AFFAIRES DE LA COUR DE VIENNE
venoit d'obtenir une pension de quatre mille livres pour son jeune frère, le comte de Ceresle; je ne sais pourquoi il me j.Tia d'en parlera M. le duc d'Orléans, duquel il éloit très à portée de l'olitenir directement; je le fis et cela ne fut pas diflicile; M. le duc d'Orléans la lui donna.
Le maréchal de Matignon . on ne sait pas pourquoi , eut une augmentation d'appointements de six mille livres sur son gouvernement du pays d'Aunis.
Le comrae^ce des actions de la Compagnie des Indes, appelé communément dû Mississipi, établi depuis plusieurs mois dans la rue Quincarapoix, de laquelle chevaux et carrosses furent bannis, augmenta tellement qu'on s'y porioit toute la journée, et qu'il fallut placer des gardes aux deux bouts de celte rue, y mettre des tambours et des cloches pour avertir à sept heures du matin de l'ouverture de ce commerce et de la retraite à la nuit, enfin redoubler les défenses d'y aller les dimanches et les fêtes. Jamais on n'avoit ouï parler de folie ni de fureur qui approchât de celle-là. Aussi M. le duc d'Orléans tit-il une large distribution de ces actions à tous les officiers généraux et particuliers, par grades, employés en la guerre contre l'Espagne. Un mois après on commença à diminuer les espèces à trois reprises de mois en mois, puis une refonte générale de toutes. M. le prince de Conli retira forcément le duché de Mercœur, que Lassai avoit acheté huit cent mille livres. Lassai fut au désespoir , et la chose se passa de manière qu'elle ne fit pas honneur à M. le prince deConti.
La cour de Vienne eut ses orages. Le prince Eugène y étoit envié; son mérite l'y avoit mis à la tète du conseil de guerre, qui est la première place et de la plus grande autorité. Tout ce qui avoit été attaché au feu prince Herman de Bade et au feu prince Louis son neveu, qui n'avoit pas été sans jalousie de l'éclat naissant du prince Eugène, et qui malgré ses grandes actions s'en étoit trouvé obscurci, et tout ce qui avoit tenu au feu duc de Lorraine, etoit contraire au prince Eugène. Jl se forma donc une cabale puissante, mais qui fut découverte et dissipée avant que d'avoir pu lui nuire efficacement. En ce même temps le comte de Kœnigseck, ambassadeur de l'Empereur ici, fut rappelé pour aller exercer sa charge de grand maître de la princesse électorale de Saxe, et Penterrieder vint ici prendre soin des allaires de l'empereur, avec le simple titre de ministre plénipotentiaire. Il n'étoit pas d'étoffe à être élevé même jusque-là, mais sa capacité étoit fort reconnue. Kœnigseck emporta la réputation d'un homme sage et poli, et qui servoitbien son maître , sans avoir ce rebut de fierté et de roguerie de presque tous les Impériaux.
M. le duc d'Orléans ne fut pas plus sévère pour le prince Emmanuel, frère du duc d'Elbœuf, tju'il l'avoit été pour Bonneval. La maifon d'Autriche a toujours eu de grands attraits pour la maison de Lorraine. Sans remonter à la Ligue et aux temps qui en sont voisins, on a vu sous le feu roi la désertion du prince de Gommercy et des fils du prince d'Harcouri. Le prince d'Elbœuf, traité par le roi avec toute sorte de bonté, crut faire ailleurs plus de fortune et déserta. Il fut juridique-
180 PRINCE d'elboeuf; quel. [1719]
ment pendu en effigie à la Grève, comme on l'a rapporté eu sou temps. C'étoit une manière de brigand, mais à langue dorée, avec beaucoup d'esprit, qui fit tant de frasques qu'il perdit les emplois qu'il avoil obtenus. Il avoit été général de la cavalerie impériale au royaume de Na pies où il avoit épousé, en 1713, Marie-Thérèse, fille unique de Jean- Vincent Stramboni, duc de Salza, avec qui il vécut fort mal et n'en eut point d'enfants. Ne sachant plus que devenir ni de quoi subsister, il obtint des lettres d'abolition et revint. Il mena en France sa vie accoutumée, et peu à peu s'introduisit à Lunéville, où il suça le duc de Lorraine tant qu'il put, et il en tira fort gro3 et même des terres. Le duc d'Elbœuf le méprisoit et le souffroit avec peine, et ceux de sa maison établis ici n'en faisoient pas plus de cas.
M. le duc d'Orléans fit une distribution de bénéfices qui mérite d'avoir place ici. Beauveau, d'abord évêque de Bayonne, après de Tournay, puis archevêque de Toulouse , comme on l'a vu ici en son temps , eut Narbonne. Son nom et sa conduite méritoienl bien ce grand siège ; mais sa tête n'étoit pas assez forte pour être à la têie des états du Languedoc et de toutes les affaires de ce pays-là. Nesmond, archevêque d'Alby, passa à Toulouse, et Castries, archevêque de Tours, à Alliy. L'abbé de Thesut, qui avoit la feuille des bénéfices depuis la cessation du conseil de conscience, procura l'archevêché d'Embrun à son parent et son ami l'évêque d'Alais, qui étoit Hennin-Liétard , et homme de bien, de savoir et de mérite. Tours fut donné à l'abbé d'Auvergne. A ce nom , l'abbé de Thesut s'écria. M. le duc d'Orléans lui dit qu'il avoit raison, qu'il ne vouloit pas le lui donner, en déclama autant que l'abbé de Thesut, qui insista sur le scandale et l'indignité de ce choix. M. le duc d'Orléans répondit qu'il y avoit quatre jours que les Bouillon ne le quiltoient point de vue; qu'ils se relayoient; qu'ils le persécutoient; qu'il vouloit enfin acheter repos.
Un autre sujet aussi bon, mais drôle d'esprit et de manège, eut Sisteron. Ce fut Lafitau . ce fripon de jésuite qui fit cette course légère dans la chaise du cardinal de La Trémoille, de Rome à Paris et de Paris à Rome, pour faire échouer le voyage que le régent avoit fait faire à Rome à l'abbé Chevalier sur la constitution, et qui. par sa conduite droite, patiente, mais ferme, avoit forcé toutes les barricades qu'on avoit multipiiécs contre lui. Lafitau éloit aussi chargé de la secrète négociation personnelle de l'abbé Dubois pour son chapeau , aux dépens duquel ce bon père entretenoit une fille en chambre, en pleine Rome, 8t y donnoil de tort bons soupers sans s'en cacher beaucoup, à ce que m'a conté à moi-même le cardinal de Rohan, et que les jésuites, dont ce compère étoit parvenu par ses intrigues à s'en faire craindre et ménager, n'osoient souffler. Ce que j'ai admiré, c'est que, depuis que le cardinal de Rohan m'eut lait ce récit et que Lafitau fut évèque. il le fit prêcher un carême devant le roi, qui alors étoit à Versailles. L'abbé Dubois découvrit que Lafitau le trahissoit au lieu de le servir. Il n'osa éclater, dans l'etal do iteux où il étoit encore, contre un homme à tout, faire et qui avoil son secret; mais il songea à l'éloigner de Rome sans le rapprocher de Paris, et le tenir ainsi à l'écart. G est ce qui lui fit