‹ Mémoires complets et authentiques sur le siècle de Louis XIV et la RégenceChapitre 58 sur 61 · XXXVI · texte numérisé non relu

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palais, bien voulu en général et mai voulu dP ppfSQRn^ que d'Albéroni etila ses esclaves. Plus ce preipier ipinistre se faisait craindre et haïr, plus on ftpuhailait sa chute, plus on plaignait le malheur de Grinn&ldo, pliia on s'intéressait à lui. L'Arco n*avait jamaiji ployé soua Albéroni d'une seule Ijgne ; Albéroni Q'avait pu |e ga^ gner, et n'avait osé Tattaquer. Sapta-Cruz, plus en mesure avec lui par rapport à la reine, ne Ten aimait pas mieux. Il était, comme et pourquoi je l*ai dit ailleurs, ami intime du duc de Uria, auquel Grimaido s'était attaché dans ses petits commencements, parce qu'il avait cultivé la protection du duc de Berwick, dont il avait pensé êtrQ secrétaire, et Uria et Grimaido furent toujours depuis dan9 la même liaison dans laquelle Sartine se glissa, Santa-Giuz et TArco faisaient ainsi passer bien des avis de l'intérieur à Grimaido par Uria, quelquefois l'Arco par le même ou par Sartine, et peu à peu il arriva bien des fois que sous quelque préte^^tQ d^ quitter la reine quelques moments, ou penchant sa eonfesslon, ou entre le déshabillé du roi et ion coycher où il n'y avait jamais que Santa-Cruz, et l'Arco et deux valets français Intérieurs, le roi faisait entrer Grimaido par les derrières, conduit par la Roche, et l'entretenait d'affaires et de bien d'autres choses. La difficulté de le voir en augmenta le désir, le goût, la confiance, tellement que la chute d'Albéroni fit te rappel subit dfi Grimaido au palais et aux affaires.

Il fut fait secrétaire d'état avec le département des affaires étrangères, et bientôt après sans être chargé des autres départements des secrétaires d'état, il tra» vailla seul sur tous avec le roi, à leur exclusion. Le roi, toujours peiné de multiplier les visages dans son intérieur, accoutuma bientôt les autres secrétaires d'état et ceux qui en vacance de président ou de gouverneur dea

DE SAINT-SIMON. Ii3

(conseils des Indes, des finances, etc., en faisaient les fonctions, d'envoyer à GrIiDaIdo ce qu4ls auraient porté eUx-rïiêities au tratail avec le roi, en sorte que Grimaldo lui rendait compte todt i^eul de ces différentes affaires de tou^ les départements, recevait ses ordres, et Ifes envoyait âvëC les papier!^ à feeux de qui il les avait reçus. On voit par cfelte mécanique qu'elle rendait Grimaldo maître ou peU s'en fallait de toutes les affaires, et les aûtreîl secrétaires d'état, ou conducteurs à temps des cotiseils, impuissants, sans le concours de Gritnâldo, par conséquent né Voyant jamais le roi, et dès là, fort subalternes. De là vînt qtie pas un d'eux ne suivit plus le roi en ses voyages, qui dans Madrid ne les -voyant jamais où ils étaient tous, et ne travaillant sur les affaires de tous les départements qu'avec le seul Crimaldo, les accoutuma bieiitôt à demeurer à Madrid, ou envoyer chaque jour, s'il en était besoin, ou plusieurs fois la semaine à GHmaldo dans le lieu où le roi était, tout ce qui avait à passer sous ses yeux, et à recevoir pal* Grimaido la réponse et les ordres du roi sur chaque affaire de chaque département.

