. Je démêlai sans peine que le gros approuvait la réunion avec TEspagne, mais était peiné de l'enfance de l'infante, qui retardait si fort l'espérance d'en voir des enfants au delà du temps où le roi pouvait devenir père, et j'en remarquai d'autres à qui rien n'en plaisait, tels que les maréchaux de Yilleroy, Yillars, Huxelles et sournoisement Tallard.

Je laissai rentrer M. le duc d'Orléans au Palais-Royal, puis j'allai l'y trouver, curieux de savoir plus en détail ce qu'il n'avait pu me dire qu'en gros à l'oreille entre ces deux portes. Il ne fit en effet qu'étendre ce qu'il m'avait dit, parce que tout s'était passé avec peu de paroles. Il me dit qu'après avoir dit au roi la convention de son mariage sous son bon plaisir, il ne doutait pas qu'il n'y voulût bien consentir, et qu'il ne l'approuvât; sur quoi voyant ses yeux rougir et s'humecter en silence, il n'avait pas fait semblant de s'en apercevoir, et s'était mis à expliquer à la compagnie la nécessité et les avantages de ce mariage, tels qu'il avait estimé devoir passer par-dessus l'inconvénient de l'âge de l'infante; que M. le Duc, après ce court discours, l'avait repris et approuvé fort bien en deux mots ; que le cardinal Dubois avait étendu les raisons, et atténué l'in^ convénient de l'âge, par l'avantage d'élever ici l'infante aux manières françaises, et d'accoutumer ensuite le roi et elle réciproquement, tout cela néanmoins en assez peu de mots, tandis que les larmes tombaient des yeux

du roi assez dru, et que de fois à autre Fréjus lui parlait bas, sans en tirer aucune réponse ; que le maréchal de Villeroy, avec force gestes et quelques phrases, avait dit qu'on ne pouvait s'empêcher de reconnaître l'utilité de la réunion des deux branches, ni aussi l'importaDce que le roi eût des enfants dès qu'il en pourrait avoir, et que dans une affaire aussi désirable, il était malheureux qu'il n'y eût point en Espagne de princesse d'un âge plus avancé; que néanmoins il ne doutait point que le roi n'y donnât son consentement avec joie , et tout de suite lui en dit quelques paroles d'exhortation. M. le duc d'Orléans reprit làr«dessus la parole sur les avantages et la nécessité incomparablement plus considérables que l'inconvénient de Tâge, mais en deux mots. Le cardinal Dubois ne parla plus et ils attendirent en grandes angoisses ce que l'affaire deviendrait entre les mains de Fréjus, qui était leur seule espérance. Ce prélat parla peu sur la chose. Il dit en s'adressant au roi qu'irdevait marquer sa confiance aux lumières de M. le duc d'Orléans, sur un mariage qui te réunissait si heureusement avec le roi son oncle, comme il la lui donnait sur le gouvernement de son royaume, puis parlait bas au roi à reprises, et par-ci, par-là quelques paroles d'exhortation sèches et tout haut du maréchal de Villeroy, jusqu'à ce que enfin le roi eût prononcé qu'il y consentait. Tout cela s'était passe avant que les trois maréchaux et moi entrassions dans le cabinet. On en était alors à exhorter le roi d'aller au conseil de régence, où aussitôt après qu'il eut donné son consentement, M. le duc d'Orléans lui avait dit que sa présence était nécessaire pour un consentement public, et pour que le mariage fût passé au conseil de régence, sur quoi le roi larmoyait toujours et ne répondait point. Le reste dont nous fûmes témoins, je l'ai expliqué.

