XXXV
;ti MÊMOiaCS
«tntircnt toui qu'ils n'en avaient rien à craindre; enfin sûr les dernières années de Valouse, le roi d'Kspagne lui donna la l'oison -d'Or. Il avait depuis longtemps une clef de gentilhomme de la chambre sans exercice. Cette Toison, ainsi que bien d'autres, parut un peu sauvage. Laroche n'était ni moins borné, ni moins timide, ni moins en garde de se mêler de quoi que ce Mt, que l'était Valouse, doux, poli et honnête homme comme lui, mais aussi parfaitement inutile. Sa mère veuve était au vieux Bontems ce que madame de Maintenon était au roi, mais plus à découvert, tenant son ménage, et maîtresse de tout chez lui. Le plaisant est qu'on la eourti^it pour plaire à Bontems, et que quand elle mourut Il fut au désespoir et que le roi prit soin de le consoler. Il avait fait le fils de cette femme, tout jeune encore, valet de garde-robe du roi, et au départ dii roi d'Espagne, il le fit être son premier valet de garde-robe. Sa sagesse, sa retenue, son air de respect pour les Espagnols leur plut, et lui et Valouse furent par là toujours bien avec eux. L'estampille est une manière de sceau sans armes, où la signature du roi est gravée dans la plus parfaite imitation de son écriture; ce scmu s'ap*plique sur tout ce que le roi devrait signer et lui en ôte la peine. Il semblerait qu'un sceau de cette importance ne devrait être confié qu'à des personnes piincipales; mais l'usage d'Espagne, depuis qu'il a été inventé, est qu'il ne soit remis qu'à des subalternes de confiance. Laroche en fut chargé peu après qu il fut en Espagne, où il avait suivi Philippe V; il s'en acquitta très-fidèlftment et poliment au gré de tout le monde, et s'y maiiM tint toute sa vie dans une sorte de confiance du roi d'Espagne, sous tous les divers ministères, parce que tous sentirent bien qu'ils n'avaient rien à craindre de lui. H tenait, pour son état, une maison honorable où aHaH
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iMmne conpagoie, et toujours piuiiei^ p^rtoniies à manger, ce que ne faisait pas Yaiouie qui ne dépensait rien. A l'égard du père d'Aubenton, je me réserve d'en parler ailleurs.
Laullez était alors à Paris de la part de TEspagne/et l'abbé Landi de la part du duc de Parme. Le premier était un Irlandais, grand homme, très-bien fait et de bonne mine, qui avait été à l'abbé d'Estrées. Il le donna au roi d'Espagne, à la formation de ses gardes du corps sur le pied et le modèle de ceux du roi, comme un garçon brave, intelligent, fort honnête homme, avec de l'esprit et de la sagesse. Laullez était tel en effet, et par les détails de ces compagnies de gardes du corps, il entra dans la familiarité du roi, de la reine sa première femme, de la princesse des Ursins, et bientôt dans le«r confiance ; en quoi, pour cette dernière qui loi valut celle des mattres, sa nation, étrangère à l'Espagne et à la France, Ini servit beaucoup; il fut souvent chargé de commissions secrètes et délicates qu'il exécuta toutes fort heureusement. Il devint ainsi major des gardes d« corps et lieutenant générai ; c'est en cet état qu'il vint en France, où il reçut le caractère d'ambassadeur au mèm« temps que Maulevrier le reçut à Madrid. Les vues qui n'avaient fait souhaiter d'aller en Espagne me firent aussi désirer liaison avec ces deux envoyés. Louvillese trouva en avoir beaucoup avec l'abbé Landi ; et le doc de Lausun, qui attirait fort les étrangers chez lui, et qui y voyait Laullez, me facilita ce que je désirais au* près de lui. La connaissance fut bientôt faite : je vou» lais plaire au ministre d'Espagne, et lui ne le désirait pasmoins àun serviteur intime de M. le duc d'Orléans; les choses se passèrent tellement entre nous que l'amitié B'y mit, c(ui a duré au delà de sa vie. Je reçus de lui mille bons avis et toutes sortes de bons offices et de ser*
vices en Espagne. Je le retrouvai à mon retoor, et encore depuis la mort de M. le duc d'Orléans, et je fis inutilement l'impossible pour lui procurer l'ordre du Saint- Esprit. Enfin il retourna en Espagne avec Tinfante, d'où il fut envoyé à Majorque, gouverneur de Tile et capitaine général, où il est mort très-longtemps après sans avoir été marié. Il y laissa deux sœurs filles qui y sontdemeuréeS| qui s'adressèrent bien des années après à moi pour être payées d'avances faites par leur frère, et que j'ai servies de tout ce que j'ai pu dans cette affaire par mes amis. Par l'abbé Landi je voulais me concilier la petite cour de Parme qui avait en beaucoup de cboses du crédit sur la reine d'Espagne ; je trouvai un homme poli, assez agréable dans le commerce, qui fut court par mon départ, mais je n'en tirai rien à Paris ni en Espagne; il n'était plus à Paris quand j'y revins.
J'ai rapporté ce qu'il y eut de plus important on de plus remarquable de l'instruction en forme qui me fut donnée. Quelle qu'elle fût, elle satisfaisait à tout avec le cérémonial de tous nos ambassadeurs en Espagne, depuis M. de la Feuiilade, alors archevéqued'Embrun. J*eus plusieurs entretiens sur l'Espagne avec M. le duc d'Orléans et le cardinal Dubois ensemble ou séparément, et je n'imaginais pas qu'il se pût rien ajouter de nouveau, lorsque le cardinal Dubois me dit chez lui qu'il m'avertissait de prendre la première place à la signature du contrat de mariage du roi, et à la chapelle aux deux cérémonies du mariage du prince des Asturies, et de ne la laisser prendre sans exception à qui que ce fût. Je lui représentai que cela ne se pouvait attendre du nonce, à qui les ambassadeurs de France cédaient partout, même celui de l'empereur qui, sans difficulté, (précédait ceux du roi. Il répondit que cela était vrai et bon partout, excepté dans ce cas singulier et comme
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momeotané, et que cela De se pouvait autrement. Ma surprise fut grande d'un ordre si étrange. J'essayai de le ramener peu à peu en le touchant par son orgueil, en lui demandant comment j'en userais avec les cardinaux, s'il s'en trouvait quelqu'un en ces fonctions, et avec le majordome major, qui répond, mais fort supérieurement, à notre grand maître de France, Il se mit en colère, me déclara qu'il fallait que j*y précédasse le majordome major sans difficulté, et glissant sur celles des cardinaux, il m'assura qu'il ne s'y en trouverait point. Je haussai les épaules, et lui dis que je le priais d'y penser. Au lieu de me répondre, il me dit qu'il avait oublié une chose essentielle, qui était de prendre bien garde à ne rendre la première visite à qui que ce fût sans exception. Je répondis que l'article des visites n'était point oublié dans mon instructioQ; qu'elle portait que j'en userais à cet égard comme avait fait le duc de. Saiut-Aignan, et que l'usage, lequel il avait suivi, était de rendre la première visite au ministre chargé des affaires étrangères et aux conseillers d'état quand il y en avait, qui est ce que nous connaissons ici sous le nom de ministre. Là-dessus il s'emporta, bavarda, brava sur la dignité du roi, et ne me laissa plus loisir de rien dire. J'abrégeai donc la visite et m'en allai.