Quoique Grimaido fût glorieux, et qu'une situation si brillante lui fit élever ses vues bien haut pour ennoblir et élever sa fortune, il eut grand soin dé conserver ses àticiens amis, de s'en faire de nouveaux, d'avoir un accès doux et facile pour lout le monde, d'expédier de façon que riëh ne demeurât fen arrière par sa négligence, de tenir Ses commis en règle et assidus au travail, de tie les laisser inaîtlés de riéh, et en les traitant tous fort bien, d'empêcher qu'aucun ne prit ascendant sur lui. Par cette conduite, il fit que tout le monde était content àt lui; et que dans l'impossibilité d'espérer que le roi sbrtit jamais delà prison où madame des Ursind l'avdit acieoutumé, et (}u'Àlbéroni avait soigneusement

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eutreteuue, et à laquelle ce prince s*était si fortement accoutumé, il n'y avait personne de la cour ni d'ailleurs qui n'aimât mieux Grimaido pour geôlier, et avoir affaire à lui qu'à tout autre.

A l'égard de ceux dont il portait le travail au roi, à leur exclusion, il adoucissait cette peine par'les manières les plus polies et les plus considérées. Il ne se mêlait immédiatement d'aucun de leurs départements, c'est-àdire qu'il n'écoutait point ceux qui y avaient des affaires : c'était à eux à s*en démêler avec les ministres naturels du département dont étaient leurs affaires; et lui, il n'en entendait parler que par l'envoi que lui faisaient ces ministres des papiers qu'ils auraient portés devant le roi, et du compte qu'ils lui en eussent rendu, s'ils eussent travaillé avec sa majesté. Quelquefois alors Grimaido écoutait ceux que ces affaires regardaient ; je dis quelquefois, selon que l'importance de l'affaire le demandait, ou que la considération des personnes l'exigeait, car d'ordinaire il s'en tenait à ce que les ministres lui envoyaient, formait son avis là-dessus, en conformité du leur ou non, mais rapportant toutefois au roi leur avis et sur quoi ils le fondaient, accompagnant le renvoi qu'il faisait des papiers et de la décision du roi, avec célérité et politesse. Bien était vrai qu'il prenait plus de connaissance de certaines affaires, mais ce n'était qu'avec beaucoup de choix pour suffire à son propre travail, et ne se pas noyer dans celui de tous les autres. Malgré ces attentions, il était impossible que les autres secrétaires d*état, etc., ne sentissent le poids de ce joug qui les séparait du roi comme de simples commis, et qui leur donnait un censeur tête à tète avec le roi, en lui rapportant toutes leurs affaires. J'expliquerai plus bas cette façon de travailler, et la jalousie qui en résulta, mais qui fut impuissante jusque longtemps

après mon retour, et qui n'en mit pas. les autres ministres plus à portée du roi, trop accoutumé de si longue main à ne travailler qu'avec un seul, toujours le même. Je me contente de rapporter ce que j'ai vu, sans louer ou blâmer ici cette manière de gouverner une si vaste monarchie.

Grimaido était chancelier de l'ordre de la Toisond'Or, sans en porter sur soi ni à ses armes aucune marque. Il avait bien envie d'en devenir chevalier, et il y parvint enfin à la longue. Par lui-même, jai eu lieu de croire qu'il eût été plus modeste , mais il avait une femme qui pouvait beaucoup sur lui, qui avait de l'esprit, des vues, du monde, qui crevait d'orgueil et d'ambition, qui ne prétendait à rien moins qu'à voir son mari grand d'Espagne, qui ne cessait de le presser d'user de sa faveur. Il 'en avait un fils et une fille fort gentils : c'étaient des enfants de huit ou dix ans qui paraissaient fort bien élevés. Son frère, l'abbé Grimaido, fort uni avec eux. Tétait parfaitement d'ambition avec sa bellesœur, et ils le poussaient de toutes leurs forces. Mais outre que cette femme était ambitieuse pour son mari, elle était haute et aitière avec le monde, et se faisait haïr par ses airs et ses manières, et ce fut en effet cela qui le perdit à la fin. L'abbé Grimaido imitait un peu sa belle-sœur dans ce dangereux défaut. Il était craint et considéré, mais point du tout aimé, même de la plupart des amis de son frère.

