‹ Mémoires complets et authentiques sur le siècle de Louis XIV et la RégenceChapitre 8 sur 61 · CHAPITRE DLXVl · texte numérisé non relu

CHAPITRE DLXVl

A mon arrivée à Madrid je suis incontinent visité des plus grands, sans exception de ceux à qui je devais la première visite. — Je fais ma première révérence à leurs majestés catholiques et à leur famille. — Conduite très-singulière et tout opposée des ducs de Giovenazzo et de Popoli avec moi. — Visite à Grimaldo. — Succès de cette visite. — Il connaît parfaitement le cardinal Dubois. — Esquisse du roi d'Espagne ; — de la reine ; — du marquis de Grimaldo. — Le roi et la reine d^Espagne consentent contre tout usage de signer eux-mêmes le contrat du futur mariage du roi et de Pinfante. — Ils y veulent des témoins que je conteste et que je consens enfin. — Signature des articles. — Office à Laullez.

Dès que je fus arrivé chez moi, j'envoyai chercher Sartiue pour prendre langue avec lui, fermai bien ma porte, et donnai ordre de dire à quiconque pourrait venir qu'on ne m'attendait que le lendemain. Je sus par Sartine que, grâce à ses précautions et aux peines que le duc de Liria en avait bien voulu prendre, j aurais le surlendemain de quoi me mettre en public, et que huit jours après je serais en état d'avoir tous mes équipages et de prendre mon audience solennelle. Cependant tout ce qui n'était point destiné à demeurer à Burgos avec mon fils aîné arriva en poste à la file, en sorte que personne et que rien ne me manqua. Le lendemain matin samedi 22, de bonne heure, Sartine accompagna mon secrétaire chez le marquis de Grimaldo, tandis que

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j'envoyai faire les messages accoutumés quand on arrive aux ministres des cours étrangères. Grimaido, surpris et fort aise de mon arrivée qu'il n'attendait que lé soir de ce jour, fût au palais le dire à leurs majestés catholiqueS) qui, dans leur impatience de partir, furent ravies. Du palais, Grimaido vint chez moi, au lieu d'attendre raâ première visite : il me trouva avec Maulevrier, le duc de Liria et quelques autres.

Ce fut apparemment sur l'exemple de Grimaido que les trois charges vinrent aussi chez moi; le marquis de SantaGruz, majordome major de la reine, et très-bien avec elle ; le duc d'Arcos ; le marquis de Bedmar, président du conseil de guerre et de celui des ordres, et chevalier de celui du Saint-Esprit; le duc de Veragua', président dd conseil des Indes, tous grands d'Espagne ; l'arehevêque de Tolède, le gi-and inquisiteur, évêque de Barcelone, presque tous ayant levain titre de conseillers d'état. La plupart vinrent le matin, les autres Taprèsdlnée, et les jours suivants tout ce qu'il y euj; à Madrid de grands, de seigneurs et de ministres étrangers. Le gouverneur du conseil de Castille, qui ne visite jamais personne ni n'envoie, si ce n'est pour affaire, envoya me complimenter, quoique je n'eusse point envoyé chez lui, par la raison que je dirai lorsque je parlerai de cette première charge d'Espagne. Castellar, secrétaire d'état pour la guerre, vint aussi chez moi ce même jour. Le doc de Liria se disposait à venir une lieue au-devant de moi avec Yalouse et Sartine, et de son côté Maulevrier avec Robin.

Grimaido me témoigna la joie de ledrs majestés catholiques de mon arrivée, et après m'avoir fait les plus gracieux eomplimentspour lui-même, me donna le choix de leur part de les aller saluer ce même matin ou dans l'après-dinée. Je crusi'empreissement mieux séant; et j'y

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allai avec lui sur-le-champ daos le carrosse de Maulévrier qui y vint aussi. De cette sorte fut levée toute difficulté sur la première visite , à l'égard de tous ceux à qui elle était due de ma part, et de ceux qui la pouvaient prétendre , dont j'eus le sang bien rafraîchi.

Nous arrivâmes au palais comme le roi était sur le point de revenir de la messe, et nous Tattendimes dans le petit salon qui est entre le salon des grands et celui des miroirs, dans lequel personne n'entre que mandé. Peu de moments après, le roi vint par le salon des grands. Grimaldo l'avertit comme il entrait dans le petit salon : il vint à moi aussitôt, précédé et suivi d'assez de courtisans, mais qui ne ressemblaient pas à la foule des nôtres. Je lui fis ma profonde révérence; il me témoigna sa joie de mon arrivée, demanda des nouvelles du roi, de M. le duc d'Orléans, démon voyage, des nouvelles de mon fils aîné qu'il avait su être demeuré malade à Burgos , puis entra seul dans le cabinet des miroirs. A l'instant je fus environné de toute la cour, avec des compliments et des témoignages de joie des mariages et de l'union des deux couronnes. Grimaldo et le duc de Liria me nommaient les seigneurs, qui presque tous parlaient français, aux civilités infinies desquels je tÂchai de répondre par les miennes.