Quelque étranges que me semblassent ces ordres si nouveaux et verbaux , je voulus en parler au duc de Saint- Aignan, surtout à Amelot, qui en furent fort étonués, et qni tous deux, ainsi que les précédents ambassadeurs, avaient fait tout le contraire, et trouvèrent extravagante la préséance sur le nonce en quelque occa« sion que ce fût. Amelot me dit de plus que je jouerais à essuyer tous les dégoûts possibles et a ne réussir à rien si je refusais la première visite au ministre des affaires étrangères , car pour les conseillers d'état ce n'était plus
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qu'un noni) et la chose tombée en désuétude; mais que je devais aussi la première visite aux trois cliarges, qui seraient très-ajustement offensées et très-piquées si je leur refusais ce que tous eeux qui m'avaient précédé leur avaient rendu, et que je me gardasse bien de le faire si je ne voulais pas demeurer seul dans mon logis, et me faire tourner le dos nu palais par tout ce que j'y trouverais de giaud. J'expliquerai ailleurs ce que e*est que ces trois charges.
De cet avis d'Amelot , je compris aisément la raison de ces ordres nouveaux et verbaux. Le cardinal me von* lait faire échouer en Espagne et me perdre ici ; en Espagne , en débutant par offenser tout ce qui étaitde plus grand, et le ministre par lequel seul j'aurais à passer pour tout ce qui regardait mon ambassade; en attirer les plaintes ici, i$ôr de n'avoir rien écrit de ces ordres, nier me les avoir donnés , me désavouer , et en tirer contre moi tout le parti possible avec un prince qui n'aurait osé lui imposer, et soutenir que ces ordres m'avaient été donnes ; que si au contraire je ne les exécu^ tais pas, car il m'avait bien prescrit de rendre compte de leur exécution, il se donnerait beau jeu à m'accuser d'avoir sacrifié l'honneur du roi et la dignité de sa couronne à l'intérêt de plaire en Espagne pour en obtenir grandesse et Toison, et me faire défendre de les accepter pour mes enfants. C'eât été moins de vacarme sur le ndnce ; mais si j'avais pris place au-dessus de lui, il s'attendait bien que la cour de Rome en demanderait justice, et que cette justice entre ses mains serait un rappel honteux.
Ce détroit me parut si difficile que je résolus de ne rien omettre pour faire changjer ces ordres , et je ne crus pas que M. le duc d'Orléans eût résister à l'évidence de ce qui les combattait, et à l'àxeahpie constant de tous
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ceax 4«i m'avakakt précédé dans iemémedinplol. Jt me trompai : j'eus beau en parler à M. ledUcd'Orléai», je ne trouvai que faiblesse sous ie joug d'un maître, d'où je jugeai ce que je pouYais espérer pendant mon éloignement. J'insistai à i^nsieurs reprises, toujours inutilement, et tous deux se tinrent fermes à me dire que si les précédents ambassadeurs ataient fait les premières visites, ce n'était pas un exemple pour moi dans une am« basiade aussi solennelle et aussi distinguée que celle que j'allais exercer; et qu'à l'égard du nonce et du grand maitra , l'exemple de précéder quiconque était formel au mariage de la reine Marie-Louise, fille de Monsieur, avec Charles U. Je représentai sur les visites que quelque solennelle et quelque distinguée que fût l'ambassade dont j'étais honoré y elle ne donnait point de rang supérieur à celui des ambassadeurs extraordinaires ; que je rétais , et que je ne pouvais prétendre rien de plus qu'eux, quelque différence qu'il y eût pour l'agrément entre l'affaire dont j'étais chargé et les autres sortes d'affaires. Sur l'exemple du mariage de Charles II avec la fille de Monsieur, que j'avais dans le cérémonial qui m'avait été remis de tous les ambassadeurs depuis M. de la Feuillade archevêque d'Embrun, j'y trouvai que le mariage s'était fait comme à la dérobée, dans un village, pour fuir la difficulté entre le prioce d'Harcourt et le père du maréchal de Yillars, ambassadeurs de France, tous deux d'une part, et les grands d'Espagne de l'autre; que les ambassadeurs s'étaient rendus à l'église de ce village; qu'y ayant trouvé plusieurs grands arrivés avant eux , saisis des premières places , ils s'en étaient plaints sur-le-champ au roi qui leur fit céder les deux premières places parles grands ; que le nonce n*y était point, el nulle mention du majordome ibajor. A cela point de répaue^ mais ropiniàtreté prévalut ^ et je vis eti plein
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l'extrême malignité da valet et l'iDdlclble faibles» do maître. Ce fut donc à moi à bien prendre mes meBures là-dessoB.