J'étais instruit de ces détails, mais des plus intérieurs par le duc de Liria, et surtout par Sartine, véritablement intéressé et attaché à Grimaido, et par le chevalier Bourck, dont je parlerai dans la suite. Je voyais assez souvent madame Grimaido chez elle et son beaufrère, et il est vrai qu'à travers la politesse et la bonne réception, l'orgneil de cette femme transpirait et révoh

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tait, non pas moi, qui aimais son mari, et qui n*en faisais que rire en moi-même, ou en dire tout au plus quelque petit Inot, et encore rare et mesuré, à Sartine, ou An duc de Lirla. Je pense que eh fut elle qui se servit de Sartine et de Bourck pour me pressentir sur la grandesse. Je raconte ceci de suite, quoique après le retétir de Lei^mft à Madrid, et pour sonder si je >otiâhàis y servir Orimaldo. Rappelé à sa charge de secrétaire d'état, au moment de la chute d*Albéronî, il avait été témoin de bien près de la rapidité de la fortune de Ripetda devenu comme en un clin-d*œil premier ministre aussi abâolu que le fut jamais son prédécesseur Albéroni, et en même temps grand d'Espagne, dans le premier engouement de ce beau traité de Vienne qu'il y avait conclu : fruit amer du renvoi de Tinfante en Espagne.

Riperda, gentilhomme hollandais et ambassadeur de Hollande eu Espagne, à qui il s'était attaché depuis son rappel, et dont il a été tant parlé ici, d'après Torcy, était étranger à l'Espagne, et devenu une espèce d'aventurier. Grimaido qui , en jouant sur le taot et de sa terminaison en oou en i, avait franchenrtent arboré les armes pleines de Grimaldi , se prétendait êtl-e de cette tnaison, depuis qu'il était secrétaire d'état, par eonséquantdebien meilleure maison qucRtperda. Il n'y avHit aucun Orimaldi en Espagne poUr lui côntèstei* dette prétention : le règne de Riperda avait été court, et sa chute bien méritée, mais affreuse. Sa gestion, à la suite de celle d'Albéroni , avait dégoûté le roi et la reine des preiiliers ndinistres , sans les détacher de ne travailler qu'avec un seul ministre , et ce seul ministre fbt encore Grimaido. Il succéda donc à Riperda , non au titre ni au pouvoir 3 mais au moins à l'accès tinique, et à rapporter seul au roi les affaires de tous les départelnetits , comme il avait fait auparavant. C'en était bien assez

DE SAtNI SIMON. M

|[)dur mettre la grandesise dànâ la tête de sa femme et de Son frère, et pour le tetltëh lUl-niêtdë, quoique plus sage fet plus elai Noyant: qu'eu^c.

Pour revchir sur mes pas à mon temps, le sei'vir dans cette htobitton n*avait rien dé contraire au service ni à l'intérêt de la France : c'était, au Contraire , Toi àttîtéhéi* de pi Us en plus Tunique ministre qui approchait du rôi et de la reine d'Espagne, et qui avait toujours bîëri mérité de la Frattee. CeS raisons et mon inbltliattoti tn'y portaient par tout ce que je devais à GHtnaldô ; hiais je sentais aussi cortibien je devais éviter de rue mêler des choses purement intérieures dé la cour d*l5spagne , et quoique pour l'importance et la conduite des affaires, les ministères et les dignités n'diehl rien de corhrtiUn, et soient choses entièrement séparées, je m'étais fait là*dë*ssUsà moi-même uhé leçon générale, qband je lefusai au père d'Aubehton d'ehlrer danS Ses vuts et daiiS ce que le roi d'Espagne Vèûdrclil falfe {)àr taon ministère pour faire rendre aux jésuites le ciôtiféssionna! du roi. Il était néanmoins pluS que délicat d'écotlduire Sîiriine et Bourck sur une pro][)osition que je sentais bien qu'ils ne me faisaient pas d'eui-mêmes. Je pl*is donc ie parti de leur montrer que je la goûtais, que je me j[)rrterais aVeC empressement a procUrer cette élévation à Grimaldo ; mais que tant pour lui-même que pour moi, il s'y fallait garder de faux pas, et que c'était à lui à me conduire dans un terrain qu'il connaissait si bien , et dont l'écorce m'était à peine connue. Par cette réponse qui me vint sur-le-champ dans l'esprit, j'espérai des mesures de Grimaido, de sa crainte de se perdre en voulant voler trop haut, de son embarras à se servir d'un étranger qui , quelque bien qu'il fût et qu'il parût auprès de leurs majestés catholiques, ne les voyait pourtant jamais seul que par audiences, dont les occasions

