TIMIDITÉ NATURELLE DU PAPE
ses espérances pour sa famille , l'attachoient à l'empereur. Aucune autre puissance ne combattant ces motifs par d'autres plus forts et de même nature , le cardinal Aibane travailloit avec succès pour le parti qu'il avoit embrassé; il réussissoit moins par la confiance que le pape avoit en lui, que parce que le caractère d'esprit de Sa Sainteté étoit timide, et qu'il étoit facile de l'obliger par la crainte à faire les choses même qui paroissoient le plus opposées à sa manière de penser. Ce moyen, employé à «Dropos, força Sa Sainteté de rompre avec l'Espagne, et cependant elle écrivit au roi catholique une lettre où , mêlant les plaintes aux menaces, laissant entrevoir des sujets d'espérance, évitant de s'engager, il paroissoit qu'elle craignoit les suites de la démarche qu'on lui faisoit faire, et que, si elle eût suivi son génie, elle auroit simplement tâché de gagner du temps pour voir quels seroient les événements de la campagne et se déterminer en faveur du plus heureux.
Il y avoit alors lieu de douter de quel côté la fortune se déclareroit. L'Italie étoit persuadée que le roi d'Espagne étoit secrètement d'accord avec le roi de Sicile, parce qu'il n'étoit pas vraisemblable que le roi d'Espagne entreprît, seul et sans alliés, une guerre difficile, et que les Allemands, maîtres de Naples et de Milan, les soutiendroient aisément avec les forces qu'ils avoient dans ces deux Etats. On croyoit à Rome que la ligue étoit signée; le nonce l'avoit écrit de Madrid au pape. Les partisans de la couronne d'Espagne commençoient à donner des conseils sur la conduite qu'elle devoit tenir pour se réconcilier avec les Italiens , et regagner leur affection qu'elle avoit perdue en faisant précédemment la guerre conjointement avec la France. Deux moyens selon eux suffisoient pour y parvenir. Le premier étoit de délivrer le pape des vexations qu'il essuyoit de la part des Allemands, l'une au sujet de Comachio que l'empereur avoit usurpé sur l'Église, et qu'il retenoit injustement ; l'autre en faveur du duc de Modène que les Impériaux protégeoient aux dépens de la ville et du territoire de Bologne , à l'occasion des eaux dont le Bolonois couroit risque d'être inondé. Les amis de l'Espagne comptoient qu'il lui seroit facile de faire restituer au saint-siége la ville et les dépendances de Comachio, encore plus aisé de ranger à son devoir un petit prince tel que le duc de Modène; qu'un tel service rendu à l'Église , dans le temps même que le pape en usoit si mal à l'égard de Sa Majesté Catholique, feroit d'autant plus éclater sa piété , qu'il augmenteroit les soupçons que les Allemands avoient déjà des intentions de Sa Sainteté, au point qu'elle n'auroit plus d'autre parti à prendre que de se jeter entre les bras d'un prince qui se déclaroit son protecteur , lorsqu'il avoit le plus de sujet de se plaindre de la partialité qu'elle témoignoit pour ses ennemis.
Selon ces mêmes conseils , rien n'éloit plus facile que de s'emparer de l'État de Modène, de forcer le duc à restituer l'usurpation qu'il avoit faite de la Mirandole; et comme le prince qu'il avoit privé de ce petit État étoit alors grand écuyer du roi d'Espagne, on supposoit que le duc de Modène, privé de son pays, iroit à son tour à Vienne briguer la charge de grand écuyer de l'empereur. On intéressoil dans ces projets la reine d'Espagne, et pour la flatter, on vouloit aussi que le duc de Mo-