Le duc d'Oasone fut nommé par l'Esp^n>e ponr venir Ici faire, pour le mariage du prince des Àsturies, avec le même caractère, les mêmes fonctions quej'allals faire en Espagne pour le mariage du roi. Il était frère du duc d'OsBOne qui avait été ambassadeur d'Espagne au traité d'Utrecht, et qai mourut peu après sans enfonts. Celui-ci portait le nom de comte de Pinto du vivant de son frère. Leur père avait été gouverneur du MilaDais , conaeilter d'état et grand écnyer de la relue d'Espagne : it mourut d'apoplexie étant en conférence avec le roi d'Espagne, en 1694. C'était le Blxième dac d'Ossone, grand de première ciasBe. Ils portaient le nom de Giron et de Telles par une héritière entrée dans leur maison ; mais ils étaient Acnna y Pacbeco, une des premières d'Espagne en tout genre , et des plus nombreuses par ses diverses brancbes , qui, par des héritières , portent divers noms, entre autres, alors, le marquis deVillena, duc d'Ëscalona , majordome major, et le comte de San- EstevandeGormas, aonûls, premier capitaine desgardes du corps , chef de toute cette grande maison ; le dnc d'Uzeda, le marquis deMansera, le comte de Montijo, tous grands d'Espagne. Ce duc d'Ossone, ambassadeur ici, était donc un fort grand seigneur qui s'y montra trèB-magniflque et très'poli, mais il n'était que cela: oi sut que M. le duc d'Orléans avait résolu de lui donner le cordon bleu. Je m'esprime de la sorte parce qnele loi, n'étant pas encore chevalier de son ordre, et oe faiant que le porter jusqu'à ce qu'il reçût le collifr le I eudefâiA ^^ B^*" sacre, il ne pouvait faire de chevalier d(! l'ordréx^ ^dc d'Ossone ne pouvait donc qu'avoir parole de rétr(<l<*B°^ '^ ">> ^i ''^■^^it , à quoi on voulut
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ajouter une chose, jusqu'alors sans exemple , dans le cas où était le roi , qui fut de lui faire porter Tordre en attendant qu'il pût être nommé; on crut et il était vrai que M . le duc d'Orléans étant régent et maître des grâces, il devait marquer par toute la singularité de celle-ci combien il était touché de l'honneur du mariage de sa Glle.
Sur ce premier exemple, le duc de Lausun me pressa fort de demander aussi le cordon bleu comme une déco* ration convenable à porter en Espagne , et qui, étant grâce d'ici, ne pourrait préjudicier à celles que je pouvais attendre d'Espagne pour mes enfants ; mais je n'en voulus rien faire. Cette impatience de porter l'ordre, qui, dans la suite, ne pouvait me manquer, me répugna. Je n'avais désiré cette ambassade que pour faire mon second fils grand d'Espagne, et, si l'occasion s'en offrait, de faire donner la Toison à l'aîné. Y réussissant et ayant en même temps pris le cordon bleu, cela me parut un entassement trop avide ; d'ailleurs on ne pouvait faire en France d'autre grâce au duc d'Ossone que celle-là, et moi j'en espérais une d'Espagne bien autreiment considérable; ainsi je ne fus pas tenté un moment du cordon bleu. Qui m'eût dit alors que je ne serais pas de la première promotion qui s'en ferait m'aurait bien surpris; qui y eût ajouté que je serais de la suivante, où nous ne serions que huit avec Gellamare , les deux fils du duc du Maine et le duc de Richelieu, m'aurait bien étonné davantage.
Le cardinal Dubois pressait ardemment mon départ ; et, en effet, il n'y avait plus de temps à perdre. Il en* voyait sans cesse hâter les ouvriers qui travaillaient à tout ce qui m'était nécessaire , fâché peut-être qu'il y en eût un si prodigieux nombre, qu'il ne pût trouver à les augmenter. Il ne s'agissait plus de sa part qu'à me
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remettre les lettres dont je devais être chargé; il attendit à la dernière extrémité dit départ pour le faire, c'està-dire à la veille même que je partis : on en verra bientôt la raison. Elles étaient pour leurs majestés catlioliques, pour la refne douairière, à Bayonne, et pour te prince des Asturies, tant du roi que de M. le duc d'Orléans. Mais bien avant que de me les remettre, M. le duc d'Orléans me dit qu'il en écrirait deux pareilles au prince des Asturies avec cette Seule différence qu'il le traiterait de neveu dans Tune et dans l'autre de frère et de neveu, et que je tâchasse de faire passer la dernière, ce qu'il souhaitait passionnément ; mais que si après tout j'y trouvais trop de difficulté, que je ne m'y opiniÂti*asse point, et que je donnasse la première au prince des Asturies.
J'eus lieu de croire que ce fut encore un trait du car* dinai Dubois pour me jeter dans quelque chose de personnellement désagréable à M. le duc d'Orléans et en faire usage. M. le duc d'Orléans était Thomme du monde qui avait le moins de dignité et d'attachement à ces sortes de choses. Ce traitement de frère était un traitement d'égal, que le feu roi n!avait relâché que depuis peu de donner aux électeurs princes, car M. de Savoie avait depuis longtemps le rang de tête couronnée pour ses ambassadeurs; à prendre comme étranger il n'y avait pas de proportion entre le fils aîné, héritier présomptif de la couronne d'Espagne, et Un petitfils de France, car la régence n'ajoutait rien à son rang ni à son traitement. A prendre comme famille, ils étaient, l'un et l'autre, petits-fils de France ; mais, outre que le prince des Asturies avait l'aînesse, il était fils de roi et héritier de la couronne, et, par là, si bien devenu du rang de fils de France, qu'ils étaient réputés tels en France; et que le feu roi avait toujours envoyé le
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cordon bleu à tous lès fils du roi d'Espagne aussitôt qu*ils étaient née, ee qui ne se fait qu'aux seuls fils de France. De quelque odté qu'on le l-egarde, M. le due d'Orléans était extrêmement inférieur au prince des Asturies, et c'était une véritable entreprise et parfaitement nouvelle que de prétendre l'égalité du style et du traitement. Ce fttt pourtant ce dont Je fus chargé, et Je crois, dans la ferdie espérance du cardinal Dubois, que je n*y réussirais pas, et de profiter d'un début fdrt désagréable.
J'étais près d'oublier que Bellisle me vint dire qu'il savait que M. le duc d'Orléans devait envoyer un de ses premiers officiers en Espagne, pour remercier^ de sa part^ en pattictilier, de l'iionneurdu mariagede sa fille; que le clioix de cet officier principal n'était pas fait, et me demanda s'il n'y en avait point parmi eux que Je voulusse plutôt que les autres. Sur ce que je répondis, que je n'étais en liaison, ni même en commerce, avec pas un, excepté Biron qui Tétait devenu et à qui Ce voyage ne convenait pas, et que le choix m'était indifférent, il me pria de demander la Fare, son ann, qui était capitaine des gardes de M. le duc d'Orléans. Je le lui promis et je l'obtins : ce fut son premier pas de fortune. C'est un fort aimable homme, de bonne compagnie, qui in'en a toujours su gré depuis. Sans blesser l'honneur et avec un esprit gaillard mais fort médiocre, il a su être bien et très-utilement avec tous les gens en place, et en premières places, se faire beaucoup d'amis, et faire ainsi, peu à peu, une très-grande fortune qui a dû snrprendre, comme elle a fait, mais qui n'a fâché personne.
