CHAPITRE DLXXXIII
Conseils. — Conseillers d*état.
Venons maintenant aux conseils que je trouvai , et que je laissai dans un grand délabrement, pour ce qui regardait les conseils particuliers.
Le marquis de Miraval était gouverneur du conseil de Castille. C'était un homme de médiocre naissance, qui avait été ambassadeur d'Espagne en Hollande, et qui en fut rappelé pour occuper cette grande place dont il n'était pas incapable. Il était doux, poli, accessible, équitable. Son esprit toutefois n'était pas transcendant, et son inclination était autrichienne. La cabale italienne, à laquelle il était étroitement lié, l'avait porté par la reine à cette grande place. C'était un grand homme , fort bien fait, qui avait l'attention polie de n'aller presque jamais en carrosse que ses rideaux à demi tirés pour ne faire arrêter personne.
Don François Camargo , ancien évéque de Pampelune, était inquisiteur général ou grand inquisiteur. Je n'ai jamais vu homme si maigre ni de visage si affilé. Il nie manquait point d'esprit ; il était doux et modeste. On eût beaucoup gagné que l'inquisition eût été comme lui.
Le comte de Campoflorido était président du conseil des finances , où il ne faisait rien depuis longtemps ; une longue maladie .le conduisit au tombeau, depuis mon arrivée en Espagne : l'ancien de ce conseil le gouverna pendant tout mon séjour, avec le trésorier général, desquels je n'entendis point parler.
La présidence du conseil des Indes et de celui de la marine vaquait pendant que j'étais en Espagne ; les doyens obscurs de ces conseils les conduisaient. La présidence de celui des Indes fut donnée, après mon départ, au marquis de Valero, à son arrivée de la viceroyauté du Pérou, avec la grandesse et le titre de duc d'Arion.
Le marquis de Bedmar était président du conseil des ordres et du conseil de guerre. La première charge était sérieuse, donnait quelque travail, du crédit et de la considération. L'autre était tombée, ce n'était plus qu'un nom.
A l'égard du conseil d'Italie et de celui des Pays-Bas, ils étaient tombés par le démembrement de ces pays de la. domination d'Espagne, et passés sous celle de l'em* pereur.
J'ai oublié d'avertir qu il ne faut pas confondre le Campoflorido, dont je viens de parler, avec le marquis de Campoflorido, capitaine général du royaume de Valence, lorsque j'étais en Espagne. Celui-ci était un fin et adroit Sicilien qui s'était acquis la protection de la reine par le mariage de son fils avec la fille alliée de dona Laura Piscatori, nourrice et assafeta de ta reine, qui, contre tous les usages d'Espagne, le maintint quinze ou seize ans dans la place de capitaine général du royaume de Valence qu'il gouverna, en effet, fort sagement. Il en sortit pour être fait grand d'Espagne, et vint après ici ambassadeur d'Espagne, où chacun a
pu juger de son esprit , et 11 a été peut-être le seul bon ambassadeur qu'on aff! vn ici envoyé par l'Espagne, depuis don Patricio Laullez.
II y avait déjà plus d'un règne que les arehevêques de Tolède) chanceliers de Gastille par leur siège, en avaient perdu toute fonction et todte mémoire, et qu'ils étaient réduits à ce pur ecclésiastique, sans plus avoir aucune autre prétention. Diego d'Astorga y Cespedes l'était pendant que J'étais en Espagne. Né en d666, il fut inquisiteur de Murcie , évéque de Barcelone en décembre 4715, grand inquisiteur d'Espagne en 1720, et en mars suivant arciievéque de Tolède, eu quittant la place de grand inquisiteur, enfin cardinal par la no* mination du roi d'Espagne en novembre 1727.
