‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence; (volume 3)Chapitre 99 sur 298 · SECRET SUR SON ENTREPRISE · texte numérisé non relu

SECRET SUR SON ENTREPRISE

désignoit, malgré eux, des successenrs, déclaroient hautement qu'ils ne cuiisentiroient jamais à laisser entrer, tant qu'ils vivroient, des garnisons espagnoles dans leurs places. Cette condition , étant une de celles qu'on offroit au roi d'Espagne comme une sûreté de l'exécution du traité, elle donnoit aussi lieu à Albéroni de s'écrier que ce plan étoit un pot-pourri infâme, qui disposoit contre toutes les règles et tyranniquement des biens et de l'État des souverains ; que les Anglois vouloient être les maîtres du monde pour le partager à leur fantaisie , et que cette malheureuse France , concourant à des maximes si impies , aidant ellemême à se forger des fers, oubliant ses maximes fondamentales, rejetoit absolument les résolutions qu'elle avoit constamment suivies jusqu'alors de réprimer la barbarie allemande et l'insolence des Anglois.

Les ministres d'Espagne eurent ordre de s'expliquer à peu près dans les mêmes termes en France et en Angleterre. Beretti devoit parler de même en Hollande , et déclarer au Pensionnaire , que , si le roi d'Espagne avoit à mourir, qu'il ne mourroit que l'épée à la main , et qu'il ne céderoit qu'à la dernière extrémité ; qu'enfin Sa Majesté Catholique feroit connoître que , si elle avoit reçu la loi en souscrivant au traité d'Utrecht , elle se l'étoit elle-même imposée par sa déférence respectueuse pour les conseils du roi son grand-père. Beretti eut ordre d'ajouter que , si la république de Hollande entroit dans un complot aussi indigne que celui qu'on avoit tramé, il dépendoit d'elle de le faire, mais qu'elle pouvoit s'assurer que jamais le roi son maître n'oublieroit une telle injure. Les ministres d'Espagne eurent en même temps soin de faire connoître que jamais le roi d'Espagne n'avoit promis de suspendre l'exécution des projets qu'il méditoit. En etfet on pressoit plus que jamais l'armement de la flotte, et vers le commencement de mai, on disoit à Madrid qu'elle seroil prête à mettre à la voile le 20 du même mois. Bien des gens croyoient le débarquement destiné pour Naples, persuadés que le roi d'Espagne avoit un parti puissant dans ce royaume; d'autres assuroient que la reine d'Espagne, en particulier, souhaitoit qu'on introduisît des garnisons dans les places du grand-duc et du duc de Parme. Il est certain que le secret avoit été gardé très-exactement, et que les agents du roi de Sicile, malgré leur activité, ne découvroient encore que ce que le public savoil du nombre et de la qualité des troupes qu'on faisoit embarquer; mais ils ignoroient absolument le but de l'entreprise, et se trompoient comme les autres dans leurs conjectures.

Albéroni coatinuoit d'avoir beaucoup d'égards pour Nancré. Ils avoient souvent de longues conférences. Le colonel Stanhope étoit introduit à quelques-unes. Il en avoit aussi de particulières avec le cardinal. Les courriers dépêchés continuellement de Paris à Madrid, et de Madrid à Paris, donnoient lieu de croire que la France et l'Espagne agissoient de concert; que, si ce n'étoit pour l'exécution du traité, ce seroit pour la guerre. Les ministres anglois, bien instruits de la manière dont le régent pensoit, ne témoignoienl nulle jalousie de ses négociations à Madrid; mais le colonel Stanhope étoit persuadé que ni les instances des François ni les siennes n'apporleroient de changement i la résolution que le roi d'Espagne avoit prise de faire la guerre. Il remit au cardinal une lettre SMirr-SiMON X 10

146 RÉPONSE d'aLBÉRONI Â STANHOPE. [1718]

qu'il avoit reçue pour lui du comte de Stanhope, son cousin, contenant de nouvelles instances pour l'acceptation du projet. Albéroni y répondit dans les termes suivants :

a Si les prémisses que Votre Excellence établit dans sa lettre du 29 du passé étoient vraies , les conséquences seroient infaillibles ; mais il est question que laboramus in principiis. Enfin le roi catholique est malheureux , puisque après avoir donné les dernières marques d'amitié au roi de la Grande-Bretagne, et de sa bienveillance à la nation angloise, non- seulement il ne peut tirer de l'un et de l'autre une juste reconnoissance , mais l'état même d'indifférence lui sera refusé. Je me rapporte à tout ce que le marquis de Monteléon lui dira là-dessus de ma part. »

Albéroni se récrioit souvent sur l'ingratitude des Anglois; il vouloit faire croire qu'il recevoit souvent des reproches du roi et de la reine d'Espagne , de la vivacité qu'il avoit témoignée lorsqu'il avoit été question de conclure les deux derniers traités avec le roi Georges. Il prétendoit que Leurs Majestés Catholiques lui répétoient fréquemment qu'il s'étoit laissé trop facilement séduire par les promesses des Anglois. Il se consoloit par l'espérance de faire bientôt éclater aux yeux du monde la T^uissance où l'Espagne s'étoit élevée depuis le peu de temps qu'il la gouvernoit. On étoit à la veille de voir dans la Méditerranée trois cents voiles sous pavillon d'Espagne, trente-trois mille hommes de débarquement , cent pièces de canon de vingt-quatre , vingt autres de campagne , vingt raille quintaux de poudre, cent mille boulets, trois cent soixantesix mille outils à remuer la terre , des bombes et des grenades à proportion. Il s'applaiidissoit en songeant qu'on verroit en peu d'histoires un débarquement de trente-trois mille hommes avec un train semblable , particulièrement six mille chevaux. Il se flattoit d'être absolument maître de ces troupes, parce qu'elles avoient été payées avec profusion, et parce qu'il avoit avancé plusieurs officiers de mérite. Le trésor pour l'armée et pour la flotte montoit à un million et demi d'écus. Indépendamment de cette somme , Albéroni avoit encore fait remettre à Gênes vingt-cinq raille pistoles pour le duc de Parme.

