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sait qu'au nom d*an cardinal pai*ticuHer, quelque considérable qu'il fût. Bouillon, fanatique d'orgueil en tout genre, qui s'était mis en tête cette augmentation de cérémonial) et pour le succès duquel tout lui était bon, goûta la proposition, et obtint de la complaisance des cardinaux de charger Bourck de cette négociation en leur nom, mais toutefois sans se commettre, au cas qu'elle ne réussit pas.
Ce point gagné, Bourck fut admis cliea les principaux cardinaux, pour recevoir leurs ordres, et voir avec eux les moyens d*agir en leur nom, mais d'une manière secrète, et qui ne les commit point s'il ne réussissait pas. Gomme presque tous se doutaient bien qu'il échouerait, et ne s'étaient laissé aller que par faiblesse, pour l'impétuosité du cardinal de Bouillon qui, dans la plus haute faveur du roi, était chargé de ses affaires à Borne, et y faisait un personnage principal, et le premier par la splendeur de sa magnificence, Bourck, dis-je, leur insinua que l'homme chargé par le sacré collège ne pouvait avec décence, pour ce grand corps, être payé que par lui, et qu'il serait trop indécent que ce même homme pût être reconnu par les princes avec qui il traiterait pour être domestique d'un cardinal particulier. Avec cette adresse, il se tira de sa condition, sans perdre les bonnes grâces de son maître, et tira du sacré collège plus qu'il ne tirait du cardinal de Bouillon.
Le voilà donc à Parme, à Modène sans éclat et sour» dément ; la négociation traîna le plus longtemps qu'il put. Elle eût fini d'abord, car ces princes se moquèrent de ses propositions au premier mot qu'il leur en dit, mais Bourck voulait se faire valoir, et faire durer sa commission. Elle échoua enfin, et il eut encore l'adresse de se faire donner une petite pension par le sacré collège, dont il a toujours Joul^ pour le récompenser tant
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de ses peines et de ses dépenses prétendues que pour le dédommager de ce qu'il perdait à n'être plus au cardituil de Bouillon. Je n'entreprendrai pas de le suivre, il me mènerait trop loin. Je me contenterai de dire qu'il fit plusieurs voyages par inquiétude d'esprit, et peut-être moins pour chercher fortune que chercher à se mêler : car se mêler, négocier, intriguer, était son élément et sa vie.
 la un il se fixa en Espagne, où il fut assez bien voulu de la princesse des Ursins, dont il avait fréquenté les antichambres à Rome, à la mode du pays. Elle lui confia même plusieurs choses, et le mit tout à fait bien auprès du roi et de la reine qui lui parlaient souvent familièrement, en particulier, et lui, à Teu croire, leur donnait souvent de fort bons conseils, et à madame des Ursins, et leur parlait fort hardiment. Cette posture, et un naturel vif, entreprenant, haut, souvent même audacieux, et très-libre, soutenu d'esprit et de connaissances, le faisait ménager, mais craindre parles ministres, et le mêla fort avec le monde et avec la cour où il fi'étaitfait des amis. L'arrivée d'une nouvelle reine, et la chute subite de madame des Ursins diminua fort ses amis et sa considération. Néanmoins il se soutint, et ne laissa pas d'être encore de quelque chose sous Albéroni. C'était un homme qui ne s'abandonnait point, et qui savait toujours s'introduire par quelque coin. Il avait toujours ménagé Grimaido, en sorte qu*après le ministère d' Albéroni, il espéra tout de la protection de Grimaido. Mais Grimaido, qui le connaissait, le traita toujours avec une distinction qui Tempêcha de s'écarter de lui, mais qui le tint toujours en panne, parce qu'en effet ce ministre craignait son caractère, et profita de réioignement que la reine avait pris de lui pour l'empêcher de se rapprocher d'elle et du roi.
C'est dans cette situation que je le trouvai en arrivant à Madrid. On me i'avait donné pour un homme fort attachée ia France, et dont je pourrais tirer beaucoup de lumières. J'en tirai en effet, mais souvent aussi bien des visions. li était ami de plusieurs personnes distinguées, le pays et le jacobisme l'avaient lié avec le duc de Liria, Hyghens, le duc d'Ormond et plusieurs autres. Il était aussi ami de Sartine, mais tous connaissaient bien son caractère. Il était en effet fort instruit d'événements intérieurs du palais fort curieux, et de beaucoup de choses et d'affaires où il était entré, et d'autres où il s'était fourré. Il parlait bien, mais beaucoup, et on pouvait dire qu'il était malade de politique. Il y revenait toujours de quelque extrémité opposée que se trouvât la conversation. Il possédait seul, à son avis, tous les intérêts des différentes grandes et médiocres puissances de l'Europe, et il en accablait sans cesse ceux qu'il fréquentait, avec un ton d'autorité de ministre en place. Je ne laissai pas d'en tirer assez de bonnes choses, et de m'en amuser d'ailleurs. Je dois dire aussi que je n'en ai vu ni ouï dire rien de mauvais. Il n'était point intéressé d'argent, et a passé toujours pour honnête homme.
