‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence; (volume 3)Chapitre 80 sur 298 · SAGE CONDUITE DE MONTELÉON · texte numérisé non relu

SAGE CONDUITE DE MONTELÉON

tendu prendre des mesures avec l'empereur pour disposer ensemble, et de concert, du sort de toute l'Europe. Pras fit de plus voir à du Bourg une lettre horrible contre M. le duc d'Orléans qu'il supposa lui avoir été écrite de Paris. La même lettre fut communiquée à l'empereur par l'intrigue des Piémontois, qui prétendirent que ce prince en avoit été fort ému. Ils ne réussirent cependant ni dans leurs desseins ni dans les moyens dont ils se servirent pour y parvenir. Le caractère du roi de Sicile étoit connu depuis longtemps. Il voulut à son ordinaire frapper à toutes les portes. Il les trouva toutes fermées , parce que l'expérience commune avoit appris à tout le monde à se défier également de lui; ainsi chacun se réjouissoit de voir qu'il étoit la victime de ses manèges doubles.

Dans ces circonstances , Monteléon zélé pour sca maître , attaché peutêtre à l'Angleterre par quelque intérêt particulier, souhaitoit ardemment qu'il voulût demeurer uni avec le roi d'Angleterre. Il prévoyoit l'embarras où se trouveroit l'Espagne si les choses en venoient à une rupture, et connoissant qu'elle nn pouvoit soutenir seule un en;-'agement contre les principales puissances de l'Europe, il eût conseillé, s'il l'eût osé, de faire de nécessité vertu , de ne pas mépriser le bénéfice oiïert , et de rendre grâces pour les offenses; mais la crainte de déplaire au premier ministre le retenoit , et c'étoit avec peine qu'il osoit confier à ses amis ce qu'il pensoit sur l'état des afl"aires. Il se contentoit lorsqu'il en rendoit compte en Espagne de mettre dans la bouche des autres une partie de ce qu'il n'osoit représenter comme de lui , et quand la nouvelle de l'acceptation de l'empereur fut arrivée , il représenta que ce prince avoit beaucoup gagné auprès de la cour d'Angleterre en prévenant par son consentement celui qu'on altendoit , et qu'on désiroit ardemment du roi d'Espagne.

La France et l'Angleterre, unies et sûres de l'empereur, pressèrent vivement la Hollande de souscrire au traité , et d'entrer avec elles dans les mêmes liaisons ; mais cette république , dont les délibérations sont ordinairement lentes , redoubloit encore de lenteur, retenue par le mauvais état de ses finances et par la mauvaise constitution de son gouvernement. L'une et l'autre de ces raisons , obstacles invincibles à la guerre, faisoient désirer ardemment la conservation de la paix. Ainsi la république désapprouvoit la précipitation de l'Angleterre , et trouvoit qu'elle avoit tort de presser l'armement destiné pour la Méditerranée. Les Hollandois, du moins ceux qui ne dépendoient pas absolument de l'Angleterre, accumulent les Anglois d'une égale imprudence en doniianl à l'empereur les moyens de se rendre insensiblement maître de toute l'Italie.

Beretti souffloit le feu qu'il se flattoit, et qu'il se vantoit souvent mal à propos d'avoir excité, et, pour se faire un mérite auprès d'Albéroni, faisoit des pronostics sur les troubles qu'on verroit bientôt en Ecosse , si le Prétendant , s'embarquant en Norwége , passoit dans ce royaume avec les secours du roi de Suède et du czar, comme on supposoit que les torys et les wighs mécontents, et les jacobites le désiroient et le croyoient. Beretti avoit ordre d'Albéroni de fomenter l'exécution de ce projet, et de parler pour cet effet, soit à ceux qui ssroient dans la confidence du

12â CONDUITE DE BERETTI. [1718]

roi de Suède , soit aux ministres du czar à la Haye. Il s'adressa donc aux uns et aux autres. Le roi de Suède avoit en Hollande un secrétaire nommé Preiss , mais ce prince se confioit principalement à un officier polonois attaché au roi Stanislas nommé Poniatowslii. Beretti , suivant ses ordres, lui demanda si le roi de Suède consentiroit à recevoir quelques sommes d'argent du roi d'Espagne , et s'il donneroit en échange des armes et des provisions nécessaires pour la marine d'Espagne. La proposition ne parut pas nouvelle au Polonois. Il dit qu'elle lui avoit déjà été faite en secret à Paris par Monti ; que tout ce qu'il avoit pu lui répondre étoit que , se trouvant pressé de se rendre auprès du roi de Suède, il falloit laisser l'affaire à traiter entre Beretti et Preiss. Il ajouta comme une chose trèssecrète, et qu'il prétendoit bien savoir, que l'amitié qui paroissoit si vive entre le roi d'Angleterre et le régent n'étoit que masquée; que, si la paix qu'il croyoit alors prête à se faire entre le roi de Suède et le czar venoit à se conclure , la France changeroit de conduite , et qu'elle se comporteroit à l'égard de l'Angleterre d'autant plus différemment, que le roi d'Angleterre s'éloignoit chaque jour de plus en plus de traiter avec le roi de Suède. Beretti, content des bonnes dispositions que Poniatowski lui laissoit entrevoir', le fut encore davantage de celles de l'ambassadeur de Moscovie. Ce ministre lui dit que le temps approchoit ou le roi d'Espagne pouvoit tirer un grand avantage de l'intelligence étroite qu'il établiroit avec le czar et le roi de Suède, qui de leur côté profiteroient de ces liaisons réciproques. Beretti jugeoit qu'elles étoient d'autant plus nécessaires, que, malgré l'espérance que les agents du roi de Suède lui avoient donnée que l'union entre la France et l'Angleterre ne seroit ni solide ni de durée , il voyoit au contraire les ministres françois et anglois agir entre eux d'un grand concert, et presser unanimement les états généraux de souscrire au projet du traité. On se flattoit même alors que le cardinal Albéroni deviendroit plus docile; on disoit qu'il commençoit à mollir. Les Anglois îaisoient usage de ces avis en Hollande, et s'en servoient comme de raisons décisives pour engager la république à convenir de ce qu'ils désiroient.

Toutefois Cellamare et Monti , mieux instruits des véritables sentiments d' Albéroni, assurèrent toujours Provane qui étoit encore à Paris, de la part du roi de Sicile, que certainement le roi d'Espagne rejetteroit le projet; qu'il ne se contenteroit pas des compliments du roi d'Angleterre , ni de ses discours équivoques pendant qu'il travailloit par des réalités à augmenter la puissance de l'empereur. Les discours de Gella mare et de Monti étoient confirmés par les lettres qu'ils montroient d' Albéroni. Cellamare pour lui plaire s'