On a vu ici ce que j'ai dit de ce prélat et la Confiance avec laquelle il me parla contre ta constitution Unigenitus, le despotisme des papes et de l'inquisition en Espagne et dans tous les pays d'inquisition, qui ne laissaient aucune autorité ni liberté aux évêques, qu'il faisait trembler, lesquels étaient réduits aux simples fonctions manuelles, et qui, bien loin d'oser juger de la foi, n'auraient pas même hasardé de recevoir la constitution VnigenUus sans risquer d'être envoyés par l'inquisition, pieds et poings liés, à Rome, pour avoir osé ' se croire en droit de pouvoir donner une approbation à ce qui émanait de Rome, qu'ils sont obligés de recevoir à genoux, les yeux fermés, sans s'Informer de ce que c'est, si dans cette conjoncture le pape ne leur avait pas permis et ordonné de la recevoir; combien il déplora atec mol l'anéantissement de l'épiscopat en Espagne et autres pays d'Inquisition , où, ce tribunal d'une part, celui du nonce de l'autre, avaient entièrement dépouillé les évéques, qui n'étaient plus les ordinaires de leurs diocèses, mais de simples grands vleaires, sa-
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créa pour le caractère épiscopal, et pour donner la eonfirroation et rordination et rien de plus, destitués même des pouvoirs que les évéques des autres pays donnent à leurs grands vicaires ; enfin combien il me remontra l^mportance extrême que nos évéques ne tombassent pas dans cet anéantissement, sous lequel ceux d'Espagne et de tous les pays d'inquisition gémissaient, et combien les nôtres se devaient souvenir de ce que c'est que d'être évêque, soutenir les droits divins de Tépiscopat et résister avec toute la sagacité et la fermeté possible aux ruses et aux violences de Rome, dont le but continuel est d'anéantir partout l'épiscopat pour rendre les papes évéques seuls et uniques et ordinaires immédiats de tous les diocèses, pour être les seuls maîtres dans l'église ; et par là de revenir à la domination temporelle qu'ils ont si longtemps essayé d'exercer partout, et de ne pouvoir enfin y être contredits par personne de leur communion.
Ce que ce prélat, éclairé et si judicieux, en vénération à toute l'Espagne par sa modestie, sa iirugalité, ses mœurs, ses aumônes, sa vie retirée et studieuse, sa douceur et son éloignement de toute ambition, tel que les dignités le vinrent toutes chercher, sans en avoir jamais brigué aucune, ce que ce prélat, dls-je, crut m'apprendre sur l'esclavage et le néant de l'épiscopat dans les pays d'inquisition, et qui met en si grande évidence le cas qu'on doit faire de l'acceptation faite de la Constitution par tous les évéques et les docteurs de ces pays, que nos boute-feux d'ici ont tant sollicitée et tant fait retentir pour faire accroire de force et de rose que l'église avait parlé, etc., cela même on l'a vu dans ce qui a été donné ici de M. Torcy ; ainsi que les dures réprimandes, et ce qu'il arriva à Aldovrandi, nonce en Espagne, pour avoir fait accepter la Constitution par
des ëvêques, licence prise par eux, qui fut trouvée si mauvaise à Rome, quoique à la sollicitation d*Aldovrandi, que ce nonce en fut perdu, et eut toute la peine qu'on a vu à s'en relever, et que le pape, pour couvrir cet étrange excès des évêques d'Espagne, leur commanda à tous de recevoir sa constitution UnigeniiuSj afin qu'il ne fût pas dit qu'ils eussent osé le faire sans ses ordres précis; et en même temps les évêques, qui Tavaient acceptée à la réquisition du nonce, furent fort blâmés et menacés de Rome, comme ceux qui n'avaient osé déférer là-dessus aux instances du nonce furent loués et approuvés.
Cet archevêque de Tolède est le premier et Tunique prélat à qui l'excellence ait été accordée, pour lui et pour les archevêques ses successeurs. Aucun autre n'a ce traitement^ non pas même le nonce du pape, quoique si puissant en Espagne, et le premier de tous les ambassadeurs, qui l'ont tous. Les nonces, comme tous les autres archevêques et évêques d'Espagne, se contentent de la seigneurie illustrissime, et ne prétendent point l'excellence, même depuis que l'archevêque de Tolède l'a obtenue, fort peu avant que j'arrivasse en Espagne. C'est aussi la seule distinction qu'il ait par-dessus les autres archevêques et évêques.
Conseillers d'état.