DE SàmT-SOlON. S5

l€ cardinal Dobois arriva en tiers comme M. le dac d'Orléans raisonnait avec moi sur font ce détail qu'il Tenait de me raconter, et tous deux convinrent que, sans l'éréque de Fréjus qui encore s'était fait attendre et n'avait pas montré «agir de trop lion cœur, ils ne savaient ce qui en serait arrivé. L'angoisse en avait été si forte, qu'ils s'en sentaient encore tous deux. Aussitôt ou dépêi^ un courrier en Espagne et un autre au roi de Sardaîgne, grand-père du roi. La nouvelle courut Paris dès que ceux du conseil de régence en furent sortis; les Tuileries et lé Palais-Royal furent bientôt remplis de tout ce qui venait se présenter devant le roi et faire des compliments au r^ent de la conclusion de ce grand mariage, ce qui continua les jours suivants. Le roi eut peine à reprendre quelque gaîté tout le reste da jonr, mais le lendemain il fut moins sombre, et peu à peu il n'y parut plus.

Rien ne fut plus marqué que le changement subit de cette cabale si opposée au régent , qui tenait si fortement au duc du Maine et qu'on appelait la vieille cour, dont il a été parlé ici tant de fois. Elle avait été jusqu'alors tout espagnole, et l'avait bien montré dans ses liaisons avec le prince de Cellamare et dans son union avec lui dans tous Sfs projets. L'iilspague alors dominée par Aibéroni ne respirait que la chute du régent, et de gouverner la France par un vice régent qu'elle nommerait et qui devait être le duc du Maine. Ainsi tant que TEspagne fut contraire au régent, cette cabale ne prêchait que l'Espagne et professait un attachement public pour le roi d'Espagne. Sur quoi elle eut l>eau jeu par rapport à l'incroyable ensorcellement d'Angleterre, dû tout entier à l'intérêt personnel de Tabbé Dubois qui en devint cardinal, avec une pension d'Angleterre Immense. Dès que la cabale vit le mariage

Se HËMOIEES

d'Bqwgiie tait par le régent, elle en Ait outrée et ne le put cacher. Ce fut bien pis dix ou douze jours après. M. le duc d*Orléans, comme on Ta vu, jugea fort prudemment qu'il ne devait pas déclarer les deux mariages à la fois, et Texpérienc^ qu'il eut de la déclaration de celui du roi, lui donna sujet de s'applaudir beaucoup d'avoir pris un conseil si sage. Il crut même avec raison devoir mettre cet Intervalle avant de déclarer le second, pour laisser raecoiser les humeurs, et refroidir les esprits, mais il fallait enfin finir cette seconde affaire; ainsi dix ou douze jours après celle qui vient d'être rapportée, il alla chez le roi, après l'avoir dite à M. le Duc et à M. de Fréjus. Il les trouva dans le cabinet du roi, il en fit sortir tous les autres, et entrer le cardinal Dubois, et là il dit au roi l'honneur que le roi d'Espagne lui voulait faire, et lui demanda la permission de l'accepter. Gela se passa tout uniment, sans la moindre difficulté, mais le maréchal de Villeroy ne put s'empêcher, dans le compliment qu'il fit sur-le-champ à M. le duc d'Orléans, de témoigner son étonnement, qui sentit fort le dépit. Le lendemain M. le duc d*Orléans en fit la déclaration au conseil de régence, le roi présent, qui y assistait presque toujours, où les avis et les courts compliments de chacun au régent ne furent qu'une même chose. Les maréchaux de Villeroy, Yillars etd'Huxelles y parurent le visage enflammé, car le mariage de la fille de M. le due d*Orléans avec le prince des Asturies fut public dès qu'il eut été annoncé au roi , et ne purent cacher leur dépit , pour ne pas dire leur désespoir. Le maréchal de Taliard et quelques autres n*en étaient pas plus contents ; mais à travers un embarras qu'ils ne purent cacher, ils se contraignirent davantage. Le lendemain le roi alla au Palais-Royal, puis à Saint-Cloud, faire compliment sur ce grand et incroyable mariage à

DE SAINT-SIMON. %j

M. le dae €t à madame la duchesse d'Oriëans, à maderooiselie de Montpensier et à Madame, où toute la cour et tons les ministres étrangers et tout ce qu'il y eut de considérable à Paris accourut en foule.

