‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence; (volume 2)Chapitre 256 sur 335 · ÉDIT POUR LA COMPAGNIE DES INDES · texte numérisé non relu

ÉDIT POUR LA COMPAGNIE DES INDES

rendre cette compagnie compagnie de commerce ; c'étoit sous un nom plus doux, mais obscur et simple, lui attribuer le commerce exclusif en entier. On peut jt'ger comment une telle résolution put être reçue dans le public, poussé à bout de la défense sévère, sous de grandes peines, d'avoir plus de cinq cents livres en argeiit chez soi, d'y être visité et fouillé partout, et de ne pouvoir user que de billets (ie banque pour payer journellement les choses les plus médiocres et les plus nécessaires à la vie. Aussi opéra-t-elle deux choses : une aigreur qui s'aigrit tellement par la difficulté de toucher son propre argent, jour par jour, pour 9a subsistance journalière, que ce fut merveille comment l'émeute s'apaisa et que tout Paris ne se révoltât pas tout la fois; l'autre, que le parlement, prenant pied sur celte émotion publique, tînt ferme jusqu'au bout contre l'enregistrement de l'édit. Le 15 juillet „le chancelier montra chez lui le projet de ledit aux députés du parlement, qui furent chez lui jusqu'à neuf heures du soir sans s'être laisse persuader. Le lendemain 16, le projet de l'édit fut montré au conseil de régence. M. le duc d'Orléans, soutenu de M. le Duc, y parla bien, parce qu'il ne pouvoit parler mal , même dans les plus mauvaises thèses. Personne ne dit mot. et on ploya les épaules. Il fut résolu de la sorte d'envoyer le lendemain. 17 juillet, l'édit au parlement.

Ce même jour 17 , au matin, il y eut une telle foule à la banque et dans les rues voisines pour avoir chacun de quoi aller au marché, qu'il y eut dix ou douze personnes étouffées. On porta tumultuairement trois de ces corps morts à la porte du Palais-Royal , où le peuple vouloit entrer à grands cris. On y fit promptement marcher un détachement des compagnies de la garde du roi , des Tuileries. La Vrillière et Le Blanc haranguèrent séparément ce peuple. Le lieutenant de police y accourut; on fit venir des brigades du giet'. On fit après emporter les corps morts, et par douceur et cajoleries on vint enfin à bout de renvoyer le peuple , et le détachement de la garde du roi s'en retourna aux Tuileries. Sur les dix heures du matin, que tout cela finissoit, Law s'avisa d'aller au Palais-Royal; il reçut force imprécations par les rues. M. le duc d'Orléans ne jugea pas à propos de le laisser sortir du Palais-Royal, où, deux jours après, il lui donna un logement. Il renvoya son carrosse, dont les glaces furent cassées à coups de pierres. Son logis en fut attaqué aussi avec grand fracas de vitres. Tout cela fut su si tard dans notre quartier des Jacobins de la rue Saint-Dominique', qu'il n'y avoit plus apparence de rien quand j'arrivai au Palais-Royal, où M. le duc d'Orléans, en très-courte compagnie, étoit fort tranquille et montroit que ce n'étoit pas lui plaire que de ne l'être pas. Ainsi je n'y fus pas long-

4. Le guet était la garde qui veillait à la sûreté de Paris. On distinguait, au xvni' siècle, le guet à cheval et le guet à pied : le premier se composait de cent soixante cavaliers, et le second de quaire cent soixaute-douze fantassins.

2. Saint-Simon a déjà indiqué, dans plusieurs passages de ses Mémoires, qu'il demeurait rue Saint-Dominique, près des Jacobins (noviciat des dominicains réformés, aujourd'hui Saint-Thomas d'Aquin et Musée d'artillerie).

320 LE PARLEMENT REFUSE DE l'ENREGISTRER. [1720]

temps, n'y ayant rien à faire ni à dire. Ce même matin l'édit fut porté au parlement; il refusa de l'enregistrer et envoya les gens du roi à M. le duc d'Orléans pour lui rendre compte de leurs raisons, lequel demeura fort piqué de ce refus. On publia le lendemain par la ville une ordonnance du roi, portant défense au peuple de s'assembler, sous de grandes peines, et qu'à cause des inconvénients arrivés la veille à la banque, on n'y donneroit point d'argent et qu'elle seroit fermée jusqu'à nouvel ordre. On fut plus heureux que sage; car, de quoi vivre en attendant? et si rien ne branla, ce qui marque bien la bonté et l'obéissance de ce peuple qu'on mettoit à tant et de si étranges épreuves. On fit néanmoins venir des troupes auprès de Charenton, q.i étoient A. travailler au canal de Montargis, quelques régiments de cavalerie et je dragons à Saint-Denis, et le régiment du roi sur les hauleurs de Chaillot. On envoya de l'argent à Gon-sse, pour faire venir les boulangers comme à l'ordinaire, de peur de leur refus de prendre des billets, comme faisoient presque tous les marchands et les ouvriers de Paris, qui ne vouloient plus recevoir de papier. Le régiment des gardes eut ordre de se tenir prêt, et les mousquetaires de ne s'éloigner point de leurs deux hôtels et de tenir leurs chevaux bridés.

Ce même jour du refus du parlement d'enregistrer l'édit, je fus mandé au Palais-Royal sur les cinq heures après midi. M. le duc d'Orléans m'apprit la plupart des choses faites ou résolues qui viennent d'être rapportées, se plaignit fort de la mollesse du chancelier avec le parlement et dans les conférences chez lui avec les députés de cette compagnie ; et de là force reproches de l'embarras où je le mettois par mon opiniâtreté à ne vouloir point des sceaux. Je lui répondis qu'avec sa permission je pensois tout autrement. « Comment, m'interrompit-il vivement, me ferez-vous accroire que vous auriez été aussi mou que le chancelier, et que vous ne leur eussiez pas fait peur? — Ce n'est pas cela, repris-je; mais vous n'ignorez pas à quel point je suis avec le premier président et que je ne suis pas agréable au parlement depuis la belle aifaire du bonnet, où votre mollesse et votre peur du parlement, vous qui aujourd'hui la reprochez aux autres, nous a mis dans la fange, et vous dans le bourbier, par l'audace et l'intérêt du parlement, du premier président et de leur cabale, après qu'ils ont eu reconnu par là, dès * entrée de votre régence, à qui ils avoient afl'aire et comment vous manier; aussi s'y sont-ils donné ample carrière; vous les aviez abattus par le lit de justice des Tuileries, vous ne l'avez pas soutenu: cette conduite leur a remis les esprits, et la cabale tremblante a repris force et vigueur. Cette courte récapitulation ne seroit pas inutile, si à la fin vous en pouviez et saviez profiler. Mais revenons à moi et aux sceaux. Persuadez-vous, monsieur, que, si ces gens-là se montrent si revèches à un magistrat nourri dans leur sein , qui est leur chef et leur supérieur naturel, qu'ils aiment et dont ils se .savent aimés, persuadezvous, dis-je, qu'ils se seroient montrés encore plus intraitables avec un supérieur précaire, regardé par eux comme un supérieur de violence, sans qualité pour l'être, revêtu d'une dignité qu'ils ha'issent et qu'ils uerséculent avec la dernière audace et la plus impunie; homme d'épée,

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