CE QUI CONCERNE LES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
que j'ai copié , fasse par son agrément et sa douceur sauter aux yeux sa différence d'avec le mien , je n'ai pas voulu toutefois laisser ignorer au lecteur, si jamais ces Mémoires en trouvent, ce qui n'est pas de moi, ( par le mépris que j'ai pour les plagiaires . et lui donner en même temps i la confiance la plus entière dans ce que je rapporte des affaires étrangères , en lui expliquant d'où je l'ai pris pour suivre fidèlement la règle que je me suis imposée, de ne rien exposer dans ces Mémoires qui n'ait passé par mes mains ou sous mes yeux , ou qui ne soit tiré des sources les plus certaines que je nomme ea exprimant de quelle manière je l'y ai puisé. Reste maintenant, avant que de reprendre le fil des événements de cette année 1718, à faire quelques courtes réflexions sur ce qu'on vient de voir des affaires étrangères. Ce n'est pas que j'ignore le peu de place et la rareté dont les réflexions doivent occuper qui fait et qui lit des histoires , et plus encore des Mémoires, parce qu'on veut suivre les événements, et que la curiosité ne soit pas interrompue pour ne voir que des raisonnements souvent communs, insipides et pédants, et ce que celui qui écrit veut donner à penser de son esprit et de son jugement. Ce n'est point aussi ce qui me conduit à donner ici quelques réflexions, mais l'importance de la matière et les suites funestes de l'enchaînement qu'elles ont formé , sous lesquelles la France gémira peut-être des siècles.
J'ai souvent ouï dire au P. de La Tour, général de l'Oratoire, qui étoit un homme de beaucoup de sens, d'esprit et desavoir, et d'une grande conduite et piété, qu'il falloit que les hommes fussent bien peu de chose devant Dieu, à considérer, dans la plupart des empereurs romains, quels maîtres il avoit donnés à l'univers alors connu, et en comparaison desquels les plus puissants monarques de ces derniers siècles n'égalent pas en puissance et en étendue de gouvernement les premiers officiers que ces empereurs employoient sous eux au gouvernement de l'empire. Si, de ces monarques universels, on descend à ceux qui leur ont succédé dans la suite des siècles et dans les diverses divisions qu'a successivement formées la chute de l'empire romain, on y retrouvera en petit la même réflexion à faire, et on s'étonnera de qui les divers royaumes sont devenus la proie et le jouet sous les rois particuliers. Je ne sais si c'est que le spectacle frappe plus que la lecture, mais rien ne m'a fait tant d'impression que ce qui vient d'être exposé sur les affaires étrangères. On y voit les deux plus puissantes monarchies gouvernées par deux princes entièrement différents, dont le trèsdifférent caractère s'aperçoit pleinement en tout avec une supériorité d'esprit transcendante, et très-pénétrante dans l'un des deux, également conduits comme deux enfants par deux hommes de la lie du peuple, qui font tranquillement et sans obstacle chacun leur maître et la monarchie qu'il domine, l'esclave et le jouet de leur ambition particulière contre les intérêts les plus évidents des deux princes et des deux monarchies. Deux hommes sans la moindre expérience, sans quoi que ce soit de recommandable , sans le plus léger agrément personnel, sans autre appui chacun que de soi, qui ne daignent ou ne peuvent cacher leur intérêt et leur ambition à leur maître, ni leur fougue et leurs fureurs,
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et qui presque dès le premier degré ne ménagent personne, et ne montrent que de la terreur. Un court détail trouvera son application importante.