désormais ne pourraient être fréquentes, que Grimaido serait tenu en des délais continuels qui me feraient gagner le temps de mon départ , et ne me concilieraient pas moins sa reconnaissance de mes offres et de ma bonne volonté. £n effet, tout cela arriva comme je l'avais prévu.

Le marquis de Gastellar, secrétaire d'état de laguerre» était un grand homme fort bien fait , avec un œil pourtant un peu en campagne , et jeune. Il était frère de Patino , qui était alors intendant de marine à Cadix , qui ne vint point à Madrid de mon temps, et qui longtemps après devint premier ministre avec plus de pouvoir qu'aucun autre qui l'eût été, qui se fit, à la fin, grand d'Espagne, et qui mourut dans toute cette autorité. Il a été parlé de lui ici plus d'une fois. Ils étaient Espagnols d'assez bon lieu , établis à Milan depuis quelques générations, et revenus enfin en Espagne. Patino avait été jésuite. Lui et sou frère se haïssaient parfaitement, et se sont haïs toute leur vie.

Gastellar aimait fort son plaisir, paraissait très-rarement à la cour, étaitautant qu'il pouvait dans le monde, fort paresseux avec de l'esprit, de la capacité, une grande facilité de travail, qui expédiait en deux heui*es avec justesse plus qu'un autre en sept ou huit heures. Il portait avec la dernière impatience d'envoyer ses papiers à Grimaido, et de n'en recevoir que par lui les réponses et les ordres du roi. Toutefois il fit tant qu'il parvint pendant que j'étais à Madrid à travailler avec le roi deux fois assez près à près , et cela fit nouvelle et mouvement dans la cour. Grimaido ne s'en émut point, et il eut raison. Gastellar ne put se contenir de témoigner au roi que tout se perdait par cette façon de faire passer toutes leurs affaires par Grimaido , et de ne travailler qu'avec lui. Gette représentation peut-être trop forte, et

qui put aussi être ud peu aigre, déplut au roi, qui depuis ne voulut plus travailler avec lui, et il en arriva autant à celui qui était par intérim en premier aux finances, qu'au premier travail de Castellar avec le roi, il y avait poussé. Aussi Grimaldo , sans se remuer le moins du monde , continua tranquillement à faire seul avec le roi la besogne de tous.

Ce mauvais succès de Castellar acheva de le piquer ; sa femme n'était pas moins haute que celle de Grimaldo, et personnellement elles ne se pouvaient souffrir l'une l'autre. Le feu s'alluma donc tout à fait entre elles et entre leurs maris. Castellar se lâcha indiscrètement sur Grimaldo, qu'il força, malgré lui, à se fâcher. Cela fit du bruit et des partis, mais celui de Castellar n'était rien en comparaison de celui de Grimaldo, qui avait pour lui la faveur et la confiance privative de toutes les affaires.

Castellar me voyait assez , sa conversation était fort agréable. On me voyait bien avec lui et beaucoup mieux encore avec Grimaldo , et sur un pied d'amitié et de confiance. Leurs amis me pressèrent de travailler à les raccommoder, Sartine et Bourck, les ducs de Liria et deVeragua, le prince de ftlasseran et d'autres. C'était une bonne œuvre qui ne pouvait qu'être bonne au service du roi et utile à tous les deux. J'aurais réussi , si je n'avais eu affaire qu'aux deux maris, mais les deux femmes, qui voulaient se manger et périr ou culbuter le secrétaire d'état opposé, se mirent tellement à la traverse que je m'aperçus bientôt que je n'y gagnerais rien que de me mettre peut-être mal avec l'un ou l'autre, tellement que je me retirai doucement de cette entremise , sans y laisser rien du mien.

