MOYENS DU DUC DE LORRAINE
de s'étendre très-considérablement en Champagne, et d'obtenir du roi le traitement d'Altesse Royale.
Pour le premier il étala de vieilles prétentions usées dans tous les temps, réprouvées même avec l'appui de l'empereur dans les divers traités de paix; enfin anéanties par les derniers, et singulièrement par celui en vertu duquel il étoit rentré dans la possession de la Lorraine. Il exposa aussi des dédommagements ineptes d'injustices prétendues du temps du vieux Charles IV de Lorraine, dont les perfidies avoient tout mérité, et le dépouillement par la France, et bien des années de prison en Espagne, dont il ne sortit qu'à la paix des Pyrénées, dédommagement dont il ne s'étoit jamais parlé depuis, et que M. de Lorraine n'articula que comme une grâce qu'il espéroit de l'amitié et de l'honneur de la proximité. Qui lui auroit proposé à lui-même de restituer les usurpations sans nombre faites par sa maison aux Trois-Évêchés, et le dédommagement de tout ce qui a été arraché et démembré par leurs évêques de la maison de Lorraine et par les ducs de Lorraine aussi, et incorporé jusqu'à aujourd'hui à leur domaine, il auroit été bien confondu par les titres qui lui en pouvoient être représentés en preuves bien solides, et n'auroit pas eu la moindre défense à opposer au droit ni à apporter à la puissance, si la volonté de s'en faire justice y eût été jointe, comme elle devoit et pouvoit l'être dans la situation présente alors de l'Europe , et avec un prince qui , pendant les plus grands malheurs de la dernière guerre du feu roi pour la saccetBion d'Espagne, avoit, à la Guise, ourdi toutes les perfidies qu'on a vues ici en leur lieu, et les trames les plus funestes au feu roi et à la France , pour élever sa grandeur sur ses ruines; audace et trahison qui ne se devoit jamais oublier, suivant la sage maxime qui a toujours rendu si redoutable la maison d'Autriche, jusque dans les temps où elle l'a paru le moins, et qui a été le plus ferme appui de sa solide grandeur et de cette espèce de dictature qu'elle a si longtemps et si utilement pour elle exercée en Europe, dont le démembrement d'Espagne n'a pu encore la déprendre.
À l'égard du traitement, il posoit un principe d'exemple dont il seutoit bien tout le faux , mais qu'il entorlilloit et replâtroit avec souplesse, parce qu'il n'est rien de si bas que la hauteur, quand elle est grande mais impuissante, ni bassesse qu'elle ne fasse pour parvenir à ses fins. Son grand moyen étoit l'exemple du duc de Savoie, beau-frère comme lui de M. le duc d'Orléans, et qui n'étoit pas de si bonne maison que lui, différence de traitement qu'il ne pouvoit regarder que comme trèsdéshonorante entre deux souverains, égaux d'ailleurs en souveraineté et en proximité . comme étant maris des deux sœurs qui par elles-mêmes avoient le traitement d'AUesst Royale, comme petites-filles de France, qu'il éloit bien dur que la duchesse de Savoie efll communiqué au duc son époux, tandis que lui demeuroit privé du m-ême avantage.
Il tAchoit ainsi de parer à la réponse sur le traitement même qui ss présenloil naturellement à lui faire, c'est que Charles II , duc de Lorraine, gendre de Henri II , ne l'avoit jamais eu ni prétendu dans le lemjjs même de la plus grande puissance de la Ligue et des {ilus grands elTorts de Catherine de Médicis pour lui préparer la couronne de France au préjudice
8 ALTESSE royale; pourquoi. [1718]
de son autre gendre, le véritable héritier, qui a été notre roi Henri IV. Henri, duc de Lorraine, son fils, qui épousa la sœur de Henri IV, en janvier 1599, morte sans enfants en février 1604, et qui ne devinl duc de Lorraine que quatre ans après par la mort de son père , n'eut et ne prétendit jamais ce traitement; et Charles-Léopold , père du duc de Lorraine dont il s'agit ici, reconnu duc de Lorraine par toute l'Europe (quoiqu'elle lui fût détenue par la France pour en avoir refusé la restitution à certaines conditions), qui fut un des plus grands capitaines de l'Europe et qui rendit les plus grands services à l'empereur Léopold , dans son conseil et à la tête de ses armées ; qui de plus avoit l'honneur d'avoir épousé sa sœur, reine, veuve de Michel Wiesnowieski , roi de Pologne , qui en eut le traitement toute sa vie , et qu'on appeloit la reine-duchesse, ce duc son mari, si grandement considéré à Vienne, n'a jamais eu ni prétendu l'Altesse Royale à Vienne ni ailleurs. Il est mort en 1690, et la reine-duchesse en 1697. Le duc de Lorraine, qui la prétendoit maintenant, n'étoit pas autre que ses pères, ni plus grandement marié. La réponse étoit péremptoire , et c'est ce qu'il vouloit parer en se fondant sur l'exemple de M. de Savoie , et se plaignant tendrement d'une distinction si flétrissante. G'étoit un sophisme dont il sentoit bien aussi le faux, mais qu'il fournissoit comme prétexte à qui le vouloit aveuglément combler. Voici le fait :
Aucun duc de Savoie n'avoit eu ni prétendu l'Altesse Royale avant le beau-frère de M. le duc d'Orléans , qui est devenu depuis roi de Sicile , puis de Sardaigne. Le fameux Charles-Emmanuel , vaincu à Suze par Louis XIII en personne , ne manquoit ni de fierté ni d'audace. Il étoit gendre et appuyé de Philippe II, roi d'Espagne; jamais il ne l'a eue ni prétendue, non plus que le beau-frère de Louis XIII'. Longtemps avant que le duc de Savoie , beau-frère de M. le duc d'Orléans , en ait montré la première prétention , il avoit si bien fait valoir sa chimère de roi de Chypre, par ce qu'il valoit lui-même, et par la situation importante de ses États , que ses pères et lui avoient peu à peu continuellement agrandis, qu'il avoit enfin obtenu à Rome la salle royale pour ses ambassadeurs, à Vienne le traitement pour eux d'ambassadeurs de tète couronnée, et sur ces deux grands exemples, dans toutes les cours de l'Europe, sans toutefois en avoir aucun traitement pour sa personne , et tel toujours que ses pères l'avoient eu. Il avoit été lors marié longtemps sans prétendre au traitement d'Altesse Royale, dont la duchesse son épouse jouissoit comme petitefille de France, et qu'elle ne lui communiqua point. Mais quand il se vit en possession partout du traitement de tête couronnée par ses ambassadeurs, il commença à prétendre un traitement personnel et distingué pour lui-même et par lui-même, qui fut l'Altesse Royale, n'osant porter ses yeux jusqu'à la Majesté. Ill'obtint peu à peu partout assez promptement, et dans la vérité il étoit difficile de s'en défendre, après avoir accordé à ses ambassadeurs le traitement de ceux des têtes couronnées. La chimère des ducs de Lorraine, prétendus rois de Jéru-
i . Viclor-Amédée 1", qui avoil épousé Christine de France , fille de Henri IV.