Désespéré de ne pouvoir rattraper d'accès auprès du roi et de la reine, il tourna ses pensées vers l'ambassade d'Espagne à Turin. De son premier état à y représenter le roi d'Espagne il y avait un peu loin; mais on n'épluche pas toujours ce que les ambassadeurs ont été, et je crois qu'il se serait utilement acquitté de cette ambassade délicate. Il me pria fort de m'y employer. J'en parlai à Grimaldo, qui me répondit en ministre fort rompu au métier. Quoiqu'il n'oubliAt rien pour me marquer son empressement à servir Bourck, et qu'il me pressât même de tâcher de pressentir le roi et la
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reine sur lai en général, sans néanmoins rien particulariser, je sentis bien qu'il n'avait aucune envie d*employer Bourg ni de le mettre en aucune passe. Son caractère ferme , impérieux , libre , arrêté à son sens ^ avait fait peur à tous les ministres, à ceux même dans la confiance de qui 11 était entré, et qui tous le craignirent et jugèrent le devoir écarter de tout pour n'avoir point à compter avec lui. C'est aussi ce qui arriva en cette occasion. Je trouvai moyen de parler de Bourck dans une audience. Comme j'évitais de traiter toute affaire qui aurait pu me retenir en Espagne plus que je n'aurais voulu , ces audiences se tournaient bientôt eu conversation. Je reconnus de l'éloignement dans le roi pour Bourck, et un air de secrète moquerie dans la reine. Il ne m'en fallut pas davantage pour m'arrêter sur un homme en faveur duquel rien ne m'engageait à me prodiguer, et auquel je voyais tout contraire. Je rendis faiblement à Grimaldo ce qui s'était passé là-dessus^ qui sourit et n'en parut ni fâcbé ni surpris. A Bourck , je ne lui dis que des choses générales, et je me gardai bien d'en reparler depuis.
Il se lassa enfin de vains projets et d'espérances aussi vaines. Il quitta l'Espagne peu après mon retour, et s'en vint à Paris où je le vis assez souvent, et où il ne put s'agripper à rien. Sept ou huit mois le lassèrent. Il s'en alla mourir àBome entre le roi Jacques et la princesse des Ursins, dans un âge fort avancé, après y être demeuré quelques années à y tracasser comme il put. J'ai parlé ailleurs des malheurs singuliers de sa famille.
Il faut dire aussi un mot des ministres étrangers qui étaient alors à Madrid. Le nonce Aldobrandini, jeune , grand , fort bien fait , montrait un prélat romain, c'est-
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à-dire un ecclésiastique qui ne l'est que pour la for* tune, sans néanmoins rien d'indécent. Il était gai , vif, plaisant, ouvert, avec de l'esprit et beaucoup de monde, fort à travers le meilleur de Madrid et des dames, l'air galant, familier avec le roi et la reine, et n'aimant point du tout les Français , mais m'accablant de recherclies et de politesses. J'y répondais avec une grande attention, sans aller à une ligne au delà , et je le charmais sans le convertir, en lui parlant souvent de ce que la France devait à la mémoire de Clément VIII, et de la gloire et de la sagesse de son pontificat. Il fut cardinal au sortir de sa nonciature, un peu plus tôt qu'il n'aurait voulu, car elle lui valait fort gros, et II était pauvre. Quoiqu'il eût Tair fort sain, il ne Jouit pas longtemps de sa pourpre, et la France ni l'Espagne n'y perdirentrien.
Le colonel Stanhope était ambassadeur d'Angleterre. C'est le même qui y était depuis longtemps , en deux fois , et dont il a été tant parlé ici à différentes fois. C'était parfaitement un Anglais. Savant et amoureux de ses livres et de l'étude des sciences abstraites , versé dans Tbistoire, fort au fait des intérêts de sa nation et des détails de sa cour et du parlement d'Angleterre , parlant bien les langues, sérieux, parlant peu, sans cesse aux écoutes, instruit à fond de la cour, du pays, du commerce, des Intérêts généraux et particuliers de la nation chez qui il résidait , avec cela peu répandu , aimant la solitude , naturellement triste, rêveur, réflé* chissant, une maison honnête, une bonne table assez peu et assez mal fréquentée, poli mais froid, fermé et je ne sais quoi de repoussant , occupé à pomper et à parler sans rien dire, et ne laissant pas de trouver ses plaisirs au fond ténébreux de son appartement, mais secrète-
ment autant qu'il était possible, et sans indécence, et ne sortant de cheg lui que pour raison et point du tout par goût.
