‹ Mémoires complets et authentiques sur le siècle de Louis XIV et la RégenceChapitre 6 sur 61 · CHAPITRE DLXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE DLXIV

Je consulte ulilement Ânielot et les ducs de Berwick et de Saint- Aiguan. — Utilité que je tire des ducs de Liria et de Veragua.

— Leur caractère. — Mon instruction. — Remarques [sur icelJe. — Valouse. — Son caractère et sa fortune! — Laroche.

— Estampille. — LauUez. — Sa fortune et son caractère. — Mon utile liaison avec lui. — Scciéralesse du cardinal Dubois^ et faiblesse inconcevable de M. le duc d'Orléans dans les ordres nouveaux et verbaux que j^en reçois sur préséance et visites. — Duc d^Ossone nommé ambassadeur dTspagne pour le mariage du prince des Asturies. — On lui destine le cordon bleu. — ^ Je ne veux point profiler de la nouveauté de cet exemple. — Continuation des étranges procédés de Dubois jà mon ^ard. — La Pare envoyé en Espagne de la part de M. le duc d^Orléans. — Malice à mon égard du cardinal Dubois qui prend à Torcy fa charge des postes. — Bon traitement fait & Torcy. — La duchesse de Ventadour et «madame de Soubise en survivance gouvernantes de Tinfante , et le prince de Rohan chargé de rechange des princesses.

Mon premier soin, sitôt que la déclaration me mit en liberté^ fot d'écrire au duc de Berwick qui commandait en Guyenne, et se tenait pour lors à Montauban, et de voir Amelot et le duc de Saint-Aignan, pour tirer d'eux toutes les lumières et les instructions que je pourrais sur l'Espagne où ils avfiient tous trois été longtemps. J'en tirai de solides d' Amelot, et du duc de Saiut-Aignan un portrait des gens principaux en crédit; ou par leur état,

OU par leur iotrigae, très-bien écrit, et que J'ai reconnu parfaitement véritable; du due de Berwick, quelque chose de semblable, mais fort en raccourci et avec plus de mesure ; mais ce qui me fut infiniment utile, c'est ce qu'il fit de lui-même qui fut de mander au duc de Llria, son fils, établi, comme on l'a vu ici en son temps ^ en Espagne, de me servir en toutes choses ; il le fit au poiot de ne dédaigner pas d'aider si bien Sartine sur ce qui regardait mes équipages , que Je dois avouer que , dans un temps si court pour la paresse et la lenteur es« pagnoles, je n'aurais, sans lui, trouvé rien de prêt en arrivant.

Mais en quoi it me servit le plus utilement, ce fut à me faire connaître les personnages, les liaisons, les éloignements, les degrés de crédit et les caractères, et mille sortes de choses qui éclairent et conduisent dans l'usage, et conduisent adroitement les pas. Il me valut de plus la familiarité du duc de Veragua, fière de sa femme, qui, bien que jeune, avait passé par les plus grands emplois, avec grand sens et beaucoup d'esprit» qu'il avait extrêmement orné et savait infiniment, tant sur les personnages divers et les intrigues, que sur la naissance, les dignités, et toute espèce de curiosités savantes de cette nature qui m'en ont extrêmement instruit. Il était, comme on le verra, ailleurs, en traitant des grands d'Espagne, il était, dis-je, masculinement et légitimement d'une branche de la maison de Portugal, et descendait, par sa grand'mère, du fameux Christophe Colomb. Une maîtresse obscure, avec qui il ne se ruinait pas, car il était avare, et la lecture partageaient sou temps et sa paresse, fort bien toutefois avec tout le monde, et considéré de la cour autant qu'elle en était capable. Vilain de sa figure, sale et malpropre a l'excès, avec des yeux pleins d'esprit; aussi en avait-il beaucoup, et délié sous

