VANTERIES ET BÉVUES DE BERETTI
Pendant que le ministre de l'empereur à Londres se croyoit si siir non-seulement des ministres de Georges, mais encore des dispositions générales de la nation angloise sur la guerre d'Espagne, l'ambassadeur d'Espagne à la Haye se tenoit également assuré de la disposition générale des Hollandois en faveur de son maître. Il crut en avoir une preuve dans la permission qu'il obtint à la fin de mars d'acheter les navires de guerre que Castaneda devoit ramener de Hollande en Espagne. Le projet étoit d'en avoir sept à soixante-dix pièces de canon chacun. Ces navires dévoient être achetés sous le nom de marchands espagnols. Beretti en étoit demeuré d'accord avec le Pensionnaire et d'autres membres du gouvernement. Les États de Hollande avoient autorisé les amirautés de la province à vendre les vaisseaux qu'elles pourroient avoir au delà des trente que la république faisoit armer pour la mer Baltique. C'étoit donc au delà de ce nombre que Beretti se flattoit d'en trouver sept à choisir dans les amirautés d'Amsterdam, de Rotterdam et de Zeelande. Il se vantoit d'avoir surmonté par son habileté l'opposition des provinces, parce qu'il s'agissoit d'armer trente vaisseaux pour le nord. Secondement l'empereur raenaçoit la république si elle accordoit cette permission; enfin les Anglois et les Portugois travarsoient secrètement la négociation , et mettoient en usage tant d'intrigues et d'artifices pour empêcher le succès , que Beretti ne l'attribuoit qu'à son savoir-faire , et puis à la bonne volonté que la plus saine partie de la république avoit pour le roi d'Espagne. Mais Beretti n' étoit pas encore au bout de cette affaire, quelque assuré qu'il s'en crût.
On disoit publiquement alors que le roi de Sicile entroît dans la ligue, et qu'il traitoit avec l'empereur. Le régent avoit communiqué en Espagne les avis qu'il avoit reçus de cette négociation secrète à Vienne. Ceîlamare en avoit officieusement averti Provane. Ce dernier , quoique peu content, rendoit cependant justice au régent. Il étoit persuadé que ce prince vouloit sincèrement procurer la paix , et qu'il la croyoit aussi conforme aux intérêts du roi et du royaume qu'aux siens personnels. Albéroni ne douta pas un moment du double manège du roi de Sicile. Persuadé que jamais il n'agissoit de bonne foi , il conclut que ce prince s'étoit proposé de voir enfin la guerre allumée de tous côtés et les Impériaux chassés d'Italie. Mais il remarquoit en même temps autant de mauvaise foi de leur part que de foiblesse, accompagnée d'autant d'artifice, pour détourner le mal qu'ils avoient à craindre , et pour éviter le coup qu'il étoit aisé de leur porter; car ils faisoient voir des pensées de paix, ils sollicitoient la France et l'Angleterre de s'entremettre pour un accommodement; et la seule vue de la cour de Vienne étoit, disoient-ils, de lier les mains au roi d'Espagne par cet artifice , et d'empêcher les entreprises que vraisemblablement il méditoit, et qu'il pouvoit aisément exécuter en Italie par les troupes qu'il avoit en Sardaigne. L'empereur n'avoit pas fait encore la paix avec les Turcs, par conséquent il étoit trop foible pour défendre les Ëtats qu'il possédoit en Italie, ses forces principales étant occupées en Hongrie. Il vouloit donc par de feintes négociations gagner le temps de la paix , et se déployer après en lorca sur l'Italie. Il reprochoit à l'empereur que l'avidité de conserver et d'é-
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tendre ses injustes usurpations sur l'Italie l'engagcoit à offrir aux Turcs de leur cp ier Belgrade, et d'aimer mieux en obtenir une paix honteuse dans le cours de ses victoires , qu'à tenir plus longtemps ses troupes éloignées du lieu où il aimoit mieux les employer.