J'avais des ordres très-exprès et très*réitérés de le voir souvent et avec confiance. J'en fis assez pour éviter tout reproche; mais j'usai de sobriété avec un homme dont le goût particulier et de solitude m'en offrait le moyen, et pour la confiance, je m'en tins à l'écorce. C'était un homme de beaucoup d'esprit, de conduite et de sens^ mais tout en dedans, sans rien qui attirât à lui. D'ailleurs je ne fus jamais affolé de l'Angleterre; j'en laissais Tenthousiasme au cardinal Dubois, qui le porta où il avait prétendu, et qui le maintint où il était arrivé.
Stanhope avait ramassé je ne sais où un prêtre italien qu'en appelait Tabbé Tito-Livio , qui se fourrait partout , ramassait tout , intriguait partout. C'était un drôle d'esprit, de savoir, de fort bonne compagnie, plaisant même avec sel et jugement, dangereux au dernier point. Il était reçu en beaucoup d'endroits où il amusait, mais il était craint, et au fond méprisé comme un espion qu'il était, et fort débauché. Il tâcha fort de s'introduire chez moi , mais inutilement, sans toutefois rien qui pût être trouvé mauvais par Stanhope. Cet ambassadeur demeura encore longtemps en Espagne, figura depuis dans les charges et le ministère d'Angleterre , et finit par la vice-royauté d'Irlande.
Bragadino, d'une des premières maisons de Venise, et ce n'est pas peu dire, était ambassadeur de cette république. Lui et sa femme étaient de fort aimables gens et d'un fort bon commerce.
L'ambassadeur de Hollande mangeait son pain et son
fromage dans sa poche. C'était un homme qu'on ne voyait et qu'on ne rencontrait jamais.
L'ambassadeur de Malte était un chevalier espagnol, qui ) avec le caractère et les immunités d'ambassadeu r , ne jouissait d'aucun des honneurs de la cour qui y sont attachés, parce que Malte a été donné à la religion comme un fief de Sicile dont les rois d'Espagne avaient toujours été en possession, quoique alors Philippe Y n'y fût plus. J'ai vu cet ambassadeur avoir une audienoe en cérémonie , en présence de tous les grands avertis , et moi comme les autres , car les ambassadeurs ne se trouvent point à ces fonctions , le roi debout, sous son dais, couvert, les grands couverts, appuyés à la mu* raille , les gens de qualité vis-à-vis, découverts. L'ambassadeur de Malte ne se couvrit point, complimenta le roi d'Espagne , et lui présenta de fort beaux faucons de la part du grand maître et de la religion. Gomme c'était une espèce d'hommage, je m'informai si cet ambassadeur ne se couvrait point en arrivant à sa première audience de cérémonie. Il me fat répondu que non, et qu'elles se passaient toutes comme celle que je voyais, excepté les faucons. Ce qui me surprit le plus, c'est que les grands ne se découvrirent pas un seul moment , et il se retira comme il était entré, le roi et tous les grands présents et couverts.
Un Gusman était envoyé de Portugal qui voyait fort le monde, vivait fort noblement et se faisait aimer et estimer. Il me donna un grand, magnifique et excellent repas la veille démon départ, avec toute sorte d'aisance et de politesse.
Appès avoir différé, etparlé^e tous les ministres étrangers, il faut enfin venir à M. de Maulevrier. De ma vie je ne l'avais vu qu'à Madrid, ni n'avais eu occasion
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de rien direct ni indirect à son égard, ni avec quelque personne qui lui touchât en rien. Le seul des siens que j'avais vu et connu était l'abbé de Maulevrier, son oncle, aumônier du feu roi, dont il a été parlé ici quelquefois, et avec lequel j'avais toujours été fort bien. J'ignore donc en quoi je pus déplaire à un homme entièrement inconnu, et qui sans mon consentement n'aurait pas eu Thonneur de recevoir le caractère d'ambassadeur du roi. Dès Paris, je savais qu'il avait trouvé fort mauvais que je vinsse en Espagne, et comme je l'ai déjà dit, qu'on n'eAt pas choisi le duc de Vilieroy ou la Feuillade. Je résolus d'ignorer cette impertinence, et de vivre avec lui comme si j'eusse été content de lui. Je trouvai un homme fort respectueux, fort silencieux, fort réservé, et je m'aperçus bientôtqu'il n'y avait rien dans cette épaisse bouteille que de l'humeur, de la grossièreté et des sottises. Je ne sais où l'abbé Dubois avait pris un animal si mal peigné.