Il faut premièrement se rappeler ce qui s'est passé dans la guerre qui a suivi l'avènement de Philippe V à la couronne d'Espagne , les funestes revers qui ont ébranlé les trônes du grand-père et du petit-fils , les circonstances affreuses et déplorables où ils se sont trouvés de ne pouvoir ni soutenir la guerre davantage ni obtenir la paix ; l'un prêt à passer la Loire pour se retirer vers la Guyenne et le Languedoc , l'autre à s'embarquer avec sa famille pour les Indes ; l'énormilé et la mauvaise foi des propositions faites à Torcy dans la Haye, et à nos plénipotentiaires à Gertruydemberg: enfin les miracles de Londres, qui tirèrent ces deux monarques des abîmes par la paix d'Utrecht , et finalement par celles de Rastadt et de Bade. C'est ce qui se voit dans ces Mémoires pour les événements et pour les pourparlers de paix et les traites , par les copies des Pièces originales que Torcy, par qui tout a passé, m'a prêtées, et dont j'ai parlé plus d'une fois; on les trouvera dans les Pièces. D'une situation si forcée et si cruelle , des conditions affreuses ardemment désirées pour en sortir du temps du voyage de Torcy à la Haye , et de la négociation de Gertruydemberg à l'état où la paix d'Utrecht et sa suite de Rastadt et de Bade ont laissé !a France et l'Espagne , la disproportion est telle que de la mort à la vie. Tout conspiroit donc à persuader la jouissance d'un si grand bien , et si peu espérable ; d'en profiter pour la longue réparation des deux royaumes , que de si grands et si longs revers avoient mis aux abois , et se garantir cependant avec sagesse de tout ce qui pouvoit troubler cette heureuse tranquillité, et exposer l'épuisement où on étoit encore à de nouveaux hasards. La droite raison, le simple sens commun , démontrent que ce but étoit ce qui devoit faire l'entière et la continuelle application du gouvernement de la France et de l'Espagne. Celle-ci à la vérité n'étoit pas comme la France en paix avec toute l'Europe.
L'empereur seul , séparé à son égard de toutes les autres puissances , n'avoit consenti qu'à une longue trêve, mais aussi bien cimentée qu'une paix, et pour les conditions et pour les garanties. L'Espagne en jouissoit paisiblement, en attendant que les temps et les conjonctures devinssent assez favorables pour convertir cette trêve en une paix. Le roi d'Espagne ne pensoit qu'à en jouir cependant , et à réparer son royaume et ses forces. Il y étoit également convié par le dedans qui en avoit grand besoin , et par le dehors où il n'auroit pu compter que sur la France , qui sentoit ses besoins et qui vouloit conserver la paix; qui de plus avoit perdu Louis XIV ; qui étoit ainsi tombée dans une minorité ; enfin qui , au lieu d'un grand roi , a'ieul paternel de Philippe V , étoit gouvernée par un régent , que Mme des Ursins avoit, comme on l'a vu, brouillé avec lui jusqu'à un degré peu commun entre princes, et sur lequel il n'étoit rien moins qu'apparent qu'il pût compter. C'est dans cette situation qu'Albéroni parvint à être le maître ab.'^olu de l'Espagne , par les prompts degrés au'on a vu que la fortune lui dressa. Le néant de son extraction , ses premier» commencement» auprès du duc de 'Vendôme ,
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ses mœurs , sa vie , son caractère , la disgrâce de ce prétendu héros qui le conduisit à sa suite en Espagne , le fatal hasard du second mariage de Philippe Y à la fille de son maître, la chute de la princesse des Ursins, l'usage qu'il sut faire d'être sujet et après ministre de Parme en Espagne , et de l'exacte clôture où la politique de Mme des Ursins avoit su enfermer et accoutumer Philippe V, en sorte qu'il n'eût qu'à continuer ce qu'il trouvoit en usage , et qui ne lui étoit pas moins nécessaire qu'il avoit été utile à celle qui l'avoit établie ; Gibraltar , demeuré aux Anglois pour n'avoir jamais voulu laisser approcher Louville, arrivé à Madrid de la part du régent , comme on l'a vu ici en son temps , est un fatal monument de cette exacte et jalouse clôture; tout cela a été raconté en son temps avec exactitude, en sorte qu'il n'y qu'à s'en souvenir ou le repasser dans ces Mémoires sans en rien retoucher ici.
