DÉCLARATION DE CELLAMARE. U
prétendûit que l'abbè Dubois et Chavigny, engoués tous deux de leurs négociations, travailloient à les soutenir par la violence; que leur vue étoit d'unir le régent au roi d'Angleterre, dont le procédé devenoit de jour en jour plus suspect au roi d'Espagne ; que cette union n'empêcheroit pas cependant que la réception favorable que Nancré avoit eue à Madrid ne fût suivie de toutes sortes de bons traitements, quoique d'ailleurs le roi d'Espagne eût lieu déjuger que cet envoyé étoit chargé de propositions peu agréables à Sa Majesté Catholique. Pendant que l'ambassadeur d'Espagne s'expliquoit ainsi à celui qui devoit en rendre compte au régent, il parloit avec moins de modération aux différents ministres que les princes d'Italie entretenoient à Paris. Il leur disoit que le roi son maître détestoit la chaîne qu'on prétendoit imposer à leurs souverains: que les propositions de la France seroient mal reçues à Madrid ; que l'espérance de la succession de Parme étoit méprisée du roi et de la reine d'Espagne; que l'un et l'autre avoient en horreur le projet de remettre la Sicile entre les mains des Autrichiens, et que Leurs Majestés Catholiques regardoient la proposition de laisser le reste de l'Italie en l'état où elle se trouvoit lors comme pernicieuse. Il géroissoit ensuite, soit avec ces ministres, soit avec d'autres, sur ce que la France vouloit la paix à quelque prix que ce fût , parce que le régent lacroyoit nécessaire pour la validité des renonciations. C'étoit une partie des manèges que Cellamare faisoit pour acquérir des amis au roi son maître, et pour empêcher l'exécution du traité. La cour de Vienne, qui en devoit recueillir les principaux avantages , ne se pressoit pas cependant d'y souscrire, et dans la fin de mars les principaux ministres de l'empereur étoient encore partagés sur le parti que ce prince devoit prendre. Enfin la conclusion de la paix avec les Turcs devenant plus que jamais probable au commencement d'avril, l'empereur consentit à tous les points du traité. On dit même alors que l'accommodement du roi de Sicile étoit fait , et que le mariage d'une archiduchesse avec le prince de Piémont étoit une des principales conditions.
Le prince de Cellamare , suivant ses ordres , déclara que le roi son maître n'accepteroit jamais un tel traité; que, tout l'avantage étant pour la maison d'Autriche , l'acceptation de l'empereur ne seroit pas un exemple pour Sa Majesté Catholique. Malgré ces protestations, on ne désespéra pas encore de le persuader. Comme le roi d'Espagne n'avoit pas refusé positivement , le régent dépêcha un courrier exprès pour porter à Madrid la nouvelle du consentement de l'empereur, espérant que, le roi d'Espagne voyant les principales puissance» de l'Europe concourir également à l'exécution de ce projet , Sa Majesté Catholique surmonteroit aussi sa répugnance à l'accepter. En efl"et, elle n'avoit point rendu de réponse précise; le cardinal avoit seulement amusé Nancré et le colonel Stanhope , en leur disant qu'il falloit attendre la réponse de Vienne avant que le roi d'Espagne prît sa dernière résolution. Ce premier ministre se contentoit de combattre le projet de toutes ses forces, en toutes ses parties, et de se retrancher sur la juste horreur que la reine d'Espagne avoit conçue sur ce qui se proposoit à l'égard de Parme. S'il se contenoit iiQ peu en parlant aux ministres de France et d'Angleterre, il se dé- Saint-Simon X. 8
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chaînoit avec les autres, et furieusement contre la paix d'Utrecht, et s'emporta même un jour jusqu'à dire à l'ambassadeur de Portugal , que ce ne seroit pas le premier traité rompu aussitôt que conclu. Toutefois il affectoit de ménager Nancré; il avoit avec lui de longues conférences tête à tête ; l'accueil que Nancré recevoit de la cour étoit très-distingué. Enfin , à juger par les démarches extérieures , on pouvoit penser que cette négociation particulière étoit agréable au roi d'Espagne et à son ministre. Bien des gens même soupçonnèrent qu'il y avoit peut-êtra quelque intelligence secrète entre les deux cours , que celle d'Angleterre jgnoroit et dont elle seroit la dupe. On s'épuisoit en raisonnements ; on jugeoit bien, par l'empressement de tant de préparatifs de guerre, q«e l'Espagne rejetteroit le traité; mais on ne pouvoit se figurer qu'elle voulût faire la guerre sans alliés , et on se persuadoit qu'elle étoit assurée de la France ou du roi de Sicile , parce que nulle autre alliance ne lui paroissoit si naturelle. Le roi de Sicile venoit encore d'envoyer depuis peu le président Lascaris à Madrid , quoiqu'il y eût l'abbé del Maro pour ambassadeur ordinaire. On ne doutoit donc point de quelque liaison secrète, ou déjà prise, ou prête à prendre avec lui. Mais ces raisonnements étoient vains , l'Espagne étoit véritablement sans pas un allié. Son tout-puissant ministre déploroit inutilement l'aveuglement de toute l'Europe , de la France surtout , qui manquoit selon lui la plus belle occasion du monde , et la plus facile , de mettre des bornes à la puissance de l'empereur, et de chasser pour toujours les Allemands d'Italie. A l'égard du roi de Sicile, quoiqu'il comptât peu sur l'envoi de