Il faut avouer ici qu'il n'y eut rien en soi de si surprenant que le mariage du prince des Asturies avec une fille de M. le duc d'Orléans, après tout ce qui s'était passé de personnel entre ce prince et le roi d'Espagne, tant pendant les dernières années du dernier règne, où il ne s'était agi de rien moins que de couper la tète à M. le duc d'OrléanS; par les menées de la princesse des Ursins, du duc du Maine, de madame de Mainlenon, de la cabale de Meudon, comme on l'a vu en son temps ; de le chasser depuis de la régence, et de le perdre par les intrigues du duc du Maine qui voulait régner en sa place, d'Albéroni et de l'ambassadeur Cellamare, enfin par tout ce qui s'était passé d'inique contre l'Espagne pour favoriser l'Angleterre même aux dépens de la France,parun aveuglement forcené pourl'intérét unique et personnel de Dubois; et que ce même Dubois qui devait être si odieux à l'Espagne, ait osé concevoir le dessein d'y réconcilier son maître, encore plus odieux, comme en ayant été si cruellement offensé, et comme en ayant bien su depuis rendre Toffense; que Dubois, dis-je, non-seulement «n soit venu à bout, mais encore de porter une fille de M. le duc d'Orléans sur le trône d'Espagne, il faut convenir que c'est le chef-d'œuvre de l'audace et d'un bonheur sans pareil ! Le détail de la négociation n'est jamais venu à ma connaissance.

M. le duc d'Orléans était tenu de trop court depuis longtemps par Dubois, pour m'en faire part, et lèseeret du traité du double manage «e m'aurait jamais été eoQÛé quand il fut conclu, sans ce reste d'amitié, de conftance, d'habitude, qui fut plus fort dans M. le duc

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d'Orléans que le poids de Dubois snr sa faiblesse, fatiguée de m'avoir caché le projet, tant qu'il ne Ait pas arrêté et convenu. Je ne puis donc rien dire de toute cette négociation, dont M. le duc d'Orléans m'a laissé ignorer le détail après comme devant, et à qui aussi je n*en ai point fait de question, sinon qu'il me dit que le mariage de sa fille avait été la condition absolue de celui du roi, et que le roi d*£spagne était si intimement et si parfaitement Français, qu'il n'avait fait de difficulté à rien moyennant le mariage de sa fille; de là Je juge que s'il y eut de l'effronterie à tenter ce traité, il fut conclu tout de suite par le bonheur sans pareil de l'inclination de Philippe Y, si passionnément française, qu'elle surnagea à tout pour mettre sa fille sur le trône de ses pères, Foriuna e dormire, dit Tltalien, ou pour mieux dire, la Providence qui règle tout et qui produit tout par des ressorts profondément cachés aux hommes. Car il faut dire que, quoi qu'il soit arrivé de ces mariages, par la mort de M. le duc d'Orléans uniquement, il en a bien profité pendant le court reste de sa vie, et lui et la France bien plus grandement, s il avait vécu les années ordinaires des hommes, auquel cas l'infante eût bien sûrement régné en France.

Si la nouvelle de la déclaration du mariage du roi avait bien étourdi et affligé la cabale opposée à M. le duc d'Orléans, celle de la déclaration de celui d'une des princesses ses filles avec le prince des Asturies Tatterra. Ce fut un accablement ci marqué dans toute leur contenance, qu'il les distinguait aux yeux les moins perçants, et les tint plusieurs jours dans un morne silence. Aucun de ce qui la composait ne s'était défié que le roi d'Espagne pût être réconcilié: à M. le duc d'Orléans ; combien moins qu'il pût être capable d'accepter une de ses filles pour lui faire porter sa couronne après lui! Dans la pleine