une apparence grossière, de bonne compagnie' et quelquefois fort plaisant sans y songer, d'ailleurs doux, de bon commerce, entendant raillerie jusque-là que ses amis rappelaient familièrement don Puerco, et que 'dînant une fois chez le duc de Liria,à Madrid, nous lui proposâmes de manger au buffet, parce qu'il était trop sale pour être admis à table. Tout cela se passait en plaisanterie qu'il reeeyait le mieux du monde. La duchesse de Liria, sa sœur, et lui s'aimaient extrêmement ; ils n'avaient point d*autres frères ni sœurs et ayaient perdu père et mère , de sorte qu'étant mort longtemps après sans s'être marié, ses grands biens passèrent à la duchesse de Liria et à ses enfants. Le duc de Liria avait de l'esprit et des vues ; il était agissant et courtisan, connaissait très-bien le terrain et les personnages, était autant du grand monde que cela se pouvait en Espagne, bien avec tous, lié avec plusieurs, mais désolé de se trouver établi en Espagne, à la tristesse de laquelle il ne s'accoutumait point ; il n'aspirait qu'à s'en tirer par des ambassades, comme il fit à la fin, et il aimait si passionnément le plaisir, qu'il en mourut longtemps après à Naples ; après être revenu de son ambassade d'Allemagne etdeMoscovie, il passa, au retour, par la France, et me donna, par écrit, des choses fort curieuses sur la cour de Russie.

Ce ne fut pas sans peine et sans tous les délais que le cardinal Dubois y put apporter, que je tirai enfin de loi une instruction : j'y vis ce que je n'ignorais pas sur la position présente de l'Espagne. Après qu'on eut enfin arraché son accession aux traités de Londres, elle avait signé une alliance défensive avec la France et l'Angleterre sur le fondement des traités d'Utrecht , de la triple alliance de La Haye, et des traités de Londres , laquelle alliance défensive contenait une garantie réciproque

VO HËNOniES

des états dont la France, l'Espagne et l'Angleterre jouissaient, et tacitement confirmaient très-fortement les renonciations réciproques qui étaient le grand point de M. le due d'Orléans , et la succession protestante de l'Angleterre dans la maison d'Hanovre, qui était le grand point du cardinal Dubois , et pas un des deux , celui personnel du roi et de la reine d'Espagne qui eurent toujours le plus vif esprit de retour. Par ce même traité d'alliance défensive , la France et TAngleterre promirent leurs bons offices à l'Espagne, pour régler au .congrès de Cambrai, où il ne se fit rien du tout, les différends qui restaient à ajuster entre l'empereur et le roi d'Espagne. Ce n'est pas qu'il y eût rien à négocier làdessus à Madrid , mais j'ai cru à propos d'exposer la situation de l'Espagne , lorsque j'y allai, avec l'empereur, la France, l'Angleterre et la Hollande, pour ne ia pas laisser oublier; avec cela le cardinal Dubois était fort en peine d'une nouvelle promotion de grands d'Espagne que l'empereur venait de faire contre ses propres engagements , et chargea mon instruction de ce qu'il put, pour faire avaler cette continuation d'entreprise le plus doucement qu'il se pourrait à la cour d'Espagne. La chose finit , parce que le roi d'Angleterre obtint une déclaration de Vienne, que l'empereur n*avait point entendu et ne prétendait point faire des grands d'Espagne, que cette qualité ne se trouvait point dans les lettres patentes qu'il avait accordées à quelques seigneurs, mais seulement des distinctions et des honneurs qu'il était maître de donner à qui lui plaisait dans sa cour. Cette instruction, après avoir relevé avec beaucoup d'affectation l'utilité pour l'Espagne de l'alliance d'Angleterre et les soins du régent pour y parvenir , qui toutefois fut au mot de l'Angleterre et au détriment de l'Espagne et mdme du commerce de France, pour favo-

DE SAINT-SIMON. Yl

risertn tout celui d'Angleterre, comme il a été expliqué iei ailleurs et fort insisté sur la passion du régent de serw en tout l'Espagne, a grand soin de me recommander de prendre bien garde qu'il ne prît envie au roi d'Espagne de porter de nouveau la guerre en Italie, comptant sur la France et l'Angleterre, et à ce propos donne faussement pour motif à l'invasion de la Sardaigne et à l/i guerre de Sicile l'emprisonnement de Molinez. On a vu ici, d'après M. de Torcy, combien peu de cas et longtemps Âlbéronl en lit, et qu'il ne récbauffa cette affaire que quand il eut résolu de porter la guerre en Italie, pour des raisons personnelles uniquement à lui. C'est ce que M. le duc d'Orléans avait tant vu par les lettres de la poste qull était impossible que le cardinal Dubois le pût ignorer.

De son extrême attention à me munir de tout ce qu'il put pour faire bien valoir ralliance d'Angleterre à l'Espagne, résultait une injonction pathétique de vivre dans un commerce étroit à Madrid avec le colonel Stanhope, ambassadeur d'Angleterre, et de lui confier tout ce qui pourrait être relatif aux intérêts des trois couronnes, en même temps de n'en avoir aucun sous tel prétexte que ce pût être avec les personnes attachées au prétendant, surtout à l'égard des desseins ou projets que ce prince ou ses serviteurs pourraient former de troubler le gouvernement présent d'Angleterre; en particulier, d'éviter le duc d'Ormond, toutefois sans incivilité marquée.