Alhéroni faisoit de temps en temps des réflexions sur l'aveuglement général et l'indolence fatale de tant de princes. Il en exceptoit le roi d'Espagne. Il prétendoit qu'avec une bonne armée et de bonnes flottes il demeureroit tranquillement chez lui , simple spectateur des maux que la guerre causeroit aux autres nations ; que , s'Û arrivoit , contre toute apparence, qu'on vît de telles révolutions que ce prince fût contraint de céder à la force, il auroit toujours sa ressource , et que, au pis aller, il se retireroit sur son fumier (en France), résolution qui pourroit un jour faire connoître à certaines gens (M. le duc d'Orléans) que c'étoit s'égarer sur leurs propres intérêts que d'empêcher Sa Majesté Catholique de porter hors de son continent des troupes et de l'argent pour employer l'un et l'autre sur les frontières de France. Enfin , il disoit plus clairement que le régent se repentiroit peut-être un jour d'avoir négligé d'établir avec le roi d'Espagne, comme il le pouvoit aisément, l'union et la bonne intelligence dont dépendoient et son honneur et son intérêt personnel. Alhéroni , prévenu que la France et l'Angleterre demanderoient, pour avancer la paix, que la Sardaigne fût remise en dépôt pendant la négociation , déclara par avance que le roi d'Espagne n'admettroit jamais une pareille proposition. Cette île étoit l'entrepôt des troupes qu'il vouloit envoyer en Italie. Ainsi , loin de la remettre comme en séquestre , il prenoit toutes les mesures nécessaires pour la bien garder. Alhéroni protestoit en même temps que le roi d'Espagne vouloit venger ses or.trages et soutenir ses droits , quand même il seroit seul et dépourvu de tout secours. Les ambassadeurs d'Espagne en France et en Angleterre eurent ordre de parler en même sens. Il fut enjoint particu lièrement à Monteléon de renouveler ses protestations, et de ne rien omettre pour faire bien connoître à la nation angloise le préjudice qu'elle souffriroit de l'engagement qu'on vouloit la forcer de prendre avec l'empereur, sans raison et contre l'intérêt de cette nation, enfin dans un temps où les grâces qu'elle avoit obtenues du roi d'Espagne étoient trop récentes pour en avoir perdu le souvenir. D'un autre côté , il s'épuisoit en vives et fortes représentations à la France ; mais . les jugeant fort inutiles , il continuoit à prendre les mesures que l'état de l'Espagne pouvoit permettre pour se préparer à faire vigoureusement la guerre. 1! travailloit principalement à ramasser un nombre de vaisseaux suflisant pour faire croire que l'Espagne avoit suffisamment des forces maritimes. Plus il y travailloU, plus il trouvoit que l'entreprise de mettre Fur pied une marine étoit, disoit-il, un abîme. Il avoit espéré d'acheter des navires en Hollande, de les y trouver tout équipés et en état de servir; cette espérance s'évanouissoit , et malgré les belles paroles de Beretti , Alhéroni pénétroit qu'il ne devoit en attendre rien de réel. Il se plaignoit de la négligence de Ca<5taneda . et en général de ne trouver en Espagne personne qui pût le soulager et qu'il pût regarder comme un homme de contlaDce.
108 PROJETS d'aLBÉRONI SUR LA SUÉDE. [1718]
Il se figura que le roi de Suède seroit peut-être de quelque secours aux affaires du roi d'Espagne ; qu'en aidant aux Suédois à rentrer en Allemagne , on remplaceroit avantageusement par cette diversion celle que les Turcs avoient faite jusqu'alors en Hongrie , et qu'une prochaine paix étoit prête à terminer. Beretti eut ordre d'axaminer si le roi de Suède avoit en Hollande quelque sujet , homme de mérite , et en ce cas de lui parler et de lui confier que, le roi d'Espagne étant sur le point d'attaquer vivement l'empereur, il seroit de l'intérêt de la Suède de profiter de cette conjoncture. Si celui à qui Beretti parleroit représentoit que son maître , manquant d'argent , n'étoit pas en état d'entrer dans de pareils projets, Beretti avoit pouvoir de lui offrir, mais seulement comme de lui-même, d'écrire au cardinal, et de le disposer à fournir de l'argent à la Suède , lui proposant de prendre en échange du cuivre ou des bois pour la marine. La paix auroit mis fin à ces agitations, la négociation en étoit entre les mains d'Albéroni. Nancré , étant arrivé à Madrid vers la fin de mars , lui avoit exposé le plan du traité concerté entre la France et l'Angleterre, et communiqué depuis à Vienne. Il n'étoit pas encore alors aussi avantageux pour le roi d'Espagne qu'il le fut depuis , car les Anglois avoient toujours en tête de démembrer l'État de Toscane, de faire revivre l'ancienne république de Pise, et de comprendre Livourne dans cet État ainsi renouvelé.
Un tel projet fut mal reçu. Albéroni en ayant entendu toutes les conditions le traita de fou et de chimérique; dit qu'en ayant rendu compte à Leurs Majestés Catholiques , elles avoient répondu que jamais elles n'avoient entendu rien de plus indigeste et de plus visionnaire ; que la reine surtout étoit offensée de l'opinion que le régent avoit d'elle , et de voir qu'il la crût capable d'une perfidie telle que le seroit de penser seulement, non de consentir, à dépouiller un prince qui lui tenoit lieu de père. Albéroni plaignit Nancré , et dit qu'il étoit malheureux qu'un homme d'honneur et d'esprit comme lui fût chargé d'une si mauvaise commission ; que , si le régent eût jeté plus tôt les yeux sur lui , et que dès l'année précédente il l'eût envoyé en Espagne au lieu de Louville, Son Altesse Royale ne se trouveroit pas en des engagements dont les suites et le dénoûment ne tourneroient peut-être à l'avantage ni de la France ni de l'Espagne. Albéroni prétendit que Nancré avoit représenté l'état de la France si malheureux qu'à peine elle pourroit mettre en cas de guerre deux mille hommes en mouvement. Il avoit répondu qu'il trouvoit une contradiction manifeste entre cet état de foiblesse et les engagements que le régent avoit pris avec l'Angleterre , puisque certainement il se trouveroit obligé à mettre plus de deux mille hommes en mouvement s'il vouloit tenir sa promesse. Le roi d'Espagne , dans l'audience qu'il donna à Nancré, lui répondit qu'il examineroit les propositions qu'il avoit faites. L'intention d'Albéroni étoit de prendre du temps pour être instruit des réponses de l'empereur, avant que d'en rendre une positive de la part du roi d'Espagne.
Le colonel Stanhope étoit encore à Madrid, chargé des affaires et des ordres du roi d'Angleterre. Nancré et lui agissant pour la même cause agirent aussi d'un parfait concert, et Albéroni leur répondit également