Enfin la veille de mon départ on m'apporta le matin toutes les pièces dont je devais être chargé, dont je ne ferai point le détail. Mais parmi les lettrei^il n'y et)
avait point du roi pour Tinfaute. Je crus que c'était oubli de ravoir mise avec les autres. Je le dis à celui qui m'apportait ces pièces. Je fus surpris de ce qu'il me répondit qu'elle n'était pas faite, mais que je l'aurais dans la journée. Gela me parut si étrange que j'en pris du soupçon. J'en parlai au cardinal et à M . le duc d'Orléans, qui m'assurèrent que je l'aurais le soir. Il était minuit que je ne l'avais pas encore. J'écrivis au cardinal. Bref, je partis sans elle. Il me manda que je la recevrais avant que d'arriver à Bayoune ; mais rien moins. Je pressai de nouveau. Il m'écrivit que je l'aurais avant que j'arrivasse à Madrid. Une lettre du roi à l'infante n'était pas difficile à faire : je ne pus donc. douter qu'il n'y eût du dessein dans ce retardement. Quel il put être, je ne pus le comprendre, si ce n'est d'en envoyer une après coup et pour me faire passer pour un étourdi qui avait perdu la première.
Il me fit un autre trait de la dernière impudence sept ou liuit jours avant mon départ. Il me fit dire de sa part, par le Blanc et par Beliisle, que l'emploi où il était des affaires étrangères exigeait qu'il eût les postes, dont il ne voulait et ne pouvait se passer plus longtemps; qu'il savait que j'étais ami intime de Torcy, qui les avait, dont il désirait la démission ; qu'il me priait de lui en écrire à Sablé, où il était allé faire un tour, et ce par un courrier exprès ; qu'il verrait, par l'office que je lui rendrais en cette occasion et par son succès, de quelle façon il pouvait compter sur moi, et se conduirait en conséquence; à quoi ses deux esclaves joignirent du leur, mais avec très-apparente mission, tout ce qui me pouvait persuader qu'il romprait mon départ et mon ambassade, si je ne lui donnais pas contentement làà%saf9fkJi^ ne doutai pas un moment, après ce que j'avais vu de rinconcevable faiblesse de M. le duc d'Or-
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Jeans pour ses plus folles volontés, telles que les premières visites et la préséance à prendre sur le nonce, et bien d'autres que je supprime, qu'il ne fût en pouvoir de me causer cet affront. £n même temps je résolus d'en essuyer le hasard plutôt que de me prêter à la violence à l'égard d'un ami sûr, sage, vertueux, et qut avait servi avec tant de réputation et si bien mérité de l'état.
Je répondis donc à ces messieurs que je trouvais la commission fort étrange, et beaucoup plus son assaisonnement; que Torcy n*était pas un homme à qui on pût ôter un emploi de cette confiance, et qu'il exerçait depuis la mort de son beau-père si dignement, à moins qu'il ne le voulût bien lui-même; que tout ce que je pouvais faire était de le savoir de lui, et, au cas qu'il y voulût entendre, à quelles conditions; que pour l'y exhorter encore, moins aller au delà avec lui, je priais le cardinal de n'y pas compter, encore que je n'ignorasse pas ce qu'il pouvait à l'égard de mon ambassade, et que quoi que ce pût être ne me ferait pas passer d'une seule ligne ce que je lui répondais. Ils eurent beau haranguer, ils ne remportèrent que cette très-ferme résolution.
Gastries et son frère l'archevêque étaient de tous les temps intimes de Torcy et fort aussidemes amis. Je les envoyai prier de venir chez moi dans ce tumulte de départ où je me trouvais. Ils vinrent sur-le-champ. Je leur racontai ce qui venait de m'arriver. Ils furent plus indignés de la façon et du moment que de la chose, dont Torcy comptait bien que le cardinal le dépouillerait tôt ou tard pour s'en revêtir. Ils louèrent extrêmement ma réponse, m'exhortèrent à l'exécuter promptement pour hâter le retour de Torcy, qui était même ou parti ou sur le point de partir de Sablé, et qui ferait lui-même
son marché avec M. le dac d'Orléans bien plus avantftgeusemont qu'absent. Je leur fis lire la lettre que yécrivis a Torcy en les attendant, qu'ils approuvèrent beaucoup, et par leurs avis réitérés je la fis partir surle-cliamp.
* Torcy avait naturellement avancé son retour. Mon courrier le trouva avec sa femme dans le parc de Versailles, ayant passé par la route de Chartres. Il lut ma lettre, chargea le courrier de mille compliments pour moi^ sa femme aussi, et de me dire quMI me verrait le lendemain. J'avertis les Castries de son arrivée. Nous nous vimes tous quatre le lendemain. Torcy sentit vivement mon procédé, et jusqu'à sa mort nous avons toujours véeu dans la plus grande intimité, comme on le peut voir par la communication qu'il me donna de ses mémoires, qu'il ne fit que bien longtemps après lamort de M. le duc d'Orléans, et dont j'ai enrichi les miens. Il me parut ne tenir point du tout aux postes, moyennant un traitement honorable.
Je mandai alors son retour au cardinal Dubois, par lequel ce serait à lui et à M. te duc d'Orléans à voir avec Torcy ce qu'ils voudraient faire pour lui, et je m'en retirai de la sorte. Dubois, content de voir par là que Torcy consentirait à se démettre des postes, ne se soucia point du comment, tellement que celui-ci obtint de M. le duc d'Orléans tout ce qu'il lui proposa pour s'en défaire : tout se passa de bonne grâce des deux c6tés. Torcy eut quelque argent et 60,000 livres de pension sa vie dumut, assignée sur le produit des postes, dont 20,000 livres pour sa femme après lui. Gela fut arrêté avant mon départ et fort bien exécuté depuis.
Peu après la déclaration des mariages, la duchesse de Ventadour et madame de Soubise, sa petite-fille, avaient été nommées, l'une gouvernante de l'infante, l'autre en
DE SAimr-toiOM. m
sormasee, et toutes deux pour aller la prendre à la frontière et l'amener à Paris, au Louvre, où elle devait être logée, et peu après la déclaration de mon ambassade, le prince de Rohan, son gendre, fut nommé pour aller faire l'échange des princesses sur la frontière avec celai que lé roi d'Espagne y enverrait de sa part pour la même fonction. Je n'avais jamais eu de commerce avec eux, sans être mal ensemble. Toutes ces commissions espagnoles firent que nous nous visitâmes avec la politesse convenable. J'ai oublié de récrire plus tôt et plasen sa plaee.