Un demi-quart d'heure après que le roi fut rentré, il m'envoya appeler. J'entrai seul dans le salon des miroirs , qui est fort vaste , bien moins large que long. Le roi, et la reine à sa gauche, étaient pi*esqueau fond du salon, debout, et tout joignant Tun l'autre. J'approchai avec trois profondes révérences , et je remarquerai une fois pour toutes que le roi ne se couvre jamais qu'aux audiences publiques, et quand il va et vient de la messe en chapelle, terme que j'expliquerai en son lieu. L'audience dura demi-heure ( car c'est toujours eux qui con-

gédtoDt j à témoigner leuE joie , ieurs désirs, leur impatienee, avec un épanchement infini, très-bien aussi sur M. le duc d'Orléans et sur le désir de rendre mademoiselle de Montpensier heureuse, sur un portrait d'elle et UQ autre du roi qu'ils me montrèrent. A la fin de la conversation, où la reine parla bien plus que le roi dont néanmoins la joie éclatait avec ravissement, ils me firent rhonneur de me dire qu'ils me voulaient faire voir les infants, et me commandèrent de les suivre. Je traversai seul à leur suite la chambre et le cabinet de la reine, une g&lerie intérieure , où il se trouva deux dames de service et deux ou trois seigneurs en charge , qui , apparemment, avaient été avertis, comme je l'expliquerai ailleurs, et passai avec cette petite suite toute cette galerie, au bout de laquelle était l'appartement des infants. Je n'ai point vu de plus jolis enfants , ni mieux iaits que don Ferdinand et don Carlos , ni un plus beau maillot que don Philippe. Le roi et la reine prirent plaisir à me les faire regarder, et à les faire tourner et marcher devant moi de fort bonne grâce^ils entrèrent après chez rinfante , où je tâchai d'étakr le plus de galanterie que je pus. En effet , elle était charmante , avec un petit air raisonnable et point embarrassé. La reine me dit que rinfante commençait à apprendre assez bien le français; et le roi , qu'elle oublierait bientôt TEspagne. «Oh! s'écria la reine, non-seulement TEspagne, mais le roi et moi , pour ne s'attacher qu'au roi son mari; » snrquoi je tâchai de ne pas demeurer muet. Je sortis de là à la suite de leurs majestés catholiques , que Je suivis à travers cette petite galerie et leur appartement. Elles me congédièrent aussitôt avec beaucoup de témoignages de bonté; et, rentré dans le salon avec tout le monde, j'y fus environné de nouveau , avec force compliments.

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Peu de moments après, le roi me fit rappeler pour voir le prince des Asturies, qui était avec leurs majestés dans ce même salon des miroirs. Je le trouvai grand, et véritablement fait à peindre ; blond et de beaux cheveux, le teint blanc avec de la couleur, le visage long, mais agréable, les yeux beaux, mais trop près du nez : Je lui trouvai beaucoup de grâce et de politesse. Il me demanda fort des nouvelles du roi, puis de M. le duc d'Orléans et de mademoiselle de Montpensier, et du temps de son arrivée.

Leurs majestés catholiques me témoignèrent beaucoup de satisfaction de ma diligence, me dirent qu^ils avalent retardé leur voyage pour me donner le temps de me mettre en état de prendre mes audiences; qu'une seule suffirait pour faire la demande de Tinfante et l'ac* corder; que les articles pourraient être signés la veille de cette audience, et i'après-dlnée de ce Jour de Taudience signer le contrat. Ensuite ils me demandèrent quand tout serait prêt; je leur dis que ce serait le jour qu'il leur plairait, parce que tout ce que je faisais préparer n'étant que pour leur en faire ma cour, je croirais y mieux réussir avec moins pour ne pas retarder leur départ, que de différer pour étaler tout ce à quoi on travaillait encore. Il me parut que cette réponse leur plut fort, mais elles ne voulurent jamais déterminer le jour, sur quoi enfin je leur proposai le mardi suivant. LaJoie.de cette promptitude parut sur leur visage, et ils me témoignèrent m'en savoir beaucoup de gré. Là-dessus, le roi se recula un peu, parla bas à la reine, et elle à lui, puis se rapprochèrent du prince des Asturies et de mol, et fixèrent leur départ au jeudi suivant, 27 du mois. Tout de suite ils me permirent non-seulement de les y suivre, mais m'ordonnèrent de les suivre de près, parce que l'incommodité des logements» ne permettait qu'à

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peipe AUX officiers de service les plus fiéa«9Sftirf8 dt les accompagner dans la route. Ce fut ia un de touto cette

audience.