Albéroni trouve un roi solitaire , enfermé , livré par son tempérament au besoin d'une épouse , dévot et dévoré de scrupules , peu mémoratif des grands principes de la religion et abandonné à son écorce , timide opiniâtre, quoique doux et facile à conduire, sans imagination, paresseux d'esprit , accoutumé à s'abandonner à la conduite d'un autre . commode au dernier point pour la certitude de ne parler à personne ni de se laisser approcher, ni encore moins parler par personne et pour la sécurité de ne songer jamais à autre femme qu'à la sienne , glorieux pourtant, haut et touché de conquérir et d'être compté en Europe, et ce qui est incompréhensible , sans penser avec de la valeur à sortir de Madrid, et content de la vie du monde la plus triste, la plus la même tous les jours, sans penser jamais à la varier ni à donner le moindre amusement à son humeur mélancolique que des battues, et tête à tête avec la reine en chemin, et dans la feuillée destine à tirer sur les bêtes qu'on y faisoit passer; une reine pleine d'esprit, de grâces , de hauteur, d'ambition, de volonté de gouverner et de dominer sans partage, à qui rien ne coûta pour s'y maintenir; hardie, entreprenante, jalouse, inquiète, ayant toujours en perspective le triste état des reines veuves d'Espagne , pour l'éviter à quelque prix que ce pût être , et voulant pour cela à quelque prix que ce fût aussi, former à un de ses fils un État souverain, et à plus d'un dans la suite: haïssant les Espagnols à visage découvert, abhorrée d'eux de même, et n'ayant de ressource que dans les Italiens, qu'elle avança tant qu'elle put; de conseil et de confiance qu'au sujet et au ministre de Parme qui l'étoit allé chercher et étoit venu avec elle ; d'ailleurs ignorant toutes choses , élevée dans un grenier du palais de Parme par une mère austère , qui ne lui donna connoissance de rien, ei ne la laissa voir ni approcher de personne, et passée de là sans milieu dans la spelonque du roi d'Espagne, où elle demeura tant qu'elle vécut, sans communication avec qui que ce pût être; réduite ainsi à ne voir que par les yeux d'Albéroni , le seul à qui elle fût accoutumée par le temps du voyage, le seul à qui elle crût pouvoir se co'\fier par sa qualité de sujet et de ministre de Parme en Espagne, le seul dont elle voulût se servir pour gouverner le roi et la monarchie, parce que, n'ayant point d'État, il ne pourroit se passer d'elle, ni jamais à son avis lui manquer ni lui porter ombrage. Tel fut le champ
268 GOUVERNEMENT D'aLBÉRONI. [1718]
offert et présenté à Albéroni pour travailler à sa fortune sans émule et sans contradicteur. Telle fut la source de sa sécurité à tout entreprendre au dedans et au dehors, à s'enrichir dans les ténèbres d'une administration difficile à découvrir, impossible à révéler, à se rendre redoutable, sans nulle sorte d'égard pour ne trouver aucun obstacle à commettre sans ménagement le roi et la reine d'Espagne pour son cardinalat avec les plus grands et les plus scandaleux éclats , et depuis pour l'archevêché de Séville , qui fut le commencement de son déclin , enfin à engager une guerre folle contre l'empereur malgré toute l'Europe et abandonné de toute l'Europe; et l'empereur, au contraire, puissamment secouru et aidé vigoureusement par la France , l'Angleterre et la Hollande. De là les efforts prodigieux pour soutenir une guerre si follement entreprise, pour se rendre nécessaire et se maintenir dans le souverain pouvoir et dans les moyens de s'enrichir , et de pécher en eau trouble dans les marchés, les fournitures, les entreprises de toutes les sortes dont il disposoit seul; de là cette opiniâtreté funeste à rejeter tout accommodement que l'Espagne n'eût osé esp»rer, et qui établissoit un fils de la reine dès lors en Italie avec promesse et toute apparence de le voir bientôt en possession des États de Parme et de Toscane par les offices de l'Angleterre sur l'empereur, laquelle vouloit éviter une guerre qui la privoit du commerce de l'Espagne et des Indes.