Il l'avait fait accompagner par un marchand, devenu petit financier, qui s'appelait Robin, et qui en portait tout à fait la mine. C'était pour le diriger dans les affaires du commerce, mais il se trouva qu'il le dirigeait dans toutes, et que sans Robin, aucune n'eût marché. Aussi Robin , qui avait de l'esprit et du sens, ayant envie d'être dépéché au roi pour lui porter son contrat de ma* riage, je n'osai priver Maulevrier de son mentor, quoiqu'ils m'en priassent tous deux. Je me contentai de mander le refus au cardinal Dubois sans m'expliquer de la raison. Le cardinal ne fut pas si réservé dans sa réponse à cet article. Il me remercia de l'avoir refusé, et ajouta plaisamment que Robin était l'Apollon sans lequel Maulevrier ne pouvait faire des vers. Peu de jours après mon arrivée, je l'allai voir en cérémonie. Je ne sais si ce fut ignorance ou panneau, il voulut donner la
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main à mes enfants. Je m'en aperçus assez tôt pour l'empêcher.
Sa bétlse rayait mis àmerveif le avecOrîmaIdo, parce que sans autre façon, il lui montrait toutes les dépêches qu'il recevait de la cour. Rien n'était plus commode au ministre d*Eâpagne. J'en avertis le eardinal Dubois, mais sans aucun commentaire, qui me manda qu'il n'était pas à le savoir, et que tout le remède qu'il y avait trouvé, c'était d'être fort attentif à ne rien écrire àMaulevrier queGrimaldo ne pût voir.
J'ai expliqué ailleurs la conduite qu'il eut avec moi à la signature du contrat de mariage. Si je m'amusais à marquer toutes ses sottises, je serais bien long et bien ennuyeux. Malgré tout cela, je lui montrai toujours le même visage, et à son caractère les mêmes égards. Il venait presque tous les jours chez moi le plus librement du monde et très-souvent dîner, fort souvent aussi au palais ensemble. Le monde qui avait ou vu ou su ce qui s'était passé à la signature du contrat de mariage, et qui le haïssait et le méprisait, admirait ou mon tranquille mépris ou ma patience. Gomme j'avais résolu de ne me point fAcher, et surtout de ne point divertir le monde à nos dépens, je tournais toujours ce qu'on me disait de lui en plaisanterie, et disais qu'il était le meilleur homme du monde.
Sa grossièreté, son humeur et sa bêtise lui avaient acquis une haine peu commune et générale. Il ne voyait personne, et disait franchement au palais, à tous ces seigneurs, qu'il aimait mieux être tout seul que voir des Espagnols. Cette brutalité qu'ils m'ont tous rappoN tée, qu'il leur répétait souvent, est inconeevable. Il blâmait devant eux leurs mœurs, leurs coutumes, leurs manières, leur disait qu'elles étaient ridicules, n'en approuvait aucune, et même à ce qu'il y avait de plus
beau, édifices, fêtes, etc., il le trouvait vilain, et se plaisait à le leur dire, jusque-là, qu'il n'avait pas honte de leur témoigner nettement, et souvent qu'il ne pouvait souffrir l'Espagne ni les Espagnols. La plupart des seigneurs lui tournaient le dos au palais : je l'y trouvais isolé, seul au milieu de laeour.
Quoique ces brutalités me revinssent de toutes parts, je lei aurais crues exagérées, sans une des plus fortes dont je fus témoin et bien honteux. C'était à Lerma, la veille du mariage, et la première fois que je fis la révérence au roi et à la reine après ma petite vérole. J'attendais, pour avoir cet honneur, dans une petite pièce devant leur appartement intérieur avec Maulevrier et cinq ou six grauds d'Espagne, avec lesquels je causals. Un homme était dans la même pièce, au haut d'une fort longue échelle, qui attachait une tapisserie. Tout d'un coup voilà Maulevrier qui se met à dire en faisant la grimace : « Voyez-vous cet animal là-haut, combien il est maladroit; aussi est-ce un Espagnol. » Et tout de suite à lui dire des injures. Moi, bien étonné, à rompre les chiens, et ces seigneurs à me regarder. Pour tout
cela, Maulevrier ne démordit point. «B d'Espagnol,
dit*il, je voudrais te voir tomber de là haut pour ta peine, et te rompre le cou ; tu le mériterais bien, j'en donnerais deux pistoles. » Véritablement je fus si effarouché, que je n'eus pas le mot à dire pour détourner
ces beaux propos, et le : « sot b d'Espagnol, le sot
b , maladroit, mais voyez donc comme il est gauche. » J'écoutai tout comme ne sachant plus ce que j'entendais ni où j'étais. Ces seigneurs, à force d'excès, s'en mirent à rire et à me dire : « M. le marquis de Maulevrier nousioue toujours, o J'eusse voulu être en mon village. Ce mot n'arrêta point Maulevrier ; il soutint son dire. Enfin je fus appelé pour entrer où étaient le roi et
la reine. Je pense qu'après les avoir quitta, ces seigneurs ne tinrent pas longue compagnie à cet ambassadeur si bien appris; outre qu'avec la haine, cette rusti^ cité lui concilia le mépris, et sa vie mesquine, en table nulle, et en équipages pauvres et courts, l'acheva. Il me donna pourtant une fois et même deux un assez grand et bon repas.
