‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence; (volume 3)Chapitre 100 sur 298 · BASSESSES DE CELLAMARE · texte numérisé non relu

BASSESSES DE CELLAMARE

ment publié de ses dangereuses pratiques, il déclara à son neveu que, s'il ne pouvoit espérer de le guérir de la frayeur que le pouvoir d'un premier ministre lui inspiroit , et comme courtisan et comme ambassadeur, il le prioit au moins et lui conseilloit d'épargner tant de ruses inutilement employées pour attirer dans ses sentiments un oncle vieilli dans les affaires , assez instruit du mérite d'Albéroni pour mépriser sa personne et sa toute-puissance. En même temps il tournoit en ridicule les projets de l'Espagne; il disoit que tout le monde rioit de voir que cette couronne prétendît donner la loi quand elle étoit elle-même exposée et sur le point d'être forcée de la recevoir; qu'il sembloit par les discours de ses ministres à Rome que le royaume de Naples fût déjà conquis, le Milanois englouti, l'infant don Carlos grand-duc de Toscane et duc de Parme et de Plaisance ; qu'il ne manquoit rien à ces progrès si rapides que la petite circonstance qu'il n'y avoit pas la moindre ombre de vérité; qu'au lieu de ces fables, la monarchie d'Espagne étoit tellement ruinée par des dépenses capricieuses et foUes que le roi d'Espagne , trompé par les espérances dont on l'amusoit de recouvrer les domaines d'Italie, emploieroit seulement ses richesses à défendre et enrichir le duc de Parme.

Cellamare, très-attentif à sa fortune, vouloit en même temps plaire à la cour d'Espagne et ménager son oncle; l'événement lui fit voir que l'un et l'autre ensemble étoit impossible; mais avant qu'il en eût fait l'expérience entière , ne pouvant rien mander à son oncle d'agréable de la part de l'Espagne , il essaya de le consoler et de l'adoucir en l'assurant que la cour de France étoit très-satisfaite de la conduite qu'il tenoit à l'égard de la constitution , etc.

11 est certain que le pape connoissoit l'intérêt qu'il avoit de ménager les couronnes dans une conjoncture où il s'agissoit de donner à plusieurs États d'Italie une nouvelle face par le traité de paix qu'on proposoit de faire entre l'empereur et le roi d'Espagne. Les droits du saint-siége étoient particulièrement intéressés dans les dispositions projetées , et le pape prévoyoit assez qu'il auroit à souffrir s'il n'avoit pour lui les princes dont le secours et la puissance pouvoient le garantir du préjudice dont il étoit menacé. Sa Sainteté, connoissant ses intérêts, se contentoit cependant de simples paroles ; elle faisoit dire qu'elle désiroit sincèrement la paix entre l'empereur et le roi d'Espagne; elle avertissoit qu'une paix contraire à la justice ne pouvoit être bonne , mais loin de se concilier avec aucun des princes intéressés à la conclusion de ces grands différends. La seule règle de sa politique étoit de faire par pure crainte tout ce que l'empereur exigeoit d'elle , pendant qu'elle montroit beaucoup de vigueur dans toutes les affaires qui regardoient la France et l'Espagne. Véritablement on auroit tort de condamner la fermeté que le pape fit paroître aux instances réitérées fréquemment que le roi d'Espagne lui fit d'accorder au cardinal Albéroni les bulles de l'archevêclié de Séville. Sa Majesté Catholique eut lieu de s'en repentir dans les suites aussi bien que du cardinalat qu'elle avoit procuré à cet étrange sujet. Mais alors il gouvernoit la monarchie d'Espagne , et les affaires d'un tel ministre devenoient les intérêts les plus importants et du prince et de

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la couronne. Après cette affaire principale, sollicitée vivement par le cardinal Acquaviva , il y en avoit encore une autre où Albéroni avoit intérêt; c'étoit celle de l'accusation que les Allemands avoient intentée contre lui auprès du pape , fondée sur les négociations prétendues de ce premier ministre avec la Porte.

Le prince de Cellamare , quoique dans un emploi qui ne l'engageoit nullement à prendre connoissance de ce que les Allemands faisoient à Rome, encore moins de répondre aux invectives qu'ils y publioient contre Albéroni , crut cependant faire un trait de bon courtisan , et marquer son zèle pour la gloire du premier ministre de son maître , en répondant à l'écrit imprimé et publié par les Allemands. Il le fit par une lettre qu'il écrivit à Acquaviva , et ce dernier , n'osant la rendre publique sans en avoir demandé un ordre précis au roi son maître, la fit voir au pape, et ne lui en demanda pas le secret. Ce cardinal étoit naturellement ennemi du cardinal del Giudice, et Giudice ne douta pas un moment que, sous le faux prétexte de faire honneur à Cellamare, Acquaviva n'eût été bien aise d'avoir une pièce entre les mains capable d'irriter à jamais la cour de Vienne contre Cellamare, et d'empêcher qu'il ne fût rétabli dans ses biens, que leur situation dans le royaume de Naples soumettroit par la paix à la domination des Allemands. Il en fit des reproches à son neveu , trouvant que , pour un homme sage , il avoit agi trop légèrement, et sans réflexion sur les conséquences dangereuses d'accuser si souvent et si clairement les ministres impériaux de fausseté et de supposition. Giudice ne s'étoit pas encore déclaré pour l'empereur, mais vraisemblablement il en avoit déjà pris la résolution, et, l'écrit de Cellamare paroissant dans une pareille conjoncture , en étoit d'autant plus désagréable à son oncle; car il savoit que le démérite d'un seul devient à la cour de Vienne celui de toute une famille , que les Impériaux ne pardonnent jamais, et que le ressentiment et la vengeance de leur part s'étendent à toute la race tant que les générations subsistent. Giudice , mécontent du roi d'Espagne et de son gouvernement , continuoit à le décrier de toute son éloquence , en séparant toujours avec respect le roi de son premier ministre.

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