Ces efforts qui achevèrent d'épuiser inutilement l'Espagne, anéantirent sa marine qui venoit de se relever, d'où cette couronne souffrit après, par un enchaînement de circonstances, un préjudice accablant dans les Indes, dont il est bien à craindre qu'elle ne puisse jamais se relever. C'est ce qu'opéra le tout-puissant règne de ce premier ministre en Espagne; quoique fort court, qui après avoir insulté toute l'Espagne, traité Rome indignement, offensé toutes les puissances de l'Europe et très-dangereusement le régent de France en particulier, contre lequel il voulut soulever tout le royaume, chassé enfin honteusement d'Espagne, s'en trouva quitte après quelques mois d'embarras; et à l'abri de sa pourpre et de ses immenses richesses qu'il s'étoit bien gardé de placer en Espagne, figura à Rome dans les premiers emplois, et s'y moqua pleinement de la colère de toute l'Europe qu'il avoit excitée contre lui, et méprisa impudemment celle de ses maîtres , qui de la plus vile poussière l'avoient élevé jusqu'au point de ne pouvoir lui nuire ni se venger de lui. Cette leçon toutefois, quelque forte qu'elle fût, ni la connoissance qu'eut le roi d'Espagne de tous les criminels et fous déportements d'Albéroni , après qu'il l'eut chassé , et que les langues furent déliées , ne fut pas capable de le dégoûter de l'abandon à un seul. La paresse et l'habitude furent plus fortes; on vit encore en Espagne quelque chose, sinon de plus violent, au moins de plus ridicule dans le règne du Hollandois qui succéda à la toute-puissance d'Albéroni , et qui chassé à son tour, en fut combler la mesure chez les corsaires de Barbarie, où, faute d'autre retraite, il alla finir ses jours; mais rien ne put déprendre Philippe V du faux et ruineux repos d'un premier ministre, dont il n'a pu se passer jusqu'à sa mort, au grand malheur de sa réputation et de sa monarchie.
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La France ne fut pas plus heureuse, et ce qui est incompréhensible, sous un prince à qui rien ne manqua pour le plus excellent gouvernement, connoissances de toutes les sortes, connoissauce des hommes, expérience personnelle et longue tandis qu'il ne fut que particulier; traverses les moins communes, réflexions sur le gouvernement des différents pays, et surtout sur le nôtre; mémoire qui n'oublioit et qui ne confondoit jamais: lumières infinies; nulle passion incorporelle, et les autres sans aucune prise sur son secret ni sur son administration; discernement exquis, défiance extrême, facilité surprenante de travail, compréhension vive, une éloquence naturelle et noble, avec une justesse et une facilité incomparable de parler en tout genre: infiniment d'esprit , et je l'ai dit ailleurs , un sens si droit et si juste , qu'il ne [se] seroit jamais trompé si en chaque affaire et en chaque chose il avoit suivi la première lumière et la première appréhension de son esprit. Personne n'a jamais eu tant ni une si longue expérience que lui et l'abbé Dubois; personne aussi ne l'a-t-il jamais si bien connu; et quand je me rappelle ce qu'il m'en a dit dans tous les temps de ma vie et dans le moment même qu'il le déclara premier ministre , et encore depuis , il m'est impossible de comprendre ce qu'il en a fait, et l'abandon total où il s'est mis de lui. On en verra encore d'étranges traits dans la suite. Il est inutile de reprendre ici ce qu'on a vu dans ces Mémoires de l'infime bassesse, des serviles et abjects commencements, de l'esprit, des mœurs, du caractère de l'abbé Dubois, des divers degrés qui le mirèrent de la boue, et de sa vie jusqu'à la régence de M. le duc d'OrKans. On l'a même conduit plus loin : on a exposé son profond projet d'arriver à tout par Stanhope et par l'Angleterre; le commencement de son exécution par son adresse et ses manèges à infatuer le régent du besoin réciproque que le roi d'Angleterre et lui auroient l'un de l'autre: enfin ces Mémoires l'ont conduit à Hanovre et à Londres , et c'est ce fil qu'il ne faut pas perdre de vue depuis son commencement. Voilà donc M. le duc d'Orléans totalement livré à un homme de néant, qu'il connoissoit pleinement pour un cerveau brûlé, étroit, fougueux outre mesure, pour un fripon livré à tout mensonge et à tout intérêt, à qui homme vivant ne s'étoit jamais fié, perdu de débauches, d'honneur, de réputation sur tous chapitres, dont les discours et les manières n'avoient rien que de rebutant, et qui sentoit le faux en tout et partout à pleine bouche, un homme enfin qui n'eut jamais rien de sacré ; à qui a connu l'un et l'au tre. cette fascination ne peut paroîlre qu'un prodige du premier ordre , augmenté encore par les avertissements de toutes parts.
