‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence; (volume 3)Chapitre 36 sur 298 · MEZZO TERMINE · texte numérisé non relu

MEZZO TERMINE

M. de Turenne , que d'être l'homme du monde le moins simple en affectant de le paroître le plus , et qui , avec un esprit au-dessous du médiocre, avoit le plus d'art, de manèges sous terre et d'application vers ses buts , comme M. de Turenne aussi , le plus attentif au rang qu'ils avoient conquis, et le plus touché d'usurper de plus en plus, étoit ravi de voir l'étrange fermentation contre les dignités du royaume et les officiers de la couronne, de ce qui s'appeloit si faussement la noblesse par le dépit de n'être pas ce qu'ils pouvoient devenir comme ceux qui y étoient parvenus, tandis que cet aveuglement ne leur permettoit pas de s'indisposer contre des nouveautés infiniment offensantes , puisque le rang de prince étranger ne porte que sur la différence de la naissance , et que ces messieurs ne trouvoient point mauvais parce qu'ils n'étoient pas nés de maisons souveraines , et ce qui est encore plus rare , parce qu'ils ne pouvoient espérer les mêmes conjonctures , qui avoient fait princes étrangers des gentilshommes comme eux, tels que, depuis si peu d'années, les Bouillon et les Rohan. Le comte d'Évreux , sans cesse appliqué à accroître ses avantages , essaya de profiter de la conjoncture ; il exerçoit quelques parties de sa charge de colonel général de la cavalerie , et avoit par là occasion d'écrire aux mestres de camp. Il hasarda un style qui leur déplut, et qui lui attira des réponses toutes pareilles, avec des propos publics qui firent grand bruit. Il ne fut pas à se repentir de sa tentative; il couvrit le prétendu prince du colonel général, et prétendit que la supériorité de sa charge lui donnoit le droit de la conserver dans sa manière d'écrire aux mestres de camp. M. le duc d'Orléans qui craignoit bien moins ce qui n'avoit point de fondement, et ce qui se pouvoit détruire comme ces rangs de princes étrangers, encore moins ceux qui n'en avoient que le rang sans en avoir la naissance comme les Bouillon , les Rohan , que les dignités de l'État et les offices de la couronne, dont les racines sortent de celles de la monarchie même , et qui sont de sa même antiquité, eut recours à ses chers mezso-termine , où il trouva moyen que le comte d'Évreux ne perdît pas tout ce qu'il auroit dû laisser du sien dans cette belle entreprise.

Le régent accorda à la duchesse de Portsmouth huit mille livres d'augmentation de pension à douze mille livres qu'elle en avoit déjà: elle étoit fort vieille, très-convertie et pénitente, très-mal dans ses affaires, réduite à vivre dans sa campagne. Il etoit juste et de bon exemple de se souvenir des services importants et continuels qu'elle avoit rendus de très-bonne grâce à la France, du temps qu'elle étoit en Angleterre, maîtresse très-puissante de Charles II.

M. le duc d'Orléans fit une autre grâce, et fort grande, à M. le prince de Conti , qui n'eut pas les mêmes raisons. Il augmenta ses pensions de trente mille livres pour qu'il en etlt une de cent mille livres comme M. le Duc, et peu de jours après au même prince de Conti, quarantecinq mille livres d'augmentation d'appointements du gouvernement de Poitou, qui lui en valoit trente-six mille, qui firent en tout quatrevingt-un mille livres, et cent quatre-vingt-un mille livres avec la pension; en sorte que ce fut en quinze jours un présent de soixante-quinze raille livres de rente. Ces débordements furent encore un fruit des bâ

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tards. Le premier prince du sang, comme tel, n'a jamais eu plu> ue soixante mille livres de pension. Celles des autres princes et princesses du sang, quand ils en ont eu , n'en ont jamais approche. Les bâtards et Làtardes, gorgés de tout, laissèrent longtemps les princes du sang è sec. M. le Prince avec Mme la Princesse avoient un million huit cent mille livres de renie, en comptant son gouvernement de Bourgogne et sa charge de grand maître de France. M. son fils avoit eu les deux survivances en épousant Mme la Duchesse, et des pensions, lui et elle ea bâtards, dont elle lui communiqua la profusion et à leurs enfants peu ^ peu. Il n'y avoit que M. le prince de Conti de prince du sang, qui n'eût que sa naissance, son mérite, sa réputation, l'amour, l'estime, et la plainte de tout le monde. Quelque dépit que le roi en eût, qui ne lui avoit jamais pardonné le voyage de Hongrie , et peut-être moins sa réputation et l'attachement public, par jalousie pour le duc du Maine qui n'eut jamais rien moins, ce contraste à la fin ne put se soutenir, et il fallut lui donner des pensions et à son fils : de là, titre envers le régent, qui leur laissa tout aller, et qui n'eut pis la force de défendre les finances de leurs infatigables assauts.

DAntin, qui avoit perdu son fils aîné, comme on l'a vu, dans le temps de mort de M. le Dauphin et de Mme la Dauphine , qui avoit laissé deux fils, obtint enfin pour l'aîné la survivance de son gouvernement d'Orléanois, etc., et pour le second celle de sa lieutenance générale d'Alsace. Il avoit déjà depuis quelque temps celle des bâtiments pour Bellegarde, son second fils, qui l'e'xerçoit sous lui.

Silly , dont j'aurai lieu de parler dans la suite plus à propos qu'ici , obtint d'être mis dans le conseil des afl^aires du dedans du royaume.

Le marquis de Prié, commandant général des Pays-Bas, excita une grande sédition à Bruxelles qui dura plusieurs mois et à violentes reprises. La cour de Vienne avoit fait mettre un impôt extraordinaire sur les corps des métiers par le conseil de finances de Bruxelles. Cet impôt fut refusé avec grande rumeur. On persista à Vienne à ne vouloir point écouter les représentations qui y furent envoyées par les taxés. Ils continuè- Tent, ce nonobstant, à refuser de payer. Prié leur parla fort hautement, puis les menaça, et s'attira par sa hauteur des réponses qui l'engagèrent à des procédés militaires, qui excitèrent la sédition. Elle ne fut enfin apaisée que parce que Prié n'auroit pu venir à bout d'eux que par des remèdes pires que le mal, et que la cour de Vienne, tout impérieuse et inflexible qu'elle soit, n'osa les pousser à bout. La taxe fut abandonnée, et personne ne fut châtié. C'étoit le même Prié qu'on a vu ici en son temps ambassadeur de l'empereur à Rome , lorsque le raarécnal de Te.'ssj y étoit de la part du roi, et qu'il en fit partir peu décemment, parce qu'il força le pape, par les exécutions militaires des troupes impériales dans l'État ecclésiastique, de rcconnoître l'archiduc roi d'Espagne.

Il est temps de passer aux atl'aires étrangères , et de remonter pour cela au commencement de cette année; mais il est à propos d'avertir, avant cette transition, que beaucoup de petites choses, qui viennent d'être racontées , sont un peu postérieures à d'autres plus importantes . dont la nature et la chaîne demandent de n'être pas séparées des événe- Saint-Simon X. 4

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