Quand ils se furent bien aboyés, ils se turent, mais ne se pardonnèrent pas. De ce moment Castellar, à qui

sa place devenait tous les Jours plus iusupportable, mais qui ne pouvait la quitter pour demeurer rien , tourna toutes ses vues sur l'ambassade de France , et m'en parla plusieurs fois. Je lui représentai toujours que pour mon particulier, rien ne me pouvait être plus agréable, mais qu'il prit garde à quitter le réel qu'il tenait, et qui le pouvait devenir davantage, et plus agréable par des cboSes que le temps ametiait ^ et qu'on ne pouvait prétoit*, Ce que J'accompagnais de choses flatteuses sur son mérite, sa capacité, l^à réputation, et en tout cela » je lui disais vrai» et je l'entretins toujours de la sorte sans entrer en aUcub engagement : c'est que je Sentais combien cette ambassade serait désagréable à Grimaido , que pat* toute raison j'aimais mieux qtie l'autre, et que Je voyais bieb au^si que la correspondance étroite et si désirable entre les deux cours courait risque d'être mal servie entre un ambassadeur d'Espagne et le mlfaistre unique d'Espagne, et spécialement des affaires étrangères , aussi etinemis l'un de l'autre que l'étaietit ces dettk hommes.

Gastellar y réussit enfin, mais longtemps après , et eut etitre^deux une attaque d'apoplexie qui, d'un homme gai, léger, de la conversation la plus fine, la plus leste, la plus aimable, mais aussi la plus solide et la plus suivie quatid cela était à propos, en fit un homme triste, pesant juiiqu'à eh être lourd et massif, qui ne produisait Hen , qui de suivait pas , qui travaillait même pour comprendre. Je m'étais fait Un grand plaisir de le revoir ici ambassadeur. A àon premier aspect, ma surprise fut grande, et mon étonnenlent ehcote pluâ dès la première conversation. C'était une apoplexie Ambulante : aussi le tua-t-elle bien vite.

Il mourut à Paris, et laissa un fils à qui sbn oncle fit étioaserrhéritière d'Une grandesse. Il était fbrt jeuiieet

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fort fou , du temps que j'étais en Espagne. Il s'est depuis appliqué au service , il y a acquis de la réputation ; il s'est soutenu après la mort de son oncle, dont il a eu aussi la grandcsse. Il trouva le moyen de s'attirer la protection de la reine; il eut des commandements en chef qui l'ont conduit à être capitaine général.

J*ai parlé de la Roche et du père d'Aubenton assez pour I) 'avoir rien à y ajouter ; seulement dirai-je que ce maître jésuite vieillissait et qu*il commençait à perdre la mémoire. Je m'en aperçus dans les conversations fré* quentes qup j'avais ^vec lui chez mol , ou au collège impérial où il était fort bien logé. Mais cette faiblesse de mémoire me lit découvrir plus d'une friponnerie de sa part , par lui-même , sur des affaires où 4'abord il m'avait promis merveilles , et dès le lendemain me venait conter celles qu'il avait opérées là-dessus avec le roi , puis quelques jours après me disait tout le contraire, oubliant ce qu'il m'avait raconté. C'est que ce qu'il m'avait dit d'abord était une fable, et ce qu'il me rendait après était ce qu'il avait exécuté. Je n'en fus ni surpris ni n'en fis semblant. Je connaissais trop le personnage pour m'y fier en rien , mais je ne fus pas fâché de jouir du défaut de sa mémoire, et de m'amuser à lui en tendre des panneaux.