confiance de cette impossibilité en effet si parfaitement apparente, ils avaient sans cesse ies yeux et le cceur tournés sur le roi d'Espagne comme étant également le fils de la maison et le plus irréconciliable ennemi de M. le 4uc d'Orléans. Ils n'avaient donc aussi que l'Espagne dans la bouche, qui était Tancre de leurs espérances^ la protection de leurs mouvements,, le seul* moyen de Taccomplissement de leurs désirs, et par tout ce que Dubois n'avait cessé de faire contre elle en faveur de l'Angleterre, l'occasion continuelle et sans in« décence de fronder et décrier le régent et son gouvernement qui, d'ailleurs, leur avait donné beau Jeu du côté des finances et de celui de sa vie domestique. Toutes ces choses si flatteuses qui, malgré le peu de succès de leur malignité, de leur haine, de leurs efforts, faisaient toutefois encore toute la nourriture de leur esprit, de leur volonté, de leurs vues , non-seulement tombaient et disparaissaient par ce double mariage, mais se tournaient contre eux, et les laissaient, dans le moment même, en proie au vide, à la nudité, au désespoir, sans nul point d'appui, sans l)0uc1ier, sans ressources. L'horreur qu'ils conçurent aussi d'un revers si subit et si complètement inattendu fut plus visible que facile à représenter, et plus forte qu'eux el que leurs plus politiques. J'avoue que c'était un plaisir pour moi d'en rencontrer hommes, femmes, gens de tous états. Je l'ai déjà dit, cette cabale s'était reconcertée depuis le rétablissement du duc du Maine et les nouvelles entreprises du parlement, depuis le lit de justice des Tuileries; mais ce dernier coup l'écrasa. Néanmoins, ayant un peu repris ses esprits au bout de quelques Jours, elle se mit à détester l'Espagne à la même mesure qu'elle s'y était attachée, et ce contraste fut si subit, si entier, si peu mesuré, qu'il ne fallait que le

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\olr et l'entendre pour en sentir la cause, même dans ceux dont le bas aloi avait détoarné tout soupçon. Le premier président et sa cabale des gens du parlement frémissaient ouvertement, ainsi que beaucoup de gens de cette prétendue noblesse^ dont le duc et la du* chesse du Maine s'étaient si heureusement servis par leurs prestiges, comme on l'a vu ici en son temps, et dont l'imbécile aveuglement subsistait encore pour eux. Force grands seigneurs, même du conseil de régence, même des mieux traités d'ailleurs, ne pouvaient cacher leur contrainte, en sorte que par le subit effet de la nouvelle de ces mariages, dont ils ne se purent défendre dans le premier étourdissement, qui fut même assez long, on en découvrit plus qu'on n'avait fait par les perquisitions estropiées de l'affaire de Cellamare et du duc et de la duchesse du Maine, quoique dès lors on en eût plus trouve, même parmi les grands et les considérables, qu'on n'aurait voulu, et qu'on crut devoir étouffer, comme il a été dit dans le temps. Aux cris contre l'Espagne, ils en joignirent contre M. le duc d'Orléans qui, disaient-ils, sacrifiait le roi à un enfant sorti à peine du maillot, pour marier si grandement sa fille, et pour la criminelle espérance qu'en retardant sa postérité, il pût manquer, avant l'âge de l'infante, et M. le duc d'Orléans régner lui et la sienne en sa place, après s'être fait un appui de TEspagne si justement et si longuement son ennemie personnelle. Ainsi, de rage, ils criaient a l'habileté pour en donner l'impression la plus sinistre ; mais la douleur vive excite les cris. On les méprisa et on ne songea plus qu'à exécuter promptement tout ce qui pouvait l'être de ce traité de double mariage, et à jouir et profiter de ses fruits. On eut raison alors, après l'imprudence d'une déclaration si étrangement précoce et si propre à rallumer tous les mouvements du