U MÉMOUES
CHAPITUE DLXV.
Mon départ de Paris poor Madrid. — Je rencontre et confère en chemin avec le duc d'Oasone. — Je passe et séjourne à Ruffec, à Blaye et à Bordeaux, et y faia politesse aux jurats. — Arrivée à Rayonne. — Adoncourt et Drouillet commandant et évéque de Rayonne.-^ Quels. — Pecquet père et fils.— Quels. — Impatience de leurs majestés catholiques de mon arrivée, qui la pressent par divers courriers. — Audiences de la reine douairière d'Espagne. — Son lo(jement. — Elle me donne à dîner. •— Son triste état. — Adoncourt fort informé. — Passage des Pyrénées. — Je vais voir Loyola. — Arrivée à Vittoria. — Présent et députation de la province. — Trois courriers Tun sur Tautre pour presser mon voyage. — Je laisse mon fils aine fort malade à Burgos, et poursuis ma route sans nrarrétrr. — Cause de riropatieiicc de leurs majestés catholiques. •— Basse et impertinente jalousie de Maulevricr. — Arrivée à Madrid.
Eofln je partis en poste le 23 octobre, ayant avec moi le comte de Lorge, mes enfants, Tabbé de Saint-Simon et son frère, et quelque peu d^autres. Le reste de la compagnie me joignit à Blaye, comme Tabbé de Mathan, et à Bayonne avec M. de Géreste. Nous eoucbâmes à Orléans, à Montrichard et à Poitiers. Allant de Poitiers coucher à Ruffec, je rencontrai le duc d'Ossone à Yi* Yonne. Je m'arrêtai pour le voir, et sachant qu'il était à la messe, j'allai l'attendre à la porte de l'église. Gomme il sortit, ce fut des compliments, des accueils et des embrassades; puis nous allâmes ensemble à la poste, où lui et moi avions mis pied ù terre, car il venait en poste aussi. Force compliments aux portes, où je vou-
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loB, comme de rai^n, lui faire les honneurs de la France. Nous montâmes dans une chambre où on nous laissa seui^ et où nous nous entretînmes une heure et demie. Il parlait mal français, mais plus que suffisamment pour la conversation.
Après un renouvellement de compliments sur les mariages et le renouvellement si étroit de l'union des deux couronnes, et les politesses personnelles sur nos deux emplois, il entra le premier en matière sur la joie des' véritables Français et Espagnols, et le dépit amer des mauvais. Je fus surpris de le trouver si bien informé de nos cabales et de ce qu'on appelait la vieille cour. Sans avoir voulu nommer personne , il m'en désigna plusieurs, et rien ne pouvait être plus clair que ses plaintes contre des gens entièrement attachés au roi d'Espagne jusqu'aux mariages, et qui depuis ce moment se déchaînaient et contre les mariages et contre l'Espagne. Il me dit que M. le duc d'Orléans avait plus d'ennemis de sa personne et de son gouvernement qu'il ne pensait ; que Je Tavertisse d*y prendre garde, et il ajouta que, dans l'état où en étaient les choses, on ne pouvait trop se hâter de part et d'autre de les finir. Il me parla, mais sans désigner personne, de force mouvements dans notre cour et à Paris pour retarder, dans le dessein de gagner du temps , pour se donner celui de faire tout rompre, et qu'en Espagne on sentait le même esprit et de l'intelligence; en même temps il me protesta qu*il n'y avait personne qui osât se hasarder d'en parler au roi ni à la reine d'Espagne d'une manière directe ; que tous les efforts, quand même il en paraîtrait à Madrid , seraient inutiles ; de la joie et de l'empressement de leurs majestés catholiques ; des avantages réciproques de cette réunion. Ce que j'exprime ici en peu de paroles en produisit beaucoup parce qu'il fut d'abord énigma-
M MtlKfl&ES
tique et fort réservé, et que Touv^iire ne vint qu'k peine sur tout ce que je lui dis pour le déboutonner. Hors ce qui de ma paît me sembla nécessaire ponr y parvenir, et sans descendre en aucun particulier, on peut juger que j'eus les oreilles plus ouvertes que la bouclie. Seulement je Texhortai à s'ouvrir francbement et nominalement avec M. le duc d'Orléans, et je tâchai de Jui persuader qu'il ne pouvait rendre un plus grand service^ non*8eulement à ee prince, et dont il lui sût plus de gré, mais à leurs majestés catholiques, à qui désormais ses intérêts étaient unis, et par amitié et pour la grandeur des deux couronnes. Il m'assura qu'il s'expliquerait avec M. le duc d'Orléans comme il faisait avec moi; mais quoique j*insistasse qu'il lui nommât les personnes et que je lui répondais du secret, je n'en pus tirer parole. Aussi ne m'en donna-t-il pas de négative ; mais je sentis bien à ses discours là-dessus que la politesse pour moi y avait plus de part que la volonté d'une entière confidence sur un article si important mais si délicat. Nous nous séparâmes de la sorte, aVec force compliments, accolades et protestations. Je »# pus, quoi que je pusse faire, l'empêcher de descendre } mais, à mon tour, il ne put m'obliger de monter dnns ma berline, qu'il ne se fût retiré. 11 était assez peu accompagné.
Ma berline cassa en arrivant à Gouhé, terre appartenant à M. de Yérac; il fallut y mettre un autre essieu. J'y fus donc plus de trois heures que j'employai A écrire à M. le duc d'Orléans et au cardinal Dubois le récit de cette conférence et aller voir le château et le parc un moment. Ces retardements me firent arriver sur le minuit à fiuffec, où j'étais attendu de bonne heure par force noblesse de la terre et du pays, à qui je donnai à diner et à souper les deux jours que j'y s^ournai. J'eus
DE tHom^moK •!