Lascaris, et qu'il ne doutât point que ce prince ne traitât avec le ministre arrivé de Vienne à Turin , il avoit une telle opinion de l'infidélité de la Savoie, qu'il ne doutoit pas que l'empereur n'en fût trompé si la France vouloit s'unir contre lui à l'Espagne. Malgré toute l'affectation de fermeté et de tout espérer de la guerre , Albéroni éprouvoit de grandes agitations intérieures sur l'incertitude des succès où il alloit se livrer. Il avouoit que, le roi d'Espagne étant seul , l'entreprise étoit fort difficile ; il disoit qu'il satisfaisoit au moins à son honneur et montroit le chemin aux autres prirces; il laissoit échapper des menaces contre ceux qui, après coup, se voudroient joindre à Sa Majesté Catholique; il ajoutoit que la guerre n'étoit point de son goût , et qu'il en avoit de bons témoins, et se faisoit un mérite de toutes les iniquités qu'il attiroit sur soi par le seul zèle de bien servir son maître. C'étoit par ce zèle qu'il traitoit le traité de chimérique, les conditions d'impossibles, et qu'il s'étonnoit que l'abbé Dubois eût pu penser que l'Espagne donnât dans des absurdités pareilles , et pût compter sur le frivole de garanties dont on la leurroit. Il dit au colonel Stauliope qu'il croyoit de la prudence de faire quelquefois des réflexions sur les variations du gouvernement d'Angleterre, fondées sur ses discussions domestiques et sur le changement de tout le ministère et de tous ses principes, comme il étoit arrivé a l'avènement et à la mort de la reine Anne, d'oii il concluoit qu'on ne pouvoit jamais compter de sa part sur rien de solide ni de durable. Il déclamoit contre la mauvaise foi (le la France et de l'Angleterre, convenues de tout, selon lui, avec l'empereur depuis longtemps, dont les offices à Vienne n'étoient
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que grimaces concertées-, que ce projet, communiqué si tard à l'Espagne, et encore par parties, étoit si peu secret, que toute la teneur en avoit été écrite depuis longtemps de Venise et de Rome , jusque-là qu'une gazette de Florence s'en étoit moquée et s'en étoit expliquée fort nettement; de là Albéroni s'exhaloit en invectives sans mesures, ea menaces figurées et en d'autres plus ouvertes, pleines de vanteries, sur 1î bonté du gouvernement qu'il avoit établi et le grand pied où il étoif venu à bout de remettre l'Espagne ; il finissoit par des avertissement! très-malins et menaçants pour M. le duc d'Orléans.
Nancré s'étoit alors expliqué sur tous les points de sa commission; Albéroni appela cela avoir enfin vomi tout ce qu'il avoit apporté, digéré et non digéré après un long secret. Il s'emporta avec fureur contre l'échange de la Sicile pour la Sardaigne, le traita de scandaleux, demanda si la France, non contente d'avoir arraché cette île à l'Espagne, vouloit encore la priver du droit de reversion stipulé par le traité d'Utrecht, et mettre le comble à la puissance de l'empereur en lui donnant les moyens de former une marine, la seule chose qui lui manquoit, de devenir le maître absolu de la Méditerranée, de l'Adriatique, de l'Archipel, et d'y porter quand il lui plairoit toutes les forces du septentrion. Dans sa fureur, il traita ces projets de bestialité, de fous ceux qui les approuvoient, d'abandonnés de Dieu; l'abbé Dubois d'aveugle, de dupe des Anglois, de dépourvu de tout esprit de conseil, et qui entraînoit la France et le régent dans le précipice. Il distinguoit le maréchal d'Huxelles seul des auteurs et approbateurs d'un si pernicieux conseil. Il protesta que, quoi qu'il pût arriver, le roi d'Espagne ne changeroit point de sentiment ; qu'avec la fermeté qu'il avoit marquée dans les temps les plus malheureux , il ne recevroit pas des lois honteuses avec quaire-vingt mille hommes bien lestes et bien complets, des forces de mer au delà de ce que l'Espagne en avoit jamais eu , des finances réglées comme une horloge et le commerce des Indes bien disposé ; qu'il mourroit l'épée à la main s'il le falloit plutôt que de laisser les Anglois distribuer et changer les États à leur gré, en maîtres du monde, et que, ' si le roi d'Espagne y périssoit, on diroit que ceux qui avoieut un intérêt commun avec lui auroient contribué à sa perte. Il chargea Montclèo:i de parler à l'abbé Dubois comme il parloit lui-même à Nancré, et de lui faire faire les mêmes réflexions s'il en étoit capable. Furieux contre la France, il ne l'étoit pas moins du refus de ses bulles de Séville. Il s'en plaignit en termes très-forts à Paulucci. traita l'accusation de Gallas contre lui d'impostures infâmes, sacrilèges, d'invention diabolique; il assura que , quelque mépris que le roi d'Espagne eût pour une si noire talomnie, il s'en vengeroit, non par une autre, mais par les armes, cette voie étant la seule dont les rois doivent se servir, et laisser l'imposture aux âmes viles. Il triompha ensuite de désintéressement et de désir de tout sacrifice personnel, mais en déclarant que, l'outrage étant fait aux justes droits de la couronne d'Espagne, le roi catholique les soutiendroit avec la dernière vigueur. Parmi tant de divers emportements, Albéroni traitoit Nancré avec tant de distinction et d'apparente confiance , que ceux qui ne voyoient que ces dehors croyoient que la né-