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dehim et da dedans. On ne sera pas longtemps sans voir combien il était devenu instant d'achever ce qu'on avait déclaré. La cabale, tout accablée qu'elle fût pendant les premiers jours, reprit encore quelque courage, et se- mit à travailler à éloigner les mariages pour se donner le temps de les pouvoir rompre tout à fait. Ce fut aussi le coup de partie de ne lui en pas laisser le loisir. J'étais, pendant toutes ces démarches si différentes, aux mains avec le cardinal Bubois. Il était enragé de mon ambassade, et comme tout me le montra manifestement dans tout son préparatif et sa dorée, il avait résolu, en gardant tous les dehors, de me ruiner et de me perdre. Je m'en défiais bien, et j'eus lieu tout aussitôt de n'en point douter. De lui à moi d'abord, profusions d'amitié, d'attachement, de chose à moi due que cette ambassade et ses suites pour mes enfants, de tout ce que M. le duc d'Orléans me devait de reconnaissance et d'amitié, et lui-même de mes anciennes bontés pour loi de tous les temps. Avec ces propos et des généralités sur la chose, il évita tant qu'il put d'entrer en matière pour avoir lieu de tout précipiter et de ne me pas donner le loisir de rien discuter avec lui, pour me faire tomber dans tous les panneaux qu'il me tendrait, et d'ailleurs dans tousles inconvénients possibles. Ce fut une anguille qui glissa sans cesse entre mes maiins tant qu'il sentit quelque distance jusqu'à mon départ. Comme il le vit s'approcher, il se mit à me prêcher la magnificence et à vouloif entrer dans le détail de mon train. Je le lui ex« pliquai, et tout autre l'eût trouvé plus que convenable; mais comme son dessein était de me ruiner, il s'écria donc et l'augmenta d'un tiers. Je lui représentai l'excès de cette dépense, l'état des finances, le déchet prodigieux du change; j'en eus pour toute réponse que cela devait être idnsi pour la dignité du roi dans une ambassade de

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cet éclat, et que c*était à sa majesté à en porter Urate la dépense. J'en {wrlai à M. le duc d'Orléans, qui me donna plus de loisir à mes représentations; mais qui, persuadé par le cardinal, me tint le même langage.

Cet article passé, ce dernier voulut sayoir le nombre d'habits que j'aurais et que je donnerais à mes enfants, et quels ils seraient; en un mot, il n'est détail de table et d'écurie ou il n'entrât et qu'il n'augmentât du double. Embarrassé de ma résistance et de mes raisons, il me détaciiait tantôt Bellisle, tantôt le Blane, qui, comme d'eux-mêmes et comme mes amis, m'exhortaient à ne pas m'opiniâtrer contre un homme si impétueux, si dangereux, si fort en totale possession de la facilité et de la faiblesse de M. le duc d'Orléans, qui, moi parti, demeurerait sans contre-poids et aurait beau jeu à profiter de mon absence, tandis que j'aurais à passer indispensablement par lui dans tout le cours de mon ambassade. Tout cela n'était que trop vrai. Il fallut donc céder, quoique je sentisse bien qu'une fois embarqué ils ménageraient la bourse du roi aux dépens de la mienne.

Dès que les mariages furent déclarés, je pressai pour l'être, aAn de pouvoir faire travailler à mes équi(>ages. Cela m'avait été très-expressément défendu jusque-là, et avec raison pour ne donner d'éveil à personne, mais la raison, cessant avec la déclaration des mariages, et d'ailleurs le temps pressant, je ne crus pas que cela pût recevoir aucune difficulté. Je m'y trompai. Les défenses subsistèrent, quoi que je pusse alléguer. C'est que le cardinal voulait qu'il m'en coûtât le double par la précipitation, ainsi qu'il arriva, et me mettre de plus dans rimpossibilité d'avoir tout, faute de temps, et cette faute me l'imputer tant auprès de M. le duc d'Orléans qu'il avait entièrement prévenu, qu'en Espagne, et faire de plus crier les envieux après moi. Néanmoins je ne