00 vrai plaHkr d'y «mbrasâer Pay-Rebërt qui éMt lietitenant colonel da régiment Royal-Roussillon dn temps que j'y avais été capitaine. De Ruffec, J'allai en dcnlt jours à la Gassine^ petite maison à quatre ll^eoes de Blaye, que mon père avait bâtie au bord de ses marais de Blaye que je pris grand plaisir à visiter ; j'y passai > la Teille et le jour de la Toussaint, et le lendemain Je' me rendis de fort bonne heure à Blaye, oà je séjournai deux jours< J'y trouvai plusieurs personnes de qualité, force noblesse du pays et des provinces voisines, et Boucher, intendant de Bordeaux, beau-frère de le Blanc, qui m'y attendaient, auxquels je fis grande chère soir et matin pendant ce court séjour. Je l'employai bien à visiter la place dedans et dehors, le fort de Tile et celui de Médoc vis-à-vis Blaye, où je passai par un très^ fâcheux temps. Mais je les voulais voir, et J'y menai mon fils qui avait la survivance de mon gouvernement. NoQS passâmes à Bordeaux par un si mauvais temps, que tout le monde me pressait de différer, mais on ne m'avait permis que ce peu de séjours, que Je ne voulus pas oùtre-passer. Boucher avait amené ^on brigantiit magnifiquement équipé, et tout ce qu'il fallait de barques pour le passage de tout ce qui m'accompagnait, et de tout ce qui était venu me voir à Blayc, dont la plupart passèrent à Bordeaux avec tious. La vue du port et de la ville me surprit avec plus de trois cents bâtiments de toutes nations rangés en deux lignes sur mon passage, avec toute leur parure et grand bruit de leur canon et de celui du Château-Trompette.
On connaît trop Bordeaux pour que je m'arrête à décrire ce spectacle ; Je dirai seulement qu'après le port de Gonstantinople, la vue de celui-ci est en ce genre ce qu'Où peut admirer de plus bèâuv Nous trouvâmes force cott^liâieDtê et force earrdsâès au dêbarqueméAf ^ ^ui
M MEMOIEES
nous condutoirent chez l'intendant, où les jurât» de Bordeaux vinrent me complimenter en habit de cérémonie. Gomme ces messieurs sont les uns de qualité et les autres considérables, et que cette jurade est extrêmement différente en tout des autres corps de ville, je me tournai vers l'intendant après leur avoir répondu, et je le priai de trouver bon que je les conviasse de souper avec nous ; ils me parurent sensibles à cette politesse à laquelle ils ne s'attendaient pas, allèrent quitter leurs habits, et revinrent souper. Il n'est pas possible de faire une plus roagniflque chère, ni plus délicate que celle que l'intendant nous fit soir et matin, ni faire mieux les honneurs de la ville et de leur logis que nous les firent l'intendant et sa femdie les trois jours que j'y séjournai , n'ayant pu y être moins pour l'arrangement du voyage. L'archevêque et le premier président n'y étaient point; le parlement était en vacance. Néanmoins Je vis le palais et ce qu'il y avait à voir dans la ville. Quoiqu'on me dégoûtât de voir l'hôtel-de-ville qui est vilain, je persistai à vouloir y aller; je voulais faire une autre civilité aux jurats, sans conséquence; ils s'y trouvèrent ; je leur dis que c'était beaucoup moins la curiosité qui m'amenait dans un lieu où on m'avait averti que Je ne trouverais rien qui méritât d'être vu , que le désir d'une occasion de leur rendre à tous une visite, ce qui me parut leur avoir plu extrêmement.
Enfin, après avoir bien remercié M. et madame Boucher, nous partîmes , traversâmes les grandes landes, et arrivâmes à Bayonne, où nous mimes pied à terre chez d'Adoncourt qui y commandait très-dignement, et y était adoré en servant parfaitement le roi. Mes enfants et moi logeâmes chez lui, et tout mon monde dans le voisinage. Le changement de voitures poumons et pour le bagage nous y retint quatre jours, pendant lesquels
rfen ne se peut ajoyuter aux soins d'Àdoncourt, à sa politesse aisée et sans compliments, et à sa chère soir et matin, propre, grande, excellente. Il était venu accompagné d'officiers une lieue au-devajit de nous. J'étais dès lors monté à cheyal. L'artillerie, les compliments , il fallut essuyer cela comme à Bordeaux, et pour ne le pas répéter ce fut la même chose au retour, excepté à Biayeoù je le défendis. Dreuillet, évéque de Bayonne, me Tint voir, puis dtner avec nous et ce qu'il y avait de plus principal dans la ville, mais en fort petit nombre. Je fus le lendemain chez ce prélat qui était vieux, savant, et toutefois de bonne compagnie, et parfaitement aimé dans son diocèse et dans tout le pays. J'allai voir la citadelle, les forts, et tout ce qu'il y avait qui méritât quelque curiosité .
Pecquet, qui avait été longtemps premier commis de de M. de Torcy, et qui, pour dire le vrai, avait fait toutes les affaires étrangères tant que le maréchal d'Huxelles les avait eues, m'avait prié que son fils vint en Espagne -et fàt chez moi, et il avait pris les devants quelques jours auparavant. Je trouvai un courrier de Sartine arrivé à Bayonne une heure avant moi. Sartine me mandait du 5, à onze heures du soir, que le roi d'Espagne ayantappris que Pecquet était arrivé la veille, était trèsfâché de mon retardement, d'où il résultait celui de l'échange des princesses qui essuyeraient le plus mauvaf» temps de l'hiver ; que leurs majestés catholiques n'attendaient que mon arrivée pour se mettre en chemin pour Burgos, jusqu'où elles avaient résolu de conduire l'infante, et qu'elles désiraient extrêmement que je pressasse ma marche. Sartine tâcha inutilement de les détourner de ce voyage. Il ajouta de lui même que leurs majestés catholiques seraient sensiblement mortifiées , si le départ de mademoiselle deMontpensier se retardait
«4 iffiaioiiMbS
:d'un xBôittffit d« jour fi«é, et que )• marquis ^ ChrJmftido lai envoyait à Th^ure qu*ii m'écrivait un courrier par ordre du roi d'Espagne pour me le dépêcher et ap- , porter ma réponsee
, Je répondis à Sartineque Je le priais de représenter à leurs majestés catholiques de ma part que je n'avais rien oublié ni n'oublierais pour bAter mou voyage; que les eireonstanees des précautions à l'égard de IJA jpesie 'avaient empêché mes équipages de pas€çr, ni/rien pu faire préparer sur la route pour les diligeiUer, ptree que les passe-ports d'Espagne n'étaient arrivé» que le 29 du 'mois dernier, et que ces passe-ports étant pouiri^cheniiii qui passe à Yittoria, plus long que celui de Pampeiuns, •que je voul^ais prendre, me retardaient encore; qu'au surplus mon arrivée à Madrid plus ou moins avancée ne pouvait rien influer sur le départ de mademoiselle de Montpensier fixé au iô, de ce mois ; que tout le désift^da , roi et de M. le due d'Orléans d^ Tavanoer était inutile^ 'par Timpossibiliié que les préparatifs pussent être prêts plus tôt; que de Paris à la frontière elle mettrait cinquante jours par la difficulté des chemins et laquaiïtité d'équipages, d'où il résultait que de Madrid à la frontière, le chemin étant plus court d'un tiers, l'infante ne pouvait être pressée de partir pour arriver juste au •lieu de l'échange, et que par conséquent j'aurais tout le •temps nécessaire pour m'acquitter de toutes les fonc- •tions préalables à son départ, qui n'en pourra être retardé d'un seul moment.
