LE COMTE DE TOULOUSE AU CONSEIL. [1718J
et n'avoit rien oublié pour l'engager à suivre le sort de son frère et servir la passion du duc du Maine et la rage de la duchesse du Maine. Plusieurs se firent écrire à l'hôtel de Toulouse. M. le comte de Toulouse, comme je l'ai dit, ne voulut recevoir de compliment de personne, ni M. et Mme du Maine. J'étois quitte du mien par Valincourt, et à l'égard du duc et de la duchesse du Maine , je ne crus pas devoir leur donner aucun signe de vie. Je sus depuis qu'ils se prirent fort à moi de ce qui leur étoit arrivé, quoique fort sobres en discours. Je me contentai à leur égard d'avoir préféré le bien de l'État à tout le reste , et satisfait de moi-même sur ce point principal, je jouis dans toute son étendue du plaisir de notre triomphe, sans me lâcher aussi en propos, et laissai M. du Maine en proie à ses perfidies, et Mme du Maine à ses folies, tantôt immobile de douleur , tantôt hurlante de rage , et son pauvre mari pleurant journellement comme un veau des reproches sanglants et des injures étranges qu'il avoil sans cesse à essuyer de ses emportements contre lui.
Le parlement , retourné à pied des Tuileries au palais , avec aussi peu de satisfaction , par les rues , qu'il en avoit eu en venant , y respira de la frayeur et de la honte qu'il avoit essuyées , et lâcha de s'en venger clandestinement, en faisant écrire sur une feuille volante de registres secrets et fugitifs , qu'il n'avoit ni pu ni dû opiner au lit de justice , et sa protestation contre tout ce qui s'y étoit fait. Mme du Maine avoit envoyé chercher le premier président , sitôt qu'il fut rentré chez lui où on l'attendoit de sa part. Il n'osa désobéir, et s'y en alla. Il fut reçu avec un torrent d'injures et de reproches , et traité comme le dernier valet qu'on eut surpris en friponnerie; il n'eut jamais le temps de s'excuser ni de répondre. Elle se prit à lui de n'avoir pas tout empêché et arrêté, et l'accabla de mépris et de duretés les plus cruelles , en sorte qu'après une heure de ce torrent d'horreurs, qu'il lui fallut essuyer, il s'en revint chez lui avec ce surcroît de rage. Nous le sûmes dès le lendemain ; on peut juger si je le plaignis , et dans la vérité il leur étoit trop indignement et abandonnément vendu pour être plaint de personne. Un moins malhonnête homme que lui en seroit crevé.
Le lendemain du lit de justice , lundi 29 août , vingt-sept mousquetaires , commandés par leurs officiers , et partagés en trois détachements , avec un maître des requêtes à chacun , allèrent , avant quatre heures du matin, enlever de leur lit et de leurs maisons, Blamont, président aux enquêtes , et les conseillers Saint-Martin et Feydeau de Calendes. Leur frayeur fut mortelle, mais leur résistance nulle. Ils furent mis chacun dans un carrosse , qu'on tenoit tous prêts , et séparément conduits , le premier aux îles d'Hyères , le second à Belle-Ile , le troisième dans l'île d'Oléron, sans parler à personne sur la route ni dans le lieu de la prison, et mortellement effrayés de se voir le Mississipi pour leur plus prochaine terre. On ne trouva rien qui valût chez les deux conseillers , mais infiniment chez Blamont, tant à Paris qu'eu sa maison de campagne, où un autre maître des requêtes s'étoit transporté en même temps , en sorte qu'il y eut de quoi admirer l'imprudence ou la sécurité d'un homme qui swibloit chercher ce qui lui arriva par ses menées et