Il s'en fallait bien que je me crusse à portée de lai parler d'adoucir et de modérer ses manières. Quelque peu d'intérêt que je prisse en lui, je ne pouvais me détacher de celui de la nation et de ce déshonneur du choix d'un pareil ministre. Je n'en parlai point non plus à son conducteur Robin, que je jugeai bien sentir les mêmes choses, mais ne pouvoir retenir cette étrange humeur. J'ignore quel mérite il avait à la guerre, ni comment il ensorcela M. le prince de Conti de se piquer d'honneur d'arracher pour lui un bâton de maréchal de France. Ce que je sais, c'est que ce fut à l'étonnement général, pour n'en pas dire davantage.
Le duc d'Ormond était à Madrid sur un grand pied de considération de tout le monde et des ministres. Il en était fort visité et tenait une table abondante et délicate, où il y avait toujours quelques seigneurs et l>eaucoup d'officiers. Il tirait gros du roi d'Espagne. Il allait presque tous les jours au palais où il était fort accueilli, et je ne l'ai point vu à portée du roi et de la reine qu'ils ne ui parlassent, et quelquefois même en s'arrêtant à lui avec un air de considération et de bonté. Il portait publiquement la Jarretière et le nom de duc d'Ormond. Il ne se trouvait point où on se couvrait; mais d'ailleurs il était traité en tout et partout comme les grands. Il était petit, gros, engoncé^ et toutefois de la grâce à tout, et l'air d'un fort grand seigneur, avec beaucoup de politesse et de noblesse. Il était fort attaché à sa religion
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anglicane, et refusa constamment les établissements solides qui lui furent souventofferts en Espagne pour la quitter.
Ublila, ou le marquis de Rivas, secrétaire de la dépêche universelle sous Charles II, qui eut tant de part à son testament qu'il écrivit sous ce prince, avait eu le sort commun à tous ceux à qui Philippe Y avait obligation de sa couronne, que la princesse des Ursins fit chasser. Il languissait depuis obscurément et avec peu de bien, dans le conseil de Gastille, où on lui avait donné une place, comme dans un vieux sérail ; et, avec les années et Tinfortune, il vivait fort seul, fort abandonné, se présentant rarement, toujours très-inutilement, au palais où il était fort peu accueilli. Louville m^avait conseillé à Paris de rendre une visite à cet illustre malheureux, comme une chose fort convenable au service qu'il avait rendu à la France. Je m'en souvins au retour de Lerma, quoique je n'eusse point ouï parler de lui, et je l'allai voir avec plus de suite que je n'avais coutume de mener dans mes visites. Jamais homme si surpris ni si aise, et je le fus beaucoup de lui avoir fait tant de plaisir. C'était un petit homme mince, et sur i'âgC) dont la mine n'imposait pas, mais plein d'esprit, de sens et de mémoire, et avec qui je me serais extrêmement plu et instruit, s'il avait parlé moins difficilement français. Il se montra avec moi fort mesuré sur sa disgrâce, à laquelle pourtant on sentait qu'il n'était pas accoutumé. Ce n'était pas comme nos ministres renvoyés, dont les restes enrichiraient plnsieurs seigneurs et les logeraient magnifiquement à la ville et à la campagne. Celui-ci, qui avait exercé plusieurs années une charge qui comprend les quatre charges de nos secrétaires d'état, était logé plus que médiocrement,
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presque sans meubles, et les plus simples, ayec fort peu de valets. li revint me voir et me fit présent d'un beau livre espagnol qu'il avait composé des voyages et des campagnes de Philippe V. Cette visite me fit honneur à Madrid, et ne déplut pas aux ministres.
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