Après ce que M. le duc d'Orléans m'avait si précisément dit que c'était l'Espagne qui lui avait forcé la main pour la déclaration actuelle des mariages et l'échange des princesses, je fus très-surpris de trouver le contraire dans le narré de mon instruction. J'y trouvai aussi une grossière ignorance qui regardait la façon de

me faire dispenser d'une entrée. Les ambassadeurs de llempereur n'en faisaient point à Madrid sous les rois d'Espagne de la maison d'Autriche comme ambassadeurs de famille. Sur cet exemple, aucun ambassadeur de France vers Philippe Y n*y en a iUt , et Je n'ai pas compris comment un fait si. publie, et si fréquemment réitéré par le changement de nos ambassadeurs, a pu échapper au cardinal Dubois et même à ses bureaux. . L'instruction me défendait de recevoir chez moi Magny et les Bretons réfugiés en Espagne, et Marsillae; de n'avoir pas la même incivilité pour ce dernier en lieux tiers que pour les autres, et de voir avec une civilité simplement extérieure le prince de Geilamare, qui portait alors le nom de duc de Giovenazzo, et les parents et amis de la princesse des Ursins comme les autres.

Enfin , pour ne m'attacher qu'aux choses principales de l'instruction, elle ne me prescrivit rien en particulier sur les visites et le cérémonial, mais d'en user comme avait fait le duc de Saint-Aignan, et le cardinal Dubois y joignit un extrait du cérémonial pratiqué par nos ambassadeurs en Espagne et à leur égard, depuis M. de la Feuillade , archevêque d'Embrun , mort évéque de Metz.

Je ne pouvais douter que je n'eusse affaire à un ennemi, et maître, après mon départ, de l'esprit de M. le duc d'Orléans. Je voulus donc avoir ma leçon faite jusque sur les plus petites choses, pour ne laisser à sa malignité que ce qu'il serait impossible d'y dérober; ainsi je lui fis à mi-marge plusieurs observations et questions, tant sur des choses portées par l'instruction que sur d'autres qui ne s'y trouvaient pas. Il répondit à côté assez bien et assez nettement. On verra bientôt où il m'attendait.

Le cardinal Dubois n'oublia pas le père d'Aubeoton^

L'iostruction me prescrivit des compliments, des témoignages de reconnaissance du régent , de ses désirs empressés de la lui témoigner, de lui dire que rien ne m*était plus recommandé que de prendre en lui une entière confiance. Gela fort étendu était accompagné d'un fort grand éloge. C'étaient deux fripons des plus insignes, dignes de se louer l'un l'autre et d'être abhorrés de tout le reste des hommes, surtout des gens de bien et d'honneur; l'instruction ne fit mention que de lui, de toute la cour d'Espagne, de Valouse et de Laroche, pour lesquels elle me prescrivit de l'honnêteté, mais de les regarder comme des gens timides, inutiles, dont on n'avait jamais tiré secours ni la moindre connaissance. Valouse, du nom de Boutin, était un gentilhomme du CoiDtat, élevé page de la petite écurie, très-médiocrement bienfait, d'esprit court, mais sage, appliqué, allant à son but et ne s'en écartant point, honnête homme et droit, mais qui craignait tout. Dumont, de qui il a été parlé plus d'une fois dans ces Mémoires, le proposa, sur son esprit sage, doux et timide, au duc de Beauvillier pour écuyer de M. le duc d'Anjou, qu'il suivit depuis en Espagne, et qui le fit quelque temps après majordome, qui fut un grand pas. Au bout de plusieurs années, il l'avança bien davantage, car ayant fait don LorenzoManriquez grand écuyer, duc del Arco et grand d'Espagne, de premier écuyer qu'il était, il fit Valouse premier écuyer. Cette promotion était récente à mon arrivée en Espagne. Valouse fut premier écuyer jusqu'à sa mort, qui n'arriva que bien des années après, toujours très-bien avec le roi et la reine d'Espagne; aussi bien avec le duc del Arco, toujours ne se mêlant que de sa charge et d'aucune autre chose, toujours cultivant les gens en place, et honnêtement avec madame des Ursins, Albéroni, et ceux qui ont succédé, parce qu'ils

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