‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence; (volume 3)Chapitre 64 sur 298 · J POUR LE DUC DE LORRAINE · texte numérisé non relu

J POUR LE DUC DE LORRAINE

proque, dévoient être possédés par le même maître. Qu'il falloit donc de deux choses l'une, que son maître tâchât d'acquérir Naples, ou l'empereur la Sicile. Que l'Angleterre se repentoit de l'avoir procurée à son maître, et qu'elle y remédieroit si ce prince, si habile, ne savoit pas se faire un mérite d'une chose qu'il ne pouvoit empêcher, qui d'ailleurs étoit juste, mais dont l'empereur vouloit bien cependant lui avoir encore obligation, avantage qu'il devoit d'autant moins négliger, qu'il ne seroit plus temps d"offrir le sacrifice de la Sicile , quand la France et l'Espagne se seroient unies ensemble , comme elles étoient peut-être sur le point de faire pour la lui enlever. Ainsi parloit le ministre de l'empereur, employé à Londres pour la négociation de la paix et pour la conclusion du traité qui devoit assurer la parfaite tranquillité de l'Europe. Il y ajouloit de temps en temps des discours capables d'inspirer au roi de Sicile , naturellement défiant , de grands soupçons de la bonne foi du régent. Il disoil, entre autres, que pendant son séjour en France il avoit souvent remarqué par lui-même que les dispositions du régent pour le roi de Sicile n'étoient rien moins que favorables. Que depuis qu'il étoit à Londres, il avoit certainement que le roi de Sicile ne devoit nullement compter sur ce prince. Si La Pérouse étoit assez frappé de ce discours pour inspirer à son maître la défiance du régent, il ne se reposoit pas davantage sur les dispositions de l'Angleterre , croyant remarquer dans la nation angloise un tel éloignement pour la guerre, que jamais elle ne s'y détermineroit en faveur de l'empereur, encore moins contre l'Espagne. Comme il paroissoit cependant que tout tendoit à une rupture entre l'Angleterre et l'Espagne , l'opinion publique étoit que le ministère de Georges attendroit la séparation du parlement avant d'engager ce prince à cette résolution , pour éviter toute contradiction dans un pays obéré de dettes, plein de divisions intérieures, et d'ailleurs fort attaché au commerce.

Le bruit public annonçoit aussi la destination de l'escadre pour agir dans la Méditerranée en faveur de l'empereur. Monteléon en étoit persuadé; mais il croyoit que cela dépendroit du succès de la négociation de Nancré , et que le ministère d'Angleterre souhaitoit qu'elle réussît pour éviter cette dépense et une rupture opposée au goût général de la nation. II essayoit de faire comprendre à Albéroni que la paix étoit entre ses mains; que l'Angleterre n'avoit nulle mauvaise intention contre le roi d'Espagne ; qu'il étoit le maître d'assurer le repos de l'Europe et de former pour l'avenir une alliance étroite avec l'Angleterre; mais ces insinuations furent inutiles. Cellamare, au contraire, bien assuré des pensées d'Albéroni , n'avoit nulle opinion du voyage de Nancré, et les ministres étrangers , attentifs à découvrir le caractère de ceux qu'ils prati(iuent. avoit observé qu'il ne falloit pas toujours compter sur ce que disoit Monteléon; que souvent il se servoit de son esprit pour faire prendre aux autres de fausses idées: qu'on ne pouvoit compter de savoir la vérité de lui qu'autant qu'elle lui échappoit malgré lui-même par la vivacité de la conversation ou de la dispute, ou bien à force d'encens qu'il recevoit avec plaisir, ou par les louanges qu'il cherchoit souvent a se donner.

96 MONTELÉON N'OUBLIE RIEN [1718]

Quelques princes d'Italie . alarmés du projet de traité dont les conditions n'étoient pas encore publiques, crurent devoir s'en informer à Londres, et y représenter leurs droits et leurs intérêts. Corsini y étoit déjà passé de la part du grand-duc [de Toscane] , et le duc de Parme y envoya le même Claudio Ré , ce secrétaire qu'il y avoit auparavant employé aux conférences d'Utrecht. Corsini représenta qu'il seroit contraire à l'honneur, aux droits, à la souveraineté de son maître des démarches anticipées sur sa succession. Le penchant de cet envoyé, ainsi que de toute la noblesse de Florence , étoit que leur patrie reprît son ancienne forme de république , si la ligne du grand-duc venoit à s'éteindre. Us espéroient même y être aidés par la maison d'Autriche qui éluderoit par là les droits de la maison Farnèse, par conséquent les prétentions des enfants de la reine d'Espagne.

Monteléon eut ordre de renouveler les déclarations qu'il avoit déjà faites de sortir d'Angleterre si l'escadre angloise passoit dans la Méditerranée, ce que le roi d'Espagne regarderoit comme rupture; ce qu'il ne pouvoit plus traiter comme bruits sans fondement par les préparatifs qui se faisoient à Naples et à Lisbonne pour lui fournir des vivres. Avant que d'exécuter ces ordres, l'ambassadeur en fit la confidence à Stanhope qui lui dit que cette déclaration lui paroissoit trop forte, d'ailleurs hors de saison , parce que la nouvelle des préparatifs de Naples et de Lisbonne étoit tout à fait fausse . et que , si le roi d'Angleterre envoyoit une escadre dans la Méditerranée, cela ne signifioit pas qu'il voulût agir contre le roi d'Espagne, parce que l'Angleterre pouvoit avoir aussi ses intérêts particuliers et que personne n'étoit en droit ni en pouvoir de lui ôter la faculté et la liberté d'envoyer ses escadres où bon lui sembloit-, que le départ et la route de cette escadre dépendoit de l'issue de la négociation présente; que, si le roi d'Espagne examinoit bien ses intérêts , il trouveroit des avantages réels et solides dans le projet du traité qui lui avoit été communiqué, et qu'en ce cas une escadre angloise dans la Méditerranée, loin de lui faire ombrage, lui seroit utile et deviendroit peut-être à craindre pour ses ennemis. Stanhope ajouta comme un avertissement qu'il donnoit en ami à Monteléon , que , s'il exécutoit aveuglément les ordres qu'il avoit reçus , ils produiroient peut-être un effet tout contraire à ses intentions; que la déclaration positive qu'il prétendoit faire seroit regardée comme une menace et comme marque d'inconsidération pour l'Angleterre ; qu'il pourroit arriver que la réponse seroit peu agréable ; qu'elle engageroit deux puissances amies à se défier l'une de l'autre ; enfin , à rompre sans sujet et sans nécessité. Monteléon lui répondit que ses ordres ne lui laissoient de liberté que sur la manière de les exécuter; qu'il le feroil par écrit, qu'il s'expliqueroit en forme de plainte tendre d'un ami à son ami, sans toutefois altérer la force des raisons qu'il devoit employer et des protestations qu'il avoit ordre de faire, surtout celle de se retirer si l'escadre avoit ordre de passer dans la Méditerranée.

Malgré sa résistance conforme aux intentions et aux ordres qu'il recevoit d'Albéroni , il étoit intérieurement persuadé que les conseils de Stanhope étoient bons , mais il n'osoit ni l'avouer ni laisser croire en Ls-

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