La France n'avoit besoin que d'un gouvernement sage au dedans pour en réparer les vastes ruines . et au dehors pour conserver la paix : son épuisement et la minorité , qui est toujours un état de foiblesse , le demandoient. Il n'étoit pas temps de songer à revenir sur les cessions que les traités de Londres et d'Utrecht avoient exigées, et nulle puissance n'avoit à former de prétentions contre elle. Outre la nécessité de profiter de la paix pour la réparation des finances et de la dépopulation du royaume , une perspective éloignée y engageoit d'autant plus qu'on devoit être instruit par la faute de la guerre terminée par la paix de Rys-
270 PERSPECTIVE DE L'eXTINCTION [1718J
wick , uniquement due à l'ambition personnelle de Louvois , qui l'avoit allumée , comme il a été remarqué dans ces Mémoires. On auroit dû prévoir alors l'importance de se tenir en force , de profiter de l'ouverture de la succession d'Espagne , que la santé menaçante de Charles II faisoit regarder comme peu éloignée . et en attendant ne pas alarmer l'Europe par l'ambition de faire les armes à la main un électeur de Cologne et rétablir un roi d'Angleterre, et s'affoiblir par une longue guerre, dont deux ans de paix entre le traité de Ryswick et la mort de Charles II n'avoient pas eu le temps de remettre la France , ni de refroidir cette formidable alliance de toute l'Europe contre elle, qui se rejoignit comme d'elle-nlême après la mort de Charles II. L'empereur se trouvoit le dernier mâle de la maison d'Autriche avec peu ou point d'espérance de postérité ; son âge et sa santé pouvoient faire espérer une longue vie. Mais il n'en est pas des États comme des hommes ; quelque longue que pût être la vie de l'empereur il [ étoit ] toujours certain que la France le survivroit. Comme elle n'avoit point de prétentions à former à sa mort sur l'empire , ni sur pas un de ses États , elle n'avoit pas à craindre la même jalousie qui lui avoit attire toute l'Europe sur les bras à l'ouverture de la succession d'Espagne. II étoit néanmoins de son plus pressant intérêt d'empêcher que des cendres de la maison d'Autriche il n'en naquît une autre aussi puissante , aussi ennemie, aussi dangereuse, qu'elle avoit éprouvé celle-là depuis Maximilien et les rois catholiques', et, pour l'empêcher , profiter des occasions d'alliance d'une part, et se mettre intérieurement en état de l'autre de soutenir utilement des alliés pour diviser cette puissance , en morcelant les nombreux États de la maison d'Autriche.
Il n'est pas besoin d'un grand fonds de politique pour comprendre l'intérêt en ce cas-là tout opposé de l'Angleterre. Sa position la rend inaccessible à l'invasion étrangère quand elle-même n'y donne pas les mains. Elle est riche et puissante par son étendue , et beaucoup plus par son commerce ; mais elle ne peut figurer par elle-même que sur mer et par la mer. Sa jalousie contre la France est connue depuis qu'elle en a possédé plus de la moitié . et qu'elle n'y a plus rien. Par terre elle ne peut donc rien , et sa ressource ne peut être que dans l'alliance d'une grande puissance jalouse aussi de la France , et terrienne , qui ait en hommes et en pays de quoi lui faire la guerre , et qui manquant d'argent , et n'en pouvant tirer que de l'Angleterre , ait tout le reste. C'est ce que l'Angleterre a trouvé dans la maison d'Autriche , dont toutes deux ont si bien su profiter; et c'est pour cela même qu'il n'étoit pas difficile de prévoir l'intérêt pressant de l'Angleterre, devoir renaître des cendres de la maison d'Autriche, le cas arrivant, une autre puissance non moins grande ni moins redoutable dont elle pût faire le même usage contre la France qu'elle avoit fait de la maison d'Autriche. Ce n'est pas qu'en attendant il ne fût à propos de bien vivre avec l'Angleterre comme avec tout le reste de l'Europe, mais toutefois sans y compter jamais, et
1 . Un désigne sous ce nom Ferdinand et Isabelle , qui furent rois d'Aragon el de Caslille à la fin du xv« siècle et au commencement du ivi'.
