‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence; (volume 3)Chapitre 199 sur 298 · MISÈRE ET LÉTHARGIE · texte numérisé non relu

MISÈRE ET LÉTHARGIE

Ces livres étoient devenus si à la mode , qu'il n'y avoit homme ni femme de tous états qui ne les eût continuellement entre les mains. L'ambition , le désir de la nouveauté , l'adresse des entrepreneurs qui leur donnoit cette vogue, faisoit espérer à la plupart le plaisir et l'honneur de figurer et d'arriver, et persuadoit qu'on ne manquoit non plus de personnages que dans la dernière minorité. On croyoit trouver le cardinal Mazarin dans Law , étranger comme lui , et la Fronde dans le parti du duc et de la duchesse du Maine ; la foiblesse de M. le duc d'Orléans étoit comparée à celle de la reine mère , avec la différence de plus de la qualité de mère d'avec celle de cousin germain du grand-père du roi.

Les intérêts divers et la division des ministres et de leurs conseils paroissoient les mêmes que sous Louis XIV enfant. Le maréchal de Villeroy se donnoit pour un duc de Beaufort , avec l'avantage de plus de sa place auprès du roi , et de son crédit dans le parlement , sur qui on ne comptoit guère moins que sur celui de la dernière minorité. On imaginoit plusieurs Broussel, et on étoit assuré d'un premier président tout à la dévotion de la Fronde moderne. La paix au dehors, dont l'autre minorité ne jouissoit pas , donnoit un autre avantage à des gens qui comptoient d'opposer au régent le roi d'Espagne, irrité contre lui en bien des façons, avec les droits de sa naissance. Les manèges de la Ligue contre Henri III n'étoient pas oubliés. M. du Maine , à la valeur près, étoit un duc de Guise, et Mme sa femme une duchesse de Montpensier. Pour en dire la vérité , tout tendoit à l'extrême , et il étoit plus que temps que le régent se réveillât d'un assoupissement qui le rendoit méprisable , et qui enhardissoit ses ennemis et ceux de l'État à tout oser et à tout entreprendre. Cette léthargie du régent jetoit ses serviteurs dans l'abattement et dans l'impossibilité de tout bien. Elle l'avoit conduit enfin sur le bord du précipice, et le royaume qu'il gouvernoit, à la veille de la plus grande confusion.

Le régent, sans avoir eu l'horrible vice ni les mignons de Henri III, avoit encore plus que lui affiché la débauche journalière , l'indécence et l'impiété , et , comme Henri III , étoit trahi dans le plus intérieur de son conseil et de son domestique. Comme à Henri III , cette trahison lui plaisoit , parce qu'elle alloit à le porter à ne rien faire , tantôt par crainte , tantôt par intérêt , tantôt par mépris , tantôt par politique. Cet engourdissement lui étoit agréable, parce qu'il se trouvoit conforme à son humeur et à son goût , et qu'il en regardoit les conseillers comme des gens sages , modérés , éclairés , que l'intérêt particulier n'offusquoit point , et qui voyoient nettement les choses telles qu'elles étoient , tandis qu'il se trouvoit importuné des avis qui alloient à lui découvrir la véritable situation des choses, et qui lui en proposoient les remèdes. Il regardoit ceux-ci comme des gens vifs, qui précipitoient tout, qui grossissoient tout , qui vouloient tirer sur le temps pour satisfaire leur ambition , leurs aversions , leurs passions différentes. Il se tenoit en garde contre eux , il s'applaudissoit de n'être pas leur dupe. Tantôt il se moquoit d'eux, souvent il leur laissoit croire qu'il goûtoit leurs raisons, qu'il alloit agir et sortir de sa léthargie. Il les amusoit ainsi , tiroit de long, et s'en divertissoit après avec les autres. Quelquefois il leur répon-

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doit sèchement, et quand ils le pressoient trop, il leur laissoit voir des soupçons.

Il y avait longtemps que je m'étois aperçu de la façon d'être là-dessus de M. le duc d'Orléans. Je l'avois averti , comme on l'a tu, des premiers mouvements du parlement, des bâtards, et de ce qui avoit usurpé le nom de la noblesse. J'avois redoublé , sitôt que j'en avois vu la cadence et l'harmonie. Je lui en avois fait sentir tous les desseins, les suites, combien il étoit aisé d'y remédier dans ces commencements, et difficile après, surtout pour un homme de son humeur et de son caractère. Mais je n'étois pas l'homme qu'il lui falloit là-dessus. J'étois bien le plus ancien , le plus attaché , le plus libre avec lui de tous ses serviteurs ; je lui en avois donné les preuves les plus fortes , dans tous les divers temps les plus critiques de sa vie et de son abandon universel; il s'étoit toujours bien trouvé des conseils que je lui avois donnés dans ces fâcheux temps; il étoit accoutumé d'avoir en moi une confiance entière; mais quelque opinion qu'il eût de moi et de ma vérité et probité, dont il a souvent rendu de grands témoignages, il étoit en garde contre ce qu'il appeloitma vivacité, contre l'amour que j'avois pour ma dignité si attaquée par les usurpations des bâtards, les entreprises du parlement, et les modernes imaginations de cette prétendue noblesse. Dès que je m'aperçus de ses soupçons, je les lui dis; et j'ajoutai que, content d'avoir fait mon devoir comme citoyen et comme son serviteur, je ne lui en parlerois pas davantage. Je lui tins parole ; il y avoit plus d'un an que je ne lui en avois ouvert la bouche de moi-même. Si quelquefois on lui en parloit devant moi , sans que je pusse garder un total silence , qui eût été pris en pique et en bouderie , je disois nonchalamment et foiblement quelque mot qui signifioit le moins qu'il m'étoit possible, et qui alloit à faire tomber le propos.

Le retour d'Angleterre de l'abbé Dubois, dont la fortune ne s'accommodoit pas de la diminution de son maître , la frayeur que Law eut raison de prendre que le parlement ne lui mît la main sur le collet, et de se voir abandonné , la crainte pour sa place que conçut le garde des sceaux, si haï du parlement pendant qu'il eut la police, firent une réunion, à laquelle Law attira M. le Duc, si grandement intéressé dans le système , lequel se proposa de saisir la conjoncture de culbuter le duc du Maine , satisfaire sa haine et occuper sa place auprès du roi. Ce concert de différents intérêts, qui aboutissoient au même point, forma un effort qui entraîna le régent, et qui lui fit voir tout d'un coup son danger et son unique remède, et le persuada qu'il n'y avoit plus un moment à perdre. Dubois et Law l'investirent contre ceux dont il n'avoit que trop goûté et suivi les dangereux avis , et tout fut si promptement résolu , que personne n'en eut aucun soupçon. C'est ce qu'il s'agit maintenant d'exposer.

Dans ces circonstances que jignorois, travaillant à mon ordinaire une après-dînée avec M. le duc d'Orléans, je fus surpris qu'interrompant ce sur quoi nous en étions , il me parla avec amertume des entreprises du parlement. J'en usai dans ma réponse avec ma froideur et mon air de négligence accoutumé sur cette matière , et continuai tout

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