AVARICE SORDIDE DE FLEURY
stérile confiance. J'ajouterai seulement que jamais en aucun temps ni moment son cabinet ne me fut fermé, et qu'à moins de cause majeure et rare c'étoit toujours moi qui le quittois; qu'il ne me montra jamais qu'il trouvât que c'étoit assez demeurer avec lui , et que souvent il me retenoit, me demandoit pourquoi je m'en allois, causoit en me suivant à la porte, et assez souvent, encore quelque peu debout devant la porte avant de l'ouvrir.
Ce ministre tourna une vertu en défaut que je lui ai souvent reproché. La vie pauvre qu'il avoit menée jusqu'à son épiscopat, car il avoit d'ailleurs très-peu de bénéfices, celle surtout qu'il avoit menée dans sa jeunesse dans les collèges et les séminaires, l'avoit accoutumé à une vie dure , à se passer de tout, et à une frrande épargne ; mais cette habitude n'avoit point dégénéré en lui comme en presque tous ceux qui sortent d'une longue pauvreté, surtout destituée de naissance, en soif d'argent, de biens , de bénéfices , d'entasser et d'accumuler des revenus , ou en avarice crasse et sordide. C'étoit l'homme du monde qui se soucioit le moins d'avoir, et qui , maître de se procurer tout ce qu'il auroit voulu , s'est le moins donné , comme il y a paru dans tout le cours de son long et toujours tout-puissant ministère. Mais avec ce désintéressement personnel et cette simplicité même portée trop loin, de table, de maison, de meubles et d'équipages, et libéral du sien aux pauvres, à sa famille, même à quelques amis, sans faire pour soi le moindre cas de l'argent, il l'estima trop en lui-même, et non content d'une sage et discrète économie , choqué à l'excès des profusions des ministères qui avoient précédé le sien , il tomba dans une avarice pour l'État et pour les particuliers, dont les suites ont été très-funestes. Quelque curieux et important que cela soit, ce n'est pas ici le lieu de traiter celte matière, qui peut-être se pourra retrouver ailleurs. Il suffit de dire ici qu'il excelloit aux ménages de collège et de séminaire , et qu'on pardonne ce mot bas , au ménage des bouts de chandelle , parce qu'à la lettre il a fait pratiquer ce dernier, dont le roi pourtant se lassa, dans ses cabinets , et dont un malheureux valet se rompit le cou sur un degré du grand commun. Un autre défaut encore trop commun à ceux qui occupent de grandes places, et qui a mené le cardinal Fleury bien loin, sans s'en être pu corriger par les fatales expériences , c'est qu'il prenoit aisément les hommages, les avances, les louanges, les fausses protestations des étrangers et des souverains , pour réels et pour estime de sa personne , pour confiance en lui , même pour amitié véritable , sans songer qu'il ne les devoit qu'à l'importance de sa place et au besoin qu'ils avoient de lui , ou [au] désir de le gagner et de le tromper, comme il l'a été de presque toutes les puissances de l'Europe l'une après l'autre.
Pensant et agissant de la sorte , Walpole , qui en savoit bien plus que lui , se le dévoua et au gouvernement d'Angleterre. Il joignit à ses adorations, à ses hommages, à son air de respect, d'attachement et d'admiration personnels , ceux de son frère qui gouvernoit l'Angleterre , et tous deux parvinrent à le persuader qu'ils ne se gouvernoient que par ses conseils. Leur grand objet étoit triple , et ils le remplirent triplement et couipléleraenl : empêcher que la Fiance ne relevât sa marine et leur
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donnât d'inquiétude sur Dunkerque , etc. , et se conserver par là l'empire de la mer et du commerce, en sapant doucement ce qui nous en restoil; tenir la France et l'Espagne en jalousie et mal ensemble, tant par celle de toute l'Europe de l'union des deux branches royales, et de ses suites, que pour saper aussi le commerce d'Espagne de plus en plus, et à continuer à s'établir à ses dépens et à sa ruine dans les Indes; enfin par rapport à Hanovre et autres États du roi Georges en Allemagne, se rendre considérables à l'empereur par disposer à son égard de la France : tous ces trois points furent aisés à Walpole. Indépendamment de ses manèges auprès du cardinal, l'avarice de celui-ci l'empêcha non-seulement de vouloir rien écouter sur le rétablissement de la marine ; mais elle le poussa à tous les ménages qui en achevèrent la destruction. Pour le commerce , la crainte de blesser les Anglois qu'il croyoit gouverner faisoit avorter les mesures et les propositions les plus sages, et lui fermoit les oreilles aux plaintes les plus criantes , dont j'ai vu sans cesse Fagon désolé, qui étoit un conseiller d'État très-distingué, mon ami , qui avoit deux fois refusé la place de contrôleur général , qui avoit grande autorité dans les finances et qui étoit à la tête du commerce, par qui j'en ai su des détails infinis.
L'article de l'Espagne ne fut pas plus difficile. Comme je ne dis que ce que je sais, et que j'avoue sans honte, et pour l'amour de la vérité ce que j'ignore, je suivrai ici la même route. Dès l'entrée du cardinal dans les affaires , il s'éleva des nuages entre l'Espagne et lui personnellement, dont j'ai toujours ignoré la cause, quoique j'aie tâché de la découvrir. Ces nuages allèrent toujours croissant, et mirent enfin un mur de séparation personnelle entre la reine d'Espagne et lui, qui monta jusqu'à l'aversion des deux côtés, et réciproquement peu ménagés jusqu'à l'indécence. J'ai toujours cru que le renvoi de l'infante en étoit la source , qui en effet n'eût pu se faire sans lui , quoique M. le Duc eût enfin fait sa paix apparente par l'abbé de Montgon, qu'il envoya en Espagne, exprès sous une autre couleur. Mais ces choses, qui ne sont pas de l'espace de ces Mémoires, nous mèneroient ici trop loin. On peut juger que Walpole , trouvant de telles dispositions à l'égard de l'Espagne, n'eut pas de plus grand soin que de jeler de l'huile sur ce feu; et il eut la joie sous tout ce ministère de voir la France et l'Espagne intérieurement dans le plus funeste éloignement, quoi que l'Espagne pût quelquefois faire, et qu'osassent doucement hasarder|le peu de gens qui, pouvant quelquefois dire quelque mot au cardinal, pensoienl que le plus essentiel intérêt de la France, comme le plus véritable, étoit l'union intime avec l'Espagne , comme il m'est souvent et toujours inutilement arrivé. Ces deux points gagnés, le dernier n'éloit pas difficile, et les Anglois parvinrent aisément à lui persuader que ce n'étoit que par eux qu'il pouvoit amener l'empereur aux choses qui conviendroient à la France, tellement, qu'enivré de leurs encens et de leurs discours, il se conduisit entièrement à leur gré sur toutes choses, jusqu'à ce qu'après plusieurs années ils le méprisèrent, parce qu'ils n'en avoient plus besoin, et qu'ils avoient formé aux dépens de la France des alliances qui leur convenoieut davantage. Ils passèrent donc pour flatter les Angioia