Mais ce qui m'importuna de lui à l'excès, fut sa jalousie du pèred'Âubrùsseile, jésuite français, demeurant aussi au collège impérial et précepteur des infants. C'était un homme d'esprit , de savoir, fort instruit des choses d'Espagne et de l'intérieur du palais, aimé etes^ timé généralement, et d'une conversation agréable, sage, discrète, mais toutefois instructive. Aubenton, qui craignait toujours pour sa place , et pour la confiance et l'autorité qu'elle lui donnait, se sentait vieux et connu. L'expérience qu'il avait faite de pouvoir être congédié,

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le rendait soupçonneux sur tous ceux qui lui pouvaient succéder. Il voyait bien qu'Aubrusselle^tait le plus apparent et le plus naturel; la bienvriHanee générale et la réputation qu'il avait acquise en Espagne le blessait; tout lui était suspect de ce côté-là ; à tel point qu'Âubrusselle m'en avertit, me pria d'éloigner mes visites, surtout de n'aller point chez lui les jours que j'irais voir Aubenton , et de ne trouver pas mauvais qu'il vint peu chez moi. Je m'informai d'ailleurs de cette Jalousie, et par ce que j'en appris, je vis que te père d'Aubrusselle ne m'en avait pas tout dit. Il craignait encore ses relations en France, et même à Rome, quelque vendu qu'il fût à cette dernière cour. En un mot, tout lui faisait ombrage, et plus sa tête vieillissail, moins il était capable de se contenir là-dessus y sans succomber à des échappés, quelque seconde nature qu'il se fût faite de la dissimulation la plus profonde et de la plus naturelle fausseté. Gela fit qu'Aubrusselle et moi eûmes moins de commerce ensemble que lui et moi n'eussions voulu. Puisque je parle de jésuites, il faut achever ici ce qui les regarde. Je ne les trouvai pas en Espagne moins puissants qu'ils ne se le sont rendus partout ailleurs , pénétrant partout, imposant partout, et d'amour ou de crainte se mêlant de tout. Les dominicains autrefois si puissants en Espagne y étalent devenus de petits compagnons auprès d'eux, et dans l'inquisition même, où les jésuites s'étaient saisis de la pluralité des places, et des plus importantes. Mais quels pays que ceux d'inquisition ! Les jésuites savants partout et en tout genre de science, ce qui ne leur est pas même disputé par leurs ennemis, les jésuites, dis-je, sont ignorants en Espagne, mais d'une ignorance à surprendre. Ce sont les PP. d' Aubenton et d'Aubrusselle qui me font dit, et plu* sieurs fois, qui ne pouvaient s'accoutumer à ce qu'ils ea

voyaient. C'est que Tinquisition furète tout, s'alarme de tout, sévit surtout avec la dernière attention et cruauté. Elle éteint toute Instruction, tout fruit d'étude, toute liberté d'esprit, la plus religieuse même, et la plus mesurée. Elle veut régner et dominer sur les esprits, elle veut régner et dominer sans mesures, encore moins sans contradiction, et sans même de plaintes^ elle veut une obéissance aveugle sans oser réfléchir ni raisonner sur rien, par conséquent elle abhorre toute lumière, toute science, tout usage de son esprit, elle ne veut que l'ignorance, et l'ignorance la plus grossière. La stupidité dans les chrétiens est sa qualité favorite, et celle qu-elle s'applique le plus soigneusement d'établir partout, comme la plus sûre voie du salut, la plus essentielle, parce qu'elle est le fondement le plus solide de son règne et de la tranquillité de sa domination.

Le chevalier Bourck était un gentilhomme irlandais, qui avait été quelque temps au cardinal de Bouillon, à Rome, et qui n'aimait pas qu'on le sût, car il était pauvre, glorieux et important. Son maître, qui ne pouvait tenir dans sa peau , et qui toujours était plein d'un monde de vues obliques et folles, lui reconnut de Tesprit, et un esprit de manège et d'intrigues qui, en effet, étaient le centre et la vie de Bourck, et l'employa à des messages et à de petites négociations dans Borne et au dehors. Il fut chargé d'une autre vers .les princes d'Italie, que le cardinal deBouillon avait imaginée pour leur faire agréer une augmentation de cérémonial en faveur des cardinaux. Bourck, domestique pour son pain, parce qu'il n'en avait pas, mais blessé de l'être, tira sur le temps, et sur la faiblesse de son maître, pour lui persuader qu'il réussirait beaucoup mieux s'il était r.homme du sacré collège, dont le nom imposerait bien plus aux princes avec qui il traiterait, que s'il n'agis-

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