Tant de dispositions faites dans un temps où l'Espagne n'avoit encore donné nulle marque de sa nouvelle puissance, étoient pour son ministre autant de sujets de croire que par son travail et par son industrie , en élevant son maître , il s'étoit lui-même mis au-dessus de ses ennemis personnels ; qu'il n'avoit rien à craindre de leurs traits ; qu'en vain ils s'efîorçoient de le noircir, d'employer la calomnie pour le rendre odieux , soit à l'Espagne , soit au duc de Parme ; qu'ils ne réussiroient pas à détruire le crédit et la réputation que son mérite confirmé par ses grands services lui avoit acquis. Le roi et la reine d'Espagne, dont il possédoil alors la faveur et la confiance, l'entretenoient dans la bonne opinion qu'il avoit plus que personne et de ses talents et de l'étendue (le son génie. Comme il éLoit maître d'employer comme il vouloit le nom de Leurs Majestés Catholiques, il ne manqua pas de dire qu'elles avoient regardé avec autant d'indignité que de mépris le iibelle infâme divulgué contre lui par l'ambassadeur de l'empereur à

[1718] PLAINTES ET VANTERIES d'aLBÉRONI. 147

la cour de Rome. Albéroni promit de se venger du perfide ministre de la cour de Vienne, accoutumé, disoit-il, à se servir d'impostures, et de faire la guerre aux Allemands de manière que cette barbare nation s^en sentiroit longtemps.

Il ne menaçoit pas moins le pape que l'empereur, quoique ce fût en termes plus doux. Il déploroit le peu de courage que le chef de l'Église montroit lorsqu'il s'agissoit de défendre la religion. Albéroni, plein de zèle , gémissoit de voir les Allemands profiter de la foiblesse du saintpère, et l'engager à faire chaque jour quelque demande contraire à sa conscience et à son honneur. Il laissoit entrevoir que Sa Sainteté auroit lieu de se repentir de la manière dont elle en usoit à son égard , autant que de la partialité qu'elle témoignoit pour l'empereur. Elle suspendoit encore les bulles de Séville; mais Albéroni, déjà pourvu de l'évèché de Malaga , jouissoit du revenu des deux églises. Il se vanta qu'ils lui suffiroient pour vivre commodément à Madrid à la barbe de Pantalon et pour aller en avant. Il voulut de plus faire connoître à la cour de Rome qu'il pouvoit compter sur les égards que la cour de France auroit pour lui, et qu'il n'avoit point à craindre que le régent entreprît de le traverser; la preuve dont il se servit fut de révéler à ses amis que le cardinal del Giudice s'étant adressé au régent pour se justifier auprès du roi d'Espagne par l'intercession de Son Altesse Royale, non-seulement elle ne lui avoit rendu aucun office, mais même avoit envoyé les lettres tout ouvertes de Giudice à Albéroni , sans les accompagner de la moindre ligne ni pour lui ni pour Sa Majesté Catholique.

Toutefois Giudice comptoit beaucoup sur les offices de M. le duc d'Orléans; il étoit même si persuadé qu'ils réussiroient, qu'en attendant la réponse de Son Altesse Royale, il différoit à exécuter les ordres qu'il avoit reçus d'ôter les armes d'Espagne de dessus la porte de son palais. En vain Cellamare, son neveu, le pressoit d'obéir, il attribuoit ses instances au désir lâche et bas de plaire au premier ministre. Giudice lui reprocha plusieurs fois la déférence excessive qu'il avoit pour les folies furieuses d'Albéroni, et le peu d'attention qu'il faisoit aux représentations que le régent s'étoit chargé de faire, dont il convenoit par toutes sortes de raisons d'attendre le succès. Ces reproches renouvelèrent d'autres plaintes plus anciennes que Giudice croyoit avoir lieu de faire de son neveu, et rappelant ce qui s'étoit passé entre eux quelques années auparavant, il compara les insinuations que Cellamare lui faisoit alors à celles que ce même neveu , si zélé pour son oncle , lui avoit faites à Bayonne pour l'engager à signer l'infâme projet d'Orry sans y changer \m iota. Le bruit se répandit que Giudice avoit fait des projets et pris des mesures pour retourner en Espagne en cas que le roi catholique vînt à mourir, comptant beaucoup sur la tendresse du prince des Asturies pour lui, et sur la faveur dont il jouiroit auprès de lui s'il monloit sur le trône. Ces projets vrais ou faux , et les soupçons des correspondances que ce cardinal entretenoit en Espagne . causèrent la prison d'un nommé don François d'Aguilar, que le roi d'Espagne (it arrêter comme principal entremetteur de cette correspondance. Giudice la désavoua, et, traitant de calomnie inventée par Albéroni ce qu'on avoit fausse-

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