Le duc d'Arcos, le duc de Veragua, le marquis de Bedmar, le comte d'Aguilar, le prince de Santo-Buono, le duc de Giovenazzo, tous grands d'Espagne, don Mi* chel Guerra, le marquis de Grimaido secrétaire d'état.
On Ta déjà dit, les conseillers d'état sont, ou plutôt étaient, en Espagne ce que nous appelons ici ministres d'état. Aussi était-ce le dernier et le suprême but de la
fortune et de la faveur. Mais depuis que la princesse des UrsiDS eut fait quitter prise aux cardinaux Portociirrero et d'Estrées, et à tous ceux qui avaient eu part au testament de Charles II, qui avaient nais Philippe V sur le trône, renfermé le roi d'Espagne avee la reine et elle, et changé toute la forme de la cour et du gouverne*ment, les fonctions des conseillers d'état tombèrent tellement en désuétude qu'il ne leur en demeura que le titre vain et oisif, sans rang ni fonctions quelconques, et sans autre distinction que de pouvoir aller en chaise i porteurs dans les rues de Madrid, &vec un carrosse à leur suite, et l'excellence. Aussi fut-ce uniquement pour donner l'excellence 4 Grimaldo, quHl reçut le titre de conseiller d'état pendant que j'étais à Madrid. Je la lui donnais souvent avant quMI Teût par cette voie. Cela le flattait, parce qu'il était glorieux et qu'il était peiné de travailler continuellement avec des ambassadeurs «t avec des grands et d'autres qu'il fallait bien qu'il traitât d'excellence, et dont il ne recevait que la seigneurie. U m'en reprenait quelquefois en souriant; je répondais que je ne me corrigerais point, parce que je ne pouvais me mettre dans la tête qu'il ne l'eût point. Nous reviendrons à lui tout à l'heure. Je passe les grands, parce que j'en ai parlé sous leurs titres.
Don Michel Guerra était une manière de demi-ecclésiastique sans ordres, mais qui avait des bénéfices, qui était vieux et qui n'avait jamais été marié. C'était une des meilleures têtes d'Espagne, pour ne pas dire la meilleure de tout ce que j'y ai connu ; instruit, laborieux, parlant bien et assez franchement. Aussi, quoique tout à fait hors de toutes places, était-il fort aimé et considéré. Il était chancelier de Milan, et à Milan lors de l'avènement de Philippe à la couronne d'Espagne ; il se conduisit bien dans cette conjoncture. Sa place était
également importante et considérable, et faisait compter les gouverneurs généraux du Milanaisaveceile.il y était fort estimé et fort autorisé. Peu après l*avénement de PliilippeY à la couronne, il quitta Milan, passa quelque temps à Paris, fut traité avec beaucoup de distinction par le roi et les ministres, et fort accueilli des grands seigneurs principaux. C'était un homme fort rompu au grand monde et slux affaires, qui ne se trouva ni ébloui ni embarrassé parmi ce monde nouveau pour lui. Il repassa d'ici en Espagne, après avoir vu le roi en particulier, et conféré avec quelques-uns de nos minisc tres, dont il emporta l'estime et de toute la eour. Il eut sou tour à être gouverneur du conseil de Castille, mais il ne Taccepta qu'à condition de n'être pas tenu d'en garder le rang, s'il venait à quitter cette grande place, parce que, disait-il, il ne prétendait pas mourir d'ennui pour y avoir passé. En effet, il ne la conserva pas longtemps. Ce n'était pas un homme à ployer bassement; et quand il l'eut quittée, il reprit, en effet, son genre de vie accoutumé, sans aucun rang et libre dans sa taille, fort visité et considéré, assez souvent même consulté. Je le voyais assez souvent chez lui et chez mcd. Quoi^ qu'il n'aimât pas les Français, il s'entretenait fort familièrement avec moi, et, outre que sa conversation était gaie et agréable, j'y trouvais toujours de quoi profiter et m*instruire.
ir avait dans une forte santé une incommodité étrange : sa tête se tournait convulsivement du côté gauche. Dans l'ordinaire cela était léger, mais presque continuel, par petites saccades. Il était déjà dans cet état quand il passa à Paris, retournant de Milan en Espagne. Depuis, cela avait augmenté, et la violence en était quelquefois si grande que son menton dépassait son épaule, pour quelques instants, plusieurs fois de suite.
