LES DEUX ALBANE
qu'il étoit sa créature; mais peut-être que cette extrémité ne seroit pas moins désagréable pour Sa Sainteté; que Leurs Majestés Catholiques soutiendroient leur engagement, et que de sa part il feroit tout ce que les lois divines et humaines lui suggéreroient; que, s'il secondoit seulement le génie de certaines gens, on verroit bientôt de si belles scènes, que le pape regretteroit d'y avoir donné lieu. Le cardinal Albane, neveu du pape, étoit dévoué à l'empereur. Don Alexandre Albane, frère cadet du cardinal , qui n'étoit pas encore honoré de la pourpre , avoil pris une route contraire à celle que suivoit son aîné; et, soit par antipathie, soit par une politique assez ordinaire dans les familles papales , il avoit reçu du feu roi une pension secrète de douze mille livres. Il continuoit par les mêmes motifs de se dire attaché à la France et à l'Espagne. Albéroni lui fit part de ses plaintes. Il aflectoit de ne pouvoir croire que le pape voulût ajouter foi à la calomnie dont les Allemands prétendoient le noircir dans l'esprit de Sa Sainteté; mais il prolestoit en même temps que, si elle étoit assez foible pour se porter à quelque résolution contraire à la dignité comme à la réputation d'un cardinal , il avoit reçu de Dieu assez de force comme assez de courage pour se défendre ; qu'on verroit de belles scènes, et qu'elle seroit fâchée d'y avoir donné lieu. Il fit prier don Alexandre de ne rien cacher au pape, même de lui dire que, si les choses continuoient comme elles avoient commencé, le marquis de Lede seroit aux portes de Rome avant le mois d'octobre. Albéroni louoit la reine d'Espagne d'avoir dit que le saint-père abusoit de la bonté, de la piété et de la religion du roi Catholique. Ce ministre annonçoit une division prochaine , qui ne seroit pas honorable pour le pape parce qu'enfin Sa Majesté Catholique , se voyant forcée d'exposer par un manifeste ce qu'elle avoit souffert , rouvriroit des plaies refermées , qu'il seroit plus à propos pour Sa Sainteté de laisser oublier; que le public disoit déjà que le pape ne refusoit les bulles de Séville, que parce que le comte de Gallas avoit menacé Sa Sainteté de se retirer si elle les accordoit, et annoncé qu'en ce cas le nonce seroit chassé de Vienne; mais Albéroni prétendoit que l'Espagne pouvoit aussi menacer à plus juste titre. Il se plaisoit à parler de la flotte qu'il avoit équipée et mise en mer, des forces de cette couronne, et de sa puissance qu'il se vantoit d'avoir relevée. L'Europe devoit avoir de plus grands efforts et de plus grands succès l'année suivante, et dès lors, il prenoit les mesures nécessaires pour y réussir. Des machines en l'air dévoient produire des scènes curieuses, et tel, qui se croyoit alors obligé à des respects humains, joueroit un autrf: jeu s'il pénétroit dans l'avenir. C'étoit ainsi qu'Albéroni s'applaudissoit de ses projets et des ordres qu'il avoit donnés pour leur exécution, s'expliquant mystérieusement, même à ceux qui dévoient concourir au succès de ces grands desseins.
Le marquis de Lede, général de l'armée, ignoroit en s'embarquant , quelle en étoit la destination. Il devoit, quand il seroit à la hauteur de l'île de Sardaigne, ouvrir un paquet écrit de la main d'Albéroni , signé du roi d'Espagne. Il y trouveroit seulement le lieu du rendez-vous de la flotte indiqué aux îles de Lipari. En y arrivant, il ouvriroit une seconde enveloppe, qui reafermoit les ordres de Sa Majesté Catholique.