M^ulevrier seul me ramena chez moi, où je trouvai doD Gaspard Giron, Pancîen des quatre majordomes, qui s était emparé de ma maison avec ies officiers du roi, qui me traita magnifiquement, avec beaucoup de selgneurs qu'il avait invités, et fit toujours ies lionneurs; ce qui, quoi que je pusse faire, dura jusqu'au mercredi suivant inclue, avec un carrosse du roi toujours à ma porte pour me servir; mais à ce dernier égard, j'obtins enfin que cela ne durerait que trois jours, pendant lesquels il fallut toujours m'en servir; il était à quatre jnules, avec un cocher du roi et quelques uns de ses valets de pied en livrée. Ce traitement de table et de carrosse est une coutume à l'égard des ambassadeurs extraordinaires. Si je m'étends sur les honneurs que j'ai reçus, c'est un récit que je dois à Tinstruction et à la euriosité, plus encore à la joie extrême du sujet de cette ambassade qui fitpasser par-dessus toutes règles, comme pour ies premières visites, et en bien d'autres choses, ainsi qu'aut accueils et aux empressements que je reçus de tout le monde, et qui furent toujours les mêmes tant que je demeurai en Espagne.

La conduite de deux seigneurs principaux me surprit également par son opposition à mon égard. Gellamare, qui avait pris le nom de duc de Giovenazzo depuis la nwrt de son père, et qui était grand écuyer de la reine, surpassa toute cette cour en empressements pour moi et ehezmoi, et au palais en protestations de joie de runioju et des mariages, d'attachement et de reconnaissance des bons traitements qu'il avait reçus en France, me conjura que le roi et M. le duc d'Orléans en fussent Infor* nés, et se répandit assez inconsidérément en tendressf

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pour le maréchal de Yilleroy, auquel il me dit cpUl voulait écrire, ainsi qu'au roi et à M. le duc d'Orléans. Je reçus toutes ces rares effusions aussi poliment que roe le permit la plus extrême surprise, après tout ce qu'il avait brassé à Paris et ce qui s'en était suivi pour lui-même. Ces mêmes empressements continuèrent tant que Je fus en Espagne, mais il ne mangea pas une seule fols chez moi. Aussi, ne l'en priai-Je qu'une de devoir, le jour de la couverture de mon fils.

. Son contradictoire fut le duc de Popoli, capitaine général, grand maître de rartilierie, chevalier du Saln^ Esprit et gouverneur du prince des Asturies, dont je reçus force compliments au palais où je ne le rencontrais guère, et qui ne vint et n'envoya chez moi qu'une fois. On verra aussi comment j'en usai avec lui.

Ce même jour, j'allai voir le marquis de Grlmaldo, particulièrement chargé des affaires étrangères. Il entendait parfaitement le français, mais il ne le voulait pas parler. Orondaya, son principal commis, nous servit toujours d'interprète; on ne peut en recevoir plus de politesses ; je fus étonné au dernier point qu'il me rapportât tous les efforts que j'avais faits auprès de M. le due d'Orléans pour le détourner de la guerre qu'il ût à l'Espagne en faveur des Anglais, et je n'imagine pas comment Laullez l'avait su, qui l'avait mandé fort tôt après qu'il fut arrivé à Paris. Je présentai à Grlmaldo les copies des lettres que je devais rendre. Ce fut un long combat de civilités entre nous, lui de ne les vouloir pas prendre, moi d'insister ; mais je m'y opiniâtrai tellement qu'enfin il les reçut. J'eus pour cela mes raisons, Je voulais faire passer la lettre de M. le duc d'Orléans au prince des Asturies, avec le traitement de frère; je ne voulais pas m'y exposer témérairement ; il fallait donc, pour ne rien hasarder, que Grlmaldo en eût la copie et

point de celle où le traitement de frère était omis, qu'il n'était temps de produire qu'au cas que Grimaido ne voulût poiùt passer l'autre; c'est ce qui me fit tant insister; heureusement je n'en entendis plus parler, «et sur cette confiance, je rendis celle où était le traitement de frère le lendemain au prince des Astûries. Elle passa doux comme lait, et j'eus le plaisir dé renvoyer aussitôt après à M. le duc d'Orléans celle où le traitement de frère n'était pas employé.

Restait l'embarras de n'avoir point de lettre pour l'infente. J'en fis la confidence à Grimaido qui se mit à rire et me dit qu'il m'entirerait et ferait que lorsque le Ten* demain j'irais à l'audience de l'infante, la gouvernante me viendrait dire dans l'anticliambre qu'elle dormait et m'offrirait de la réveiller, ce que je refuserais, après quoi je n'irais plus chez elle que la lettre du roi pour elle ne me fût arrivée^ et que j'irais lui remettre alors sansfaçon et sans audience. Gela commença à nous ouvrir un peu l'un avec l'autre sur le cardinal Dubois, et je vis dans la suite qu'il le connaissait tel qu'il était, aussi parfaitement que nous. La journée finit fort tard par la communication que je donnai à Maulevrier de tout ce qui m'avait été remis touchant l'ambassade, et je lui remis aussi les pleins pouvoirs qui lui donnaient le caractère d'ambassadeur.

Lui et moi avions, dès auparavant, agité ensemble la difficulté qui se rencontrait dans le préambule du contratde mariage du roi, qui s'expliquait de manière que ce n'était point le roi et la reine d'Espagne qui contractaienty.mais des commissaires, nommés par eux, qui stipulaient en leur nom, tant pour leurs majestés catholiques, que pour l'in&nte, ce qui nous aurait mis dans la nécessité de nommer aussi des commissaires dont iious n'avions pas pouvoir. J'avais donc prié Maule-

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