‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence; (volume 2)Chapitre 192 sur 335 · ÉTRANGE FRIPONNERIE ET BIEN EFFRONTÉE · texte numérisé non relu

ÉTRANGE FRIPONNERIE ET BIEN EFFRONTÉE

l'abbé de Lorraine , à qui il ne vouloit pas donner ce grand poste si frontière, et de celle aussi des Bouillon pour l'abbé d'Auvergne, à qui il l'auroit moins donné qu'à qui ce fût, à cause de sa mère, de sa bellemère, de sa belle-sœur, de sa nièce toutes des Pays-Bas et de leurs biens et alliances; que j'étois parfaitement sûr de cette disposition de M. le duc d'Orléans, qui me l'avoit dite dans le temps même, et que je n'avois rien aperçu depuis qui l'eût pu faire changer de sentiment; que de plus c'étoit un prince si éloigné de toute violence qu'il seroit fort difficils d'imaginer qu'il songeât à en faire une de telle nature et à un homme de l'état et de la naissance du cardinal de La Trémoille , et dont je ne l'avois point vu mécontent. M. de Noirmoutiers se sentit fort soulagé de cette opinion d'un homme aussi avant que ;e l'étois dans la confiance de M. le duc d'Orléans; mais il désira davantage, et me demanda si ce ne seroit point abuser de moi dès la première fois, que de me prier d'en parler franchement au régent. J'y consentis, mais en avertissant Noirmoutiers que je ne le pouvois qu'en faisant à M. le duc d'Orléans la confidence entière , à quoi il me répondit qu'il l'entendoit bien ainsi , en le suppliant du secret, et lui offrant la démission du cardinal, dont il avoit pouvoir, si elle lui étoit agréable. Je lui dis que j'élois fâché de n'avoir pas été averti deux heures plus tôt . parce que je sortois d'avec M. le duc d'Orléans . qui en efTet m'avoit envoyé chercher tout à la fin de la matinée, auquel j'en aurois parlé. Là-dessus M. de Noirmoutiers se mit aux regrets à cause de l'ordinaire de Rome '. Je voulus lui faire le plaisir entier et retournai sur-le-champ au Palais Royal. Le régent, surpris d'un retour si prorapt et si peu accoutumé, m'ea demanda la cause ; je la lui dis , et le voilà à rire aux éclats , et à se récrier sur l'insigne friponnerie et l'impudence sans pareille. Il me chargea de dire de sa part au duc de Noirmoutiers que jam.ais il n'avoit ouï parler de rien d'approchant ni n'en avoit eu la moindre pensée ; qu'il étoit très-content du cardinal de La Trémoille, et très-éloigné de se repentir de lui avoir donné Cambrai : qu'il le prioit donc de le garder sans aucune inquiétude ; mais qu'il les prioit aussi l'un et l'aiilre d'être de plus bien persuadés que, quand bien même il seroit possible que la volonté de s'en démettre vînt au cardinal, et qu'on ne pût l'en empêcher, il n'y avoit en France évèque ni abbé à qui il ne donnât Cambrai plutôt qu'à l'abbé d'Auvergne. Comme l'heure des plaisirs du soir approchoit. je ne fis pas durer la conversation , et je me hâtai d'aller délivrer M. et Mme de Noirmoutiers, qui se dilatèrent merveilleusement à mon récit. On peut juger ce qu'il fut dit entre nous trois de leur bon parent et ami l'abbé d'Auvergne, auquel toutefois ils résolurent de n'en pas faire semblant, mais de lui faire écrire par le cardinal de La Trémoille une négative s' nette et si sèche, qu'il n'osât plus retourner à la charge, et qui lui fît sentir qu'il étoit découvert. Il le sentit en effet si bien qu'il demeura tout court, mais sans cesser de voir M. de Noirmoutiers, comme si jamais il n'eût été question de cette atïaire, avec une etïronterie en vérité incroyable.

I. L'ordinaire de Rome était !c courrier qui parlait à époques fnes, chargé des dépèches d* la France pour Rome.

[1720] DE l'abbtî d'auvergne. 243

Quelque hnrdies, quelque peu imaginables, quelque finement ourdies que fussent les friponneries de ce bon ecclésiastique et de son oncle, elles ne furent pas heureuses. On a vu ici (t. I, p. 141) la double friponnerie par laquelle le cardinal de Bouillon, chargé lors des affaires du roi à Rome , et surtout de s'opposer en son nom à la promotion du duc de Saxe-Zeits, évoque de Javarin, que l'empereur vouloit absolument porter à la pourpre, la double friponnerie, dis-je, par laquelle il pensa tromper le pape et le roi, en faisant passer l'évêque et l'abbé d'Auvergne avec lui, disant au pape que le roi ue consentiroit à l'évcque qu'à cette seule condition en faveur de son neveu par amitié pour lui, et mandant au roi que, ne pouvant plus empêcher la promotion de l'évêque, il avoit au moins obtenu qu'un François fût promu avec l'impérial, à quoi le pape n'avoit jamais voulu consentir que pour l'abbé d'Auvergne, par amitié pour lui, cardinal de Bouillon. Le pape, depuis si longtemps arrêté sur la promotion de l'évêque de Javarin par les plus fortes protestations du roi, qui n'avoit jamais voulu écouter nulle condition là-dessus, fut si étonné de la proposition du cardinal de Bouillon, dont l'ambition étoit connue et la probité fort démasquée, que Sa Sainteté prit le parti de mander le fait au roi par un billet de sa main , pour être éclairci par sa réponse , et de faire passer ce billet droit à Torcy pour le remettre au roi sans aucune participation de son nonce ni de ses principaux ministres à Rome. Le roi lui répondit de sa main par la même voie, le remercia, lui témoigna toute son indignation, et, insistant également contre la promotion de l'évêque de Javarin , lui déclara qu'il aimeroit mieux qu'il le fît cardinal seul que de faire avec lui l'abbé d'Auvergne; qu'il ne souffriroit pas quil le fût. Ce mot n'est que pour en rappeler ici la mémoire ; l'histoire entière se trouve mieux au temps où elle arriva et où elle a été ici rapportée.

Mais à propos des raisons d'exclusion de l'abbé d'Auvergne sur Cambrai par rapport à sa famille, je ne puis m'empêcher de remarquer ici, puisque cela s'y présente naturellement , l'esprit suivi des Bouillon depuis que Henri IV eut fait la fortune du vicomte de Turenne en lui faisant épouser l'héritière de Sedan, le fit maréchal de France pour y atteindre , et le soutint pour en conserver les biens contre l'oncle paternel et ses enfants , quoique le maréchal n'eût point eu d'enfants de leur nièce et cousine. Je ne parle point de tout ce qu'il fit contre Henri IV et contre Louis XIII depuis qu'il se figura être prince , ni de ce que firent ses enfants. Je me borne ici à dire un mot de leurs mariages , pour se fortifier au dehors pour leurs félonies dont la vie de ce maréchal, depuis cette époque, et celle de ses fils n'a été qu'un tissu, et les mariages de leur postérité , quoique leur foiblesse et la puissance de Louis XIV depuis la paix des Pyrénées ne leur ait laissé que la volonté d'imiter leurs pères sans leur en laisser les moyens. Ce n'est pas leur rien prêter : on le prouve par la désertion du prince d'Auvergne en pleine guerre , en plein camp , sans mécontentement aucun , et par la seule et folle espérance de devenir stathouder de Hollande en se signalant comme il fit contre le roi en propos et en service. On le prouve par la félonie du cardinal de Bouillon. On le prouve par le refus de se reconnoître

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