‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence; (volume 2)Chapitre 191 sur 335 · MORT DU CARDINAL DE LA TRÉMOILLE · texte numérisé non relu

MORT DU CARDINAL DE LA TRÉMOILLE

meur impétueuse de l'empereur Joseph , son fils aîné . l'avoit fort écartée sous son règne. Elle étoit haute, fière, altière, grossière, avec de l'esprit; elle aimoit et protégea tant qu'elle put sa maison, et fut toujours fort opposée à la France. Sans être du conseil, elle entra fort dans les affaires, excepté pendant le règne de l'empereur Joseph . et y donna un grand crédit à l'électeur palatin , même à ses autres frères.

Le cardinal de La Trémoille mourut à Rome assez méprisé et à peu près banqueroutier. Il avoit pourtant des pensions du roi, et les fortes rétributions attachées au cardinal chargé des affaires du roi, le riche archevêché de Cambrai et cinq aljbayes . dont deux fort grosses , Saint- Amand et Saint-Étienne de Caen. Son ignorance, ses mœurs, l'indécence de sa vie, sa figure étrange, ses facéties déplacées, le désordre de sa conduite, ne purent être couverts par son nom, sa dignité, son emploi, la considération de sa fameuse sœur la princesse des Ursins, quoique raccommodé avec elle par sa promotion qu'elle avoit arrachée. G'étoit un homme qui ne se soucioit de rien, et qui pourtant craignoit tout, tant il étoit inconséquent, et qui, pour plaire ou de peur de déplaire , n'avoit sur rien d'opinion à lui. On a assez parlé ici de lui , en d'autres endroits , pour n'avoir rien à en dire davantage. Sa mort me fait réparer un oubli qui mérite de trouver place ici. et qui, à l'esprit près , montrera la parfaite ressemblance de l'abbé d'Auvergne au cardinal de Bouillon.

On se souviendra ici de ce qu'il y a été dit du duc de Noirmoutiers, aveugle , frère de Mme des Ursins et du cardinal de La Trémoille , de son esprit et de toute la bonne compagnie qui abonda toujours chez lui; qu'il se mêloit d'une infinité de choses et d'afl"aires importantes; que, quoique souvent fraîchement avec Mme des Ursins, il étoit toujours par le besoin son plus intime correspondant, et il l'étoit pareillement du cardinal de La Trémoille. Les Bouillon se piquoient fort d'être de ses amis , et le voyoient tous sur le pied d'amitié particulière de tout temps. L'abbé d'Auvergne étoit sur le même pied et tâchoit même d'en tirer avantage dans le monde. Un an à peu près après que Cambrai eut été donné au cardinal de La Trémoille , M. de Noirmoutiers , dont la maison joignoit la mienne , qui , comme moi, avoit une porte dans le jardin des Jacobins de la rue Saint-Dominique, m'envoya prier de vouloir bien lui donner un moment chez moi , et . par l'état où il étoit , de lui marquer un temps où, s'il se pouvoit, il n'y auroit personne. Quoiqu'il vît beaucoup de monde chez lui, mais choisi, il n'aimoit pas à sortir, ni à se montrer à personne. C'étoit presque au sortir de dîner; je demandai à son valet de chambre s'il avoit du monde chez lui et ce qu'il faisoit. Il me dit qu'il étoit seul avec la duchesse de Noirmoutiers. C'étoit une femme d'esprit, de sens et de mérite, en qui il avoit toute confiance, et qui suppléoit en tout à son aveuglement. Je dis au valet de chambre que je ne voulois pas donner la peine à M. de Noirmoutiers de venir chez moi , qu'il me fît ouvrir sa porte sur le jardin des Jacobins , et je m'y en allois par la mienne.

M. de Noirmoutiers fut d'autant plus sensible à cette honnêteté que je ne le counoissois en façon du monde . et ne lui avois jamais parlé ni été

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chez lui. Après les premiers compliments il m'en fit un sur la confiance que lui donnoit ma réputation , sans me connoître, de s'ouvrir à moi de la chose du monde qui le peinoit et l'embarrassoit le plus, lui et le cardinal de La Trémoille, et qu'après avoir bien pensé, cherché et réfléchi, il n'avoit trouvé que moi k qui il pût avoir recours. Si ce début me surprit, la suite m'étonna bien davantage. Il commença par me prier de lui parler sans déguisement , et de ne rien donner à la politesse et aux mesures dans ma réponse à la question qu'il m'alloit faire, et tout de suite me pria de lui dire sans détour comment son frère éloit dans l'esprit de M. le duc d'Orléans, et s'il étoit ou n'étoit pas content de lui. Je lui répondis que, pour le faire aussi correctement qu'il le désiroit, il y avoit du temps que rien ne s'étoit présenté entre M. le duc d'Orléans et moi, où il fût question de lui , mais qu'il m'en avoit toujours paru content. Il insista et me conjura de lui dire si le can'inal n'avoit point eu le malheur de lui déplaire. Sur ce que je le rassurai fort là-dessus, il me dit que cela augmentoit sa surprise; alors il me dit que l'abbé d'Auvergne, qu'il voyoit très-souvent , parce qu'il étoit ami particulier de tout temps de toute sa famille , et qui se donnoit pour être fort le sien et celui du cardinal de La Trémoille, avoit fait proposer à ce cardinal de lui donner la démission de l'archevêché de Cambrai , et fait entendre que M. le duc d'Orléans le vouloit ainsi ; mais qu'il aimoit mieux n'y pas paroître ; que le cardinal , à qui cela avoit semblé extraordinaire , n'y avoit pas ajouté grande foi , mais que les instances s'étant redoublées avec des avertissements qui dénonçoient la menace , il n'avoit pu croire que l'abbé d'Auvergne allât jusque-là de soi-même; que, dans cette inquiétude, il lui en avoit écrit, à lui duc, pour savoir ce qu'il plaisoit au régent, à qui il donneroit sa démission pure et simple toutes les fois qu'il le désireroit, puisqu'il tenoit la place du roi . et que c'étoit de sa grâce qu'il avoit reçu cet archevêché; que cette affaire les aftligeoit fort l'un et l'autre; qu'il avoit cherché les moyens d'être éclairci des volontés du régent sans avoir pu trouver de voie sûre: que, tandis qu'il les cherchoit, les instances s'étoient redoublées avec un équivalent de menaces des conseils de céder, de s'en faire un mérite, et des protestations de la peine et de la douleur où cette volonté déterminée du régent le jeloit lui-même abbé d'Auvergne , son ami , son parent , son serviteur de lui et de son frère, de tous les temps ainsi que de toute sa famille, etc. Que dans cette crise, ne sachant au monde à qui s'adresser, il avoit imaginé la voie qu'il prenoit avec confiance , et le compliment au bout.

Ma surprise fut telle que je me fis répéter la chose deux autres fois, sur quoi la duchesse de Noirmoutiers alla chercher les lettres du cardinal, et m'en lut les articles qui regardoient et qui énonçoient ces faits, et la perplexité où ils le mettoient. Je leur dis que je leur rendrois confiance pour confiance dès cette première fois, mais sous le même secret qu'ils m'avoient demandé; qu'à la mort de l'abbé d'Estrées, nommé à Cambrai, M. le duc d'Orléans s'étoit hâté de donner cet archevêché au cardinal de La Trémoille pour le bien donner par la dignité, la naissance et l'actuel service à Rome; mais en même temps pour se délivrer de la demande que la maison de Lorraine auroit pu lui en faire pom- Saint-Simon xi. 16

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