> Le 9, lendemain de mon arrivée à Bayonne, j'envoyai -faire compliment à la duchesse de Linarez, camarera •major de la reine douairière d'Espagne, et la prier de lui demander, audience , pour moi , pour l'après-dlnée. Je. reçus en réponse un compliment de la reine. Ses carrosses vinrent me prendre et me conduisirent chez elle;
DE SAilIT-SlMON. «5
vérit^lement je fus étonné en y arrivant ^H« t'était retirée, depuis assez longtemps, dans une maison d£ campagne fort proche de la ville, qui n'avait que drax fenêtres de face sur une petite cour et guère pitts de profondeur. Dç la cour, je traversai un petit passage et j'entrai dans une pièce plus longue que large, très-communémeot meublée, qui avait vue sur un beau et grand jardin. Je trouvai la reine qui m'attendait, accompagnée de la duchesse de Linarea et de très-peu de personnes. Je lui Os le compliment du roi et lui présentai sa lettre : en nfi peutrépondre plus poliment qu'elle fit à l'égard durci, Di avec plus de bonté pour moi. La conversation fut sur la joie des mariages, ie temps de l'échange et aur mon voyage. Elle était debout, sans siège derrière elle; je ne ne couvris point, et n'en fis pas môme le semblant. Laduch^se de Mnarez et d'Adoncourt entrèrent seuls UR^eudans la conversation. Je lui présentai m^senfaato et ces messieurs qui étaient avec moi à qui elle dit quelque chose ^ cherdiant à leur parler à tous avec un air d'attention et de bonté et en fort bon français. Elle étuft fort grande, dr(Hte, très-bien faite, de grand air, de bonne mine, qui laissait voir qu'elle avait eo de la beauté. Elle me demanda beaucoup des nouvelles dis Madame. Tout son habillement était noir et sa coiffure avec un voile , mais qui montrait des cheveux , et su taille paraissait aussi. Ce vêtement n'était ni français ni espagnol, avec une longue queue dont la ^uchesse cNb Linarez tenait le bout, mais fort lâche. C'était un habit ie veuve, mais mitigé avec une longue et large attache devant le haut du corps ; de très-beaux diamants. Pour la duchesse de Linarez, son habit m'effraya; il était tout à fait de veuve et ressemblait en tout à celui d'une religieuse. Je ne dois pas oublier que je présentai austi à la Fdne les compliments et une lettre de M. le duc
d'QriéanB, à quoi elle répondit avec une grande {ioKtesse.
Au sortir de Taudlenf», elle me fit inviter à dîner, pour le lendemain,' dans une maison de Bayonne où le gros de ses officiers demeurait et où elle a aussi logé. J'y allai) sur l'exemple du comte de San-Estevan del Puerto, allant au congrès de Cambrai, et tout à l'heure, du dued'Ossone venant en France. Le sieur de Bruges, qui était chef de la maison de la reine douairière, fit les honneurs du festin très-bon et très-magnifique , où se trouva l'évèque de Bayonne, d'Adoncourt, et tout ce qui m'accompagnait de principal. J'eus une seconde audience de la reine pour la remercier du repas et prendre congé d'elle. La conversation fut plus longue et plus iuniiière que la première fois; elle finit par m'exposer le très-triste état où elle se trouvait, faute de tout payement d'Espagne depuis des années, et me prier d'en parler à leurs majestés catholiques et de lui procurer quelque secours sur ce qui lui était si considérablement dû.
J'appris d'Adoncourt plusieurs petits détails touchant les efforts tentés à Paris et à la cour pour faire différer les mariages, dans la vue de profiter de ce délai pour tâcher de les rompre , mais qui ne me donnèrent pas grande lumière là-dessus. Ce que je démêlai seulement fut qu'Adoncourt, qui avait de grands commerces en Espagne pour tenir la cour bien avertie de tout , et qui y était même en liaison avec plusieurs seigneurs , avait eu plus de part que moi à la confidence du duc d'Ossone, qui lui avait nommé des personnages de cette intrigue, tant de notre cour que de celle d'Espagne. Je l'exhortai à en instruire le cardinal Dubois auquel Je le mandai.
Passant les Pyrénées , Je quittai , avec la France, les
DE SAINT-SIMON. If
pluies et le mauvais temps qui ne m'avalent pas quitté jusque-là , et trouvai un ciel pur et une température charmante, avec des échappées de vues et des perspeetives qui changeaient à tout moment, et qui ne Tétaient pas moins. Nous étions tous montés sur des mules dont le pas est grand et doux. Je me détournai en chemin à travers de hautes montagnes pour aller voir Loyola, lieu fameux par la naissance de saint Ignace, situé tout seul près d'un ruisseau assez gros, dans une vallée fort étroite, dont les montagnes de roche qui la serrent des deux côtés doivent faire une glacière quand elles sont couvertes de neige, et une tourtière en été. Nous trouvâmes là quatre ou cinq Jésuites, fort polis et fort entendus, qui prenaient soin du bâtiment prodigieux qui y était entrepris pour plus de cent jésuites et une infinité d'écoliers , dans le dessein de faire de cette maison un noviciat, un collège, une maison professe, qu'elle servit à tous les usages auxquels sont destinées leurs différentes maisons , et le ehef-lleu de leur compagnie.