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Je l'ai vu chez lui, le coude sur sa table, tenant sa tète avec la main pour la contenir, d'autres fois au lit pour la contenir davantage. Il m'en parlait librement, et cela n'empêchait point la conversation. Il avait fait inutilement plusieurs remèdes en Italie et en Espagne, et avait consulté son mal ici. Il n'avait trouvé de soulagement considérable et long que par les bains de Barége, et il était sur le point d*y retourner quand je partis d'Espagne. *
On admirait à Madrid comment je l'avais pu si bien apprivoiser avec moi ; avec tout son agrément et son usage du grand monde, il avait du rustre naturellement, et les grands emplois par lesquels il avait passé ne l'en avaient pas corrigé. Ainsi ses propos avaient souvent une nuance brusque, sans que lui-même le voulût, ni s'en aperçût par Thabitude. Je sentis bien quMI ne faisait pas grand cas du gouvernement d'Espagne, ni beaucoup plus de celui du cardinal Dubois. Ce n'étaient pas matières même à effleurer pesamment de part ni d'autre, mais qui ne laissaient pas de se laisser entendre, fl était frère du confesseur de la reine ; ils logeaient ensemble; il le méprisait parfaitement. Don Michel était grand, gros, noir, de fort bonne mine et la physionomie de beaucoup d'esprit.
M. deGrimaIdo, secrétaire d'état des affaires étrangères, était le seul véritable ministre. Je l'ai fait connaître plus haut par sa figure singulière et par son caractère. C'était un homme de si peu, et qui avait si peu de fortune, que le duc de Benyick m'a conté que la première fois qu'il fut envoyé en Espagne, il lui fut présenté pour être son secrétaire pour l'espagnol; qu'il ne le prit point, parce qu'il ne savait pas un mot de français, et qu'ensuite il entra sous-commis dans les bureaux d'Orry. Des hasards d'expédition le firent con-
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naître et goûter à Orry; il en fit son secrétaire particulier, et il plut à Orry de plus en plus. Il lui donna sa confiance sur bien des choses, le 6t connaître à madame des Ursins et à la reine; il se servit peu à peu de lui pour renvoyer porter au roi des papiers, et en recevoir des ordres sur des affaires, quand ses occupations lui faisaient ménager son temps. Ces messages se multiplièrent; il avait la princesse des Ursins et la reine pour lui; il fut donc tout à fait au gré du roi, teliement qu'Orry, à qui son travail avec le roi n'était qu'importun, parce que, avec madame des Ursins, par conséquent mattre de l'état, il n'avait pas besoin de particuliers avec le roi pour soutenir sa puissance et son autorité particulière, se chargea de plus en plus de tout le travail que Crrimaldo pouvait faire pour lui avec le roi, et des suites de ce travail, comme ordres, arrangements, etc., dont Grimaldo faisait le détail, et lui en rendait un compte sommaire, ce qui le tira bientôt de la classe des premiers commis, et en fit une manière de petit sous-ministre de confiance. Le roi s'y accoutuma si bien que la chute d'Orry, celle de madame des Ursins, l'ascendant que prit la nouvelle reine sur son esprit, presque aussitôt qu'elle fut arrivée, ne purent changer le goût que le roi avait pris pour lui, ni sa confiance. Âll>éroni et la reine le chassèrent pourtant de toute affaire et de toute entrée au palais, mais ils ne purent venir à bout de l'exiler de Madrid.
Grimaldo, pendant la durée de son petit ministère, s'en était servi pour se lier avec la Boche, avec les va* lets intérieurs et pour gagner les bonnes grâces du duc del Arcoet du marquis de Santa-Cruz, amis intimes l'un de l'autre, l'un favori du roi, l'autre de la reine, et par leur faveur et leurs charges dans Tintérieur du palais. Il s'était fait aussi des amis considérables au dehors du