‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence; (volume 3)Chapitre 29 sur 298 · MADAME LA DUCHESSE DE BERRY · texte numérisé non relu

MADAME LA DUCHESSE DE BERRY

dant dissemblable à ce qu'il est depuis sa fondation, et à tous les autres États du monde, anéantissoit les avantages de la grande, ancienne et véritable noblesse, ôtoit les gradations, supprimoit les récompenses, détruisoit radicalement toute ambition, attaquoit l'autorité, le droit et la majesté du trône, réduisoit tout au même m veau, et par une suite nécessaire, dans la dernière confusion, jetoit tout dans l'oisiveté, dans la paresse, dans le néant, vidoit la cour, désertoit les armées, les ambassades, etc., et ne laissoit de distinctions et d'avantages qu'aux richesses, par conséijuent à la bassesse, à l'avarice, à la cupidité d'en acquérir et de les conserver par toutes sortes de moyens. En même temps elle [ne] vit pas combien par cette folle action elle manquoit de respect au roi, en usurpant, bien que sa sujette, une autorité inséparable de sa couronne, et au réyent son père, unique dépositaire, comme régent, de l'autorité du roi mineur, et le seul en France qui eût caractère pour l'exercer en son nom.

Incontinent après s'être si étrangement montrée protectrice de cette écume dfî noblesse, elle se porta à insulter en public toute la véritable et la haute noblesse , qu'elle offensa toute en la personne de deux dames de cette qualité. On a vu, t. IX, p. 289, comment et pourquoi Mmes de Beauvau et de Clermont-Gallerande avoient quitté les places qu'elles avoient auprès d'elle. Elle le leur pardonnoit d'autant moins qu'elles en étoient fort approuvées et qu'elles et leurs maris n'en avoient pas été moins bien traités depuis par Madame , et par M. et Mme la duchesse d'Orléans. Étant à l'Opéra, dans sa pet' te loge, elle se trouva si piquée de voir Mme de Clermont vis-à-vis d'elle dans la petite loge de M. le comte de Toulouse qui n'y étoit pas , qu'elle envoya sur-le-champ lui défendre par Brassac, exempt de ses gardes, de se trouver jamais dans les lieux où elle seroit. C'étoit bien en dire autant à Mme de Beauvau si elle s'y fût trouvée. Aussitôt Mme de Clermont sortit fort sagement de la loge et s'en alla avec la jeune Mme d'Estampes , qui s'y trouva seule avec elle. Cette action fit un grand bruit dans le monde, et fut en effet un acte de vraie souveraineté, tel qu'il n'appartient qu'au roi, qui seul a le pouvoir d'exiler et de bannir partout de sa présence. C'étoit attenter au.=si à la liberté publique , et se mettre au-dessus de toute mesure, de toute règle, de toute loi. Les propos ne se continrent pas, mais ce fut presque tout. La princesse étoit fille du régeut, on connoissoit sa violence et toute la foiblesse de son père. Madame et lui ne laissèrent pas de lui en dire leur avis.

Après quelques jours de furie contre le scandale du public, elle ne put se dissimuler qu'elle n'en fût embarrassée. C'étoit dans ses embarras qu'elle s'ouvroit à Mme de Saint-Simon, qui n'étoit point à cet opéra avec elle, et toutes deux jusqu'alors ne s'étoient pas ouvert la bouche l'une à l'autre de toute cette belle aventure. Elle connoissoit la sagesse de ses conseils, quoiqu'elle les prît rarement. Elle savoit combien elle étoit aii>iée et honorée dans sa maison ; elle n'ignoroit pas les sentiments de ces deux dames pour elle, qui, avant et depuis leur retraite, ne s'étoient pas cachées, que la seule considération de Mme de Saint-Simon les avoit arrêtées longtemps. Mme de Saint-Simon profita de ce trouble

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de Mme la duchesse de Berry pour lui faire sentir toute sa faute , et lui

persuader de finir honnêtement et convenablement des procédés qu^ étoient insoutenables. Enfin elle la fit consenlir a voir les deux dames et les deux maris, avec des manières, des honnêtetés et des propos qui pussent réparer tout ce qui s'étoit passé. Ce ne fut pas sans peine qu'elle l'amena à ce point; la manière en fut une autre. Celte espèce d'avance en public pesoit trop à son orgueil. Elle voulut, pour cette première fois, éviter Luxembourg. Il fut donc convenu entre elles deux que Mme la duchesse de Berry iroit deux jours après aux Carmélites du faubourg Saint-Germain où elle avoit un appartement: que Mme de Saint-Simon avertiroit M etMmedeBeauvau et M. et MmedeClerraont, et qu'ellemême les mèneroit aux Carmélites, où elle seroit témoin de la réception.

Cela fut exécuté le 4 juin, six semaines après l'afî'aire de l'Opéra, arrivée le S.S avril. Ils entrèrent tous dans le monastère, et allèrent droit à l'appartement de Mme la duchesse de Berry qui les y attendoit. Chacun de son côté se posséda assez pour que l'accueil fût également obligeant et bien reçu. Les deux hommes demeurèrent peu dans le couvent, parce qu'il est très-rare que les hommes y entrent. Mme de Beauvau y fut retenue , et Mme la duchesse de Berry lui fit des merveilles. Mme de Clermont se trouva lors près de Fontainebleau, chez M. le comte de Toulouse, à la Rivière, et n'en put revenir à temps. Dès qu'elle fut revenue, elle alla chez Mme la duchesse ai Berry , où tout se passa trèscien de part et d'autre; et depuis elles ont toutes deux été, et leurs maris , chez Mme la duchesse de Berry de temps en temps.