Ils nous firent voir le petit logis primitif du père de saint Ignace, qui est une maison de cinq ou six fenêtres, qui n'a qu'un rez-de-chaussée pour le ménage, un étage au-dessus, et plus haut un grenier. Ce serait tout au plus le logisd'un eu ré, et ne ressembla jamais en rien à un château. Nous vîmes la chambre où saintlgnace,ble$sé à la guerre, fut longtemps couché, et eut sa fameuse révélation touchant la compagnie dont il devait être l'instituteur, et l'écurie où sa mère voulut aller accoucher de lui , qui est au-dessous , par dévotion pour l'étable de Bethléem. Rien de plus bas, de plus étroit, de plus écrasé que ces deux pièces ; rten aussi de si éblouissant d'or qui y brille partout. Il y a un autel dans chacune XXXV. 6
p$ MilfOIlfiS
d€« 4e«]( où 1« flaiDt'Sâcrement repose^ et ces deni autel B sont de la dernière magnifleenee. . La maison des jésuites qu'ils allaient détruire pour leur immense bâtiment était fort peu de chose et pour loger au plus une douzaine de jésuites. L'église nouvelle était presque achevée, en rotonde, d'une grandeur et d'une hauteur qui surprend , avec des autels pareils entre eux tout autour en symétrie. L'or, la peinture, la sculpture, les ornements de toutes les sortes et les plus riches, répandus partout avec un art prodigue, mais sage; une architecture correcte et admirable, les marbres les plus exquis, le jaspe, le porphyre, le lapis, •les colonnes unies, torses, cannelées, avec leurs chatpiteaux et leurs ornements de bronze doré , un rang de balcons entre chaque autel, et de petits degrés de marbre pour y monter, et les cages incrustées , les autels et ce qui les accompagne admirables. En un mot, un des plus superbes édifices de l'Europe, le mieux entendu et le plus magnifiquement orné. Nous y prîmes le meilleur chocolat dont j'aie jamais goûté, et après ^fuelques heures de curiosité et d'admiration , nous regagnâmes notre route et* notre gite , fort tard et avec beaucoup de peine.
Nous arrivâmes le 45 à Vittoria, où je trouvai la députation de la province qui m'attendait avec un grand présent d'excellent vin rancio; c'étaient quatre gentils^ hommes considérables qui étaient à la iéte des affaires •du pays. Je les conviai à souper, et Ae lendemain à dé* jeûner avec nous; ils parlaient français, et je fus surpris de voir des Espagnols .si gais M dé si bonne com* pagnie àtable. La joie du sujet de mon voyage éclata partout où je passai en France et en Espagne, et me fit bien recevoir. On se mettait aux fenêtres et on bénis-
DE SAINT-SiMON. 9i
Mil mon voyage. ÂSalinas, entre autres, où Je passaf sans m'arrêter, des dames qui , à voir leurs maisons et elles-mêmes aux fenêtres, me parurent de qualité, me demandèrent de si bonne gr&ce de voir un moment celai qui allait conclure le bonheur de l'Espagne , que je crus qu'il était de la galanterie de monter chez elles ; elles m*en parurent ravies, et j'eus toutes les peines du monde à m'en débarrasser pour continuer mon chemin.
Je trouvai à Vittoriaun courrier de Sartine pour me presser d'arriver, mais dont la date était antérieure au retour de son courrier de Bayonne ; mais étant le 47, à cinq heures du matin ^ prêt à partir de Miranda d'Ebro, arriva un autre courrier de Sartine , qui me mandait que les raisons, quoique sans réplique, que je lui avais écrites de Bayonne , n'avaient point ralenti l'extrême empressement de leurs majestés catholiques, sur quoi je le priai de me faire tenir des relais le plus qu'il pourrait, à quelque prix qiie ce fût, pour presser mon voyage tant qu'il me serait possible.
J'arrivai le 48 à Burgos , où je comptais séjourner, pour voir au moins un jour ce que deviendrai tune lièvre assez forte qui avait prisa mon fils afiié, qui m'inquié" tait beaucoup , en attendant que mes relais pussent se préparer; mais Pecquet arriva pour presser de nouveau ma marche, et si vivement qu'il fallut abandonner mon fils et presque tout mon monde. L'abbé de Mathan vou-' lut bien demeurer avec lui pour en prendre soin et ne le point quitter.
J'appris par Pecquet la cause d'une si excessive impatience : c'est que la reine, qui n'aimait point le séjour de Madrid, pétillait d'en sortir pour aller à Lerma , où ou l'avait assurée qu'elle trouverait une chasse fort abondante. Pecquet me dit que M. de Grimàldo et Sar-
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Une n'avaient riea oublié pour rompre, au moins différer ce voyage , mais que l'impatience avait été nourrie et augmentée par Maulevrier, enragé de voir arriver un ambassadeur de naissance et de dignité personnelle, et qui n'avait pu s'empêcher de dire qu'ii l'aurait plus patiemment souffert si c'eût été le duc de Villeroy, la Feuillade ou le prince de Rohan. Ce seigneur Andrault, si délicat pour soi, ne cherchait pas les amis de M. le duc d'Orléans par le désir de ces messieurs ; et, outre qu'il s'oubliait bien lui-même, il perdait prompteroent la mémoire qu'il avait été laissé à mon choix de lui donner ou non le caractère d'ambassadeur, que par conséquent il me devait , et qui en cette occasion surtout rhonorait fort au delà de ses espérances. Toutefois je résolus de n'en faire aucun semblant , et de vivre avec lui comme si j*eusse ignoré ce que je venais d'apprendre ; mais je le mandai au cardinal Dubois.
Je partis donc de Burgos le 19 avec mon second fils, le comte de Lorge, M. de Géreste (ces deux derniers ne vinrent qu'un peu après ensemble), l'abbé de Saint- Simon, son frère, le major de son régiment et très-peu de domestiques. Nous trouvâmes peu de relais et mal établis; marchâmes jour et nuit, sans nous coucher, jusqu'à Madrid) nous servant des voitures des corrégidors, où nous pûmes, tellement que je fus obligé de faire les dernières douze lieues à cheval en poste, qui en valent le double d'ici. Nous arrivâmes de la sorte à Madrid le vendredi 21, à onze heures du soir. Nous trouvâmes à l'entrée de la ville, qui n'a ni portes, ni murailles, ni barrières, ni faubourgs, des gens en garde qui demandèrent qui nous étions, et d'où nous venions, et qu'on y avait mis exprès pour être averti du moment de mon arrivée. Gomme j'étais fort fatigué d'avoir toujours marché sans arrêter depuis Burgos, et qu'il était fort tard,
je répondis que nous étions des gens de l'ambassadeur de France, qui arriverait le lendemain. Je sus après que, par le calcul de Sartiue, de Grimaldo et de Pecquet, arrivés devant moi, ils avaient tous compté que je ne serais à Madrid que le 22.
loi MËMOIRES