fl718] DE LA MAISON D'AUTPUCHE. 271
beaucoup moins se livrer à elle et se mettre dans sa dépendance; mais se conduire avec elle honnêtement , sans bassesse , et intérieurement la considérer toujours comme une ennemie naturelle qui ne se cachoit pas depuis longues années de vouloir détruire notre commerce, et de s'opposer avec audace et acharnement à tout ce que la France a de temps en temps essayé de faire sur ses propres côtes en faveur de sa marine , dont tout ce qui s'est sans cesse passé à l'égard de Dunkerque est un bel exemple et une grande leçon , tandis qu'à nos portes ils font à Jersey et à Guernesey , tous les ports , les fortifications et les magasins qu'il leur plaît, et cela de l'aveu du cardinal Fleury,qui leur permit d'en prendre tous les matériaux en France, plus proche de ces dangereuses îles que l'Angleterre; complaisance qui ne se peut imaginer. Il falloit donc dans un royaume flanqué des deux mers, et qui borde la Manche si près , et vis-à-vis de l'Angleterre , et un royaume si propre au plus florissant commerce et par la position et par l'abondance de ses productions de toutes espèces nécessaires à la vie, porter toute son application à relever la marine et à se mettre peu à peu en état de se faire considérer à la mer, et non l'abandonner à l'Angleterre, et la mettre ainsi en état de porter l'alarme à son gré tout le long de nos côtes, et le joug anglois, à menacer et envahir nos colonies. Il falloit exciter l'Espagne au même soin et au même empressement d'avoir une bonne marine , et se mettre conjointement en état de ne plus recevoir la loi de l'Angleterre sur la mer dans le commerce, ni à l'égard des colonies françoises et des États espagnols, delà les mers, et pour cela favoriser sous main toute invasion, tout trouble domestique en Angleterre le plus qu'il seroit possible, et il n'y avoit lors qu'à le vouloir, ce que le ministre d'Angleterre sentoit parfaitement. C'étoit là le vrai , le grand . le solide intérêt de la France : malheureusement ce n'étoit pas celui de l'abbé Dubois. Le sien étoit tout contraire, c'est celui-là qui a prévalu.
On a vu en son temps dans ces Mémoires qu'après que le chevalier de Lorraine et le marquis d'Effiat se furent servis de lui pour faire consentir son maître à son mariage avec la dernière fille du roi et de Mme de Montespan, l'ambition lui fit tourner la tête au ] oint de se flatter qu'il méritoit les plus grandes récompenses, et que, peu content d'une bonne abbaye qu'il eut sur-le-champ, il demanda et il obtint une audience du roi dans laquelle il eut l'audace de lui demander sa nomination au cardinalat, dont le roi fut si surpris et si indigné qu'il lui tourna le dos sans lui répondre , et ne l'a jamais pu soutVrir depuis. Si dès lors il osa penser au chapeau , il n'est pas surprenant qu'il y ait visé du moment qu'il a vu jour à s'introduire dans les affaires par l'Angleterre, et qu'il n'y ait tout sacrifié pour y parvenir , comme il est aussi très-apparent qu'il n'a imaginé les moyens de s'introduire dans les affaires par l'Angleterre, que pour y trouver ceux qu'il espéroit le pouvoir conduire à ce but si anciennement, quoique si follement désiré.
Possesseur de l'esprit de son maître, il le fut jusqu'à ne lui en laisser pas la liberté et à l'entraîner par un ascendant incompréhensible à soa avis, à son sentiment, et pour tout dire à sa volonté , souvent tous contraires par le bon esprit et le grand sens, la justesse et la perspicacité