Une fort plate chose fit alors un furieux bruit. J'ai parlé quelquefois ici des Saint- Pierre, dont l'un étoit premier écuyer de Mme la duchesse d'Orléans; l'autre, son frère, premier aumônier de iladame. Celui-ci avoit de l'esprit, des lettres et des chimères. Il étoit de l'Académie françoise depuis fort longtemps et fort rempli de lui-même, bon homme et honnête homme pourtant , grand faiseur de livres , de projets et de réformations dans la politique et dans le gouvernement en faveur du bien public. Il se crut en liberté par le changement du gouvernement et de donner l'essor à son imagination en faveur du bien public. Il fit donc un livre qu'il intitula la Poiysynndie ', dans lequel il peignit au naturel le pouvoir despotique et souvent tyrannique que les secrétaires d'État et le contrôleur général des finances exerçoient sous le dernier règne, qu'il appela des vizirs, et leurs départements des vizirats, et s'espaça là-dessus avec plus de vérité que de prudence.

Dès qu'il parut, il causa un soulèvement général de tout l'ancien gouvernement et de tous ceux encore qui se flattoient d'y revenir après la régence, Les anciens courtisans du feu roi se piquèrent ai;x dépens d'autrui d'une reconnoissance qui ne leur coûtoit rien. Le maréchal de Villeroy se signala par un vacarme épouvantable, et de gré ou de force ameuta toute la vieille cour. Hors ceux-là personne ne se scandalisoit

). Ce mol, qui s'i^niGe pluralité clés conseils, fut inventé par l'abbé de Saint- Pievre. L'ouvraf;n qui porte ce liire parut en «718. Voy. à la tin du t. Vil, p. 470, une noie sur les conseils tirée des Mémoires du marquis d'ArgenttM.

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d'un ouvrage qui pouvoit manquer de prudence , mais qui ne manquoit en rien à la personne du feu roi , et qui n'exposoit que des vérités , dont tout ce qui vivoit alors avoit été témoin, et dont personne ne pouvoit contester l'évidence. Les académies, les autres gens de lettres, le reste du monde , s'indigna même et le montra, que ces messieurs de la vieille cour ne pussent encore souffrir la vérité et la liberté, tant ils s'étoient accoutumés à la servitude. Mais le majféchal de Villeroy fit tant de manèges , de déclamations , de tintamarre , entraîna par ses violences tant de gens à n'oser ne pas crier en écho que M. le duc d'Orléans, qui de longue main n'aimoit pas les Saint-Pierre, et à qui le maréchal de Villeroy imposoit , ne voulut pas pour eux résister à ce tumulte. L'abbé de Saint-Pierre fut donc chassé de l'Académie françoise malgré l'Académie, qui n'osa résister jusqu'au bout ; mais de peu de maisons , dont à la vérité il en fréquentoit peu de considérables. Le livre fut supprimé ; mais l'Académie, profitant du goût du régent, pour les mezzo-termine , obtint qu'il ne se feroit point d'élection et que la place de l'abbé de Saint-Pierre ne seroit point remplie ; ce qui a été exécuté malgré les cris de ses persécuteurs jusqu'à sa mort.

'" Le feu prit, le 27 avril, au Petit-Pont. Un imprudent, cherchant quelque chose avec une chandelle dans des recoins d'un bateau de foin, l'embrasa. La frayeur qu'il ne communiquât le feu à plusieurs autres, au milieu desquels il étoit, le fit pousser à vau-l'eau avec précipitation. Il vint donner contre un pilier des arches de ce Petit-Pont. La flamme, qui s'élevoit de dessus, prit à une des maisons du pont, et causa un assez grand incendie. Le duc de Tresmes, gouverneur de Paris, les magistrats de police et beaucoup de gens y coururent. Le cardinal de Noailles y passa une partie de la nuit à faire porter chez lui quantité de malades de l'Hôtel-Dieu , dont les salles étaient en danger , et à les faire secourir chez lui en vrai pasteur et père. L'archevêché en fut tout rempli , et ses appartements ne furent point ménagés. On vit le moment que i'Hôtel-Dieu entier alloit être brûlé ; mais , par le bon et prompt ordre , il n'y eut que très-peu de chose de cet hôpital et une trentaine de maisons brûlées ou abattues. Les capucins s'y signalèrent très-utilement. Les cordeliers y servirent aussi fort bien. Le duc de Guiche y fit venir le régiment des gardes, qui rendit de grands devoirs, et le duc de Chaulnes fit garder les meubles et les effets par ses chevau-légers à cheval. On s'y moqua un peu du maréchal de Villars , qui y fit venir du canon pour abattre des maisons , remède qui n'eût pas été moins fâcheux que le mal sur des maisons , toutes de bois et si entassées. Le maître des pompes n'y acquit pas d'honneur.

Mme de Castries , dame d'atours de Mme la duchesse d'Orléans , fut trouvée le matin dans son lit sans connoissance, qui, malgré tous les remèdes, ne revint point jusqu'à huit heures du soir, qu'elle mourut sans laisser d'enfants : elle se portoit très-bien , et Mme de Saint-Simon avoit passé une partie du soir de la veille chez elle. Ce qui surprit davantage , c'est que ce n'éloit qu'esprit et âme sans presque de corps. Le sien étoit petit et si mince, qu'un souffle l'eût renversée. Ce fut grand dommage : j'ai parlé ailleurs d'elle et de soq mari, qui, avec raison,

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