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cessais de presser là-dessus, et en même temps d'entamer les instructions qui m'étaient nécessaires, et qui, se passant du eardinal et de M. le duc d'Orléans à moi, n^afûchaient rien en public comme la préparation des équipages. Ce fut encore ce que je ne pus obtenir; ils me répondaient lestement qu'en une ou deux conversations la matière serait épuisée. C'est que le cardinal voulait que je ne fusse instruit qu'en l'air, m'ôter le loisir des réfie^dons, des questions, des éclaircissements, et me jeter dans les embarras et les occasions de faire des sottises qu'il comptait bien de relever fortement. Enfin, lassé de tant et de si dangereuses remises, et comprenant bien que ma déclaration ne se différait que pour les faire durer jusqu'à l'extrémité, j'allai lemardi 23 septembre trouver M. le duc d'Orléans, et pris exprès mon temps qu'il était dans son appartement des Tuileries ; là, je lui parlai si bien, qu'il me dit qu'il n'y avait qu'à monter chez le roi où il était avec ses sous-gouverneurs et peu de monde qu'on n'en fit point sortir, je fus déclaré. Au sortir du cabinet, M. le duc d'Orléans me fit monter dans son carrosse qui 1 attendait, et me mena au Palais- Royal où nous coipmeoçâmes à parler sérieusement d'affaires sur mon ambassade.

Je crois que le cardinal Dubois fut bien fâché de la déclaration qu'il voulait encore différer, et qu'elle se fût faite de la sorte. Mais après cela, il n'y eut plus moyen de reculer. Dès le lendemain on se mit à travailler à mes équipages, sur lesquels le cardinal montra autant d'empressement et dimpatience qu'il avait auparavant affecté de lenteur et de délais. Il envoyait presser les ouvriers, voulait voir un habit de chaque sorte de domestique, livrée et autres, en augmenta encore la magnificence, et -se fit apporter tous les habits faits pour moi et pour mesenfants. Enfin la presse de me faire partir dès que je fus

déclaré fut si grande, qu'il fit transporter tout ce qui put l'être sur des haquets en poste jusqu'à Bayonne, ce qui ne fut pas à bon marché pour moi. Il voulut savoir qui je mènerais en m'exhortant à une grande suite. Je lui nommai le comte de Lorge, le comte de Céreste, mes deux fils , l'abbé de Saint-Simon, son frère, le major de son régiment, qui avait servi en Espagne , fort entendu, officier de grande distinction, et qui me fut infiniment utile; je le fis depuis lieutenant de roi de Blaye ; un mestre de camp réformé dans le régiment de mon second fils ; l'abbé de Mathan , ami de l'abbé de Saint-Simon^ qui est toujours depuis demeuré des miens. On a vu ailleurs que je l'étais fort de M. de Brancas. Céreste son frère de père et de mère, mais de vingt-cinq ans plus jeune, était aussi ami de mes enfants. Il eut envie de faire ce voyage ; son frère aussi désira qu'il y vint, et je le tins à honneur. Nous fîmes lui et moi grande connaissance dans ce voyage. Je trouvai en ce jeune homme un homme tout fait et fait également pour l'agréable et le solide. L'estime forma l'amitié qui a depuis subsisté intime.

Le cardinal approuva fort toute cette compagnie; mais je fus bien surpris lorsqu'il m'envoya Bellisleet le Blanc me dire qu'il fallait que je menasse une quarantaine d'officiers des régiments de cavalerie de mes enfants et de celui d'infanterie du marquis de Saint-Simon, à quoi ils suppléeraient si ces corps ne m'en pouvaient fournir ce nombre. Je m'écriai à la folie et à la dépense. Je représentai au régent et au cardinal rinutilité d'un accompagnement si nombreux, si coûteux, si embarrassant; qu'on n'avait jamais fait d'accompagnement militaire à aucun ambassadeur, excepté le marquis de ^Lavardin, parce qu'il allait à Rome, malgré le pape Innocent XI, soutenir à vive force les franchises des am-

bassadears que le pape avait supprimées, et à quoi les autres puissances avaient consenti ; qu'on savait que le pape tout autrichien serait soutenu par les forceis que feraient couler dans Rome le vice-roi de Naples et le gouverneur de Milan , ce qui avait empêché d'envoyer force gardes marines et officiers à Rome, pour soutenir M. de Lavardin; que moi au contraire j'allais exercer une ambassade de paix , d'union , de ralliement intime, qui n'avait aucun besoin d'escorte; qu'outre l'inutilité et la dépende extrême de mener et défrayer quarante officiers des troupes du roi , ces officiers ne pourraient être que des jeunes gens dont la tête, la galanterie indiscrète et française, les aventures me donneraient plus d'affaires que toutes celles de l'ambassade. Rien de plujs évidemment vrai et raisonnable que ces représentations; rien de plus inutile et de plus mal reçu.

Le cardinal avait entrepris de me ruiner et de me susciter tout ce qu'il pourrait d'embarras, d'affaires et de tracasseries en Espagne. Il crut avec raison que rien n'était plus propre à l'y faire réussir que de me charger de quarante officiers. Faute d'en trouver, je n'eu menai que vingt-neuf, et si le cardinal réussit du côté de ma iMurse, je fus si heureux, et ces messieurs si sages , qu'il . n'en tira rien de ce qu'il s'en était proposé. Il manda à Sartine de faire en Espagne tout ce qui ne se pouvait faire que là pour mes équipages, mules, carrosses, domestiques espagnols, provisions, outre celles que je tirerais de France, lequel s'en acquitta à souhait.

Sartine était de Lyon, où il s'était mêlé de banque , etavaiteula direction générale des vivres des armées d'Espagne; il s'y était stabilié^ il y avait eu force hauts et l>as de la fortune. C'était un homme de figure agréable, d'esprit et de beaucoup d'entendement, d'jntelUs;€nee, d'expédients, et beaucoup de facilité, d'agrément

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et d'expédition dans le travail. Il était souvent consulté sur les résolutions à prendre, personnellement bien avec le roi d'Espagne, et avec la plupart des ministres et des grands, sur un pied d'honnête homme et de considération. Je n'en ai jamais vu rien que de bon ni ouï dire aucun mal tant soit peu fondé. Des amis si considérables et les marques fréquentes de la confiance du roi, lui firent des ennemis. Il fut poussé à l'intendance générale de la marine par son ami Tinnaguas, qui en était secrétaire d'état, et eut aussi une place dans une junte formée pour le commerce. Albéroni, dès ses premiers cornmencementS) perdit Tinnaguas, et Sartine remit son intendance qu'il sentit bien qu'on lui ôtérait; mais Albéroni le poussa sur des comptes quoique apurés, et lui retint en même temps ses papiers. Il lui fit de plus un crime de ses liaisons avec le duc de Saint-Aignan , et quand il força cet ambassadeur à se retirer en France, de la façon qui a été racontée en son temps, il fit arrêter Sartine, lui fit très -inutilement subir divers interrogatoires, et Sartine ne sortit de prison que lorsque Albéroni sortit lui-même d'Espagne. Ce n'était pas un homme sans ambition, mais sage et sans se méconnaître^ laborieux, actif, pénétrant, extrêmement au fait de la marine et du commerce d'Espagne et des Indes, d'ailfeurs serviable et bon ami, doux, aimable dans le commerce, fort français sans s'en cacher, et néanmoins généralement aimé des Espagnols dans tous les temps. Il épousa une camériste de la reine , qui était fort bien avec elle. Peu après mon départ, il fut intendant de Barcelone, l'a été longtemps, et est mort dans cet emploi. Je me suis étendu sur lui, parce qu'il m'a été très-utile en Espagne, et pour mes affaires, et pour mille choses de la cour et du gouvernement, en sorte que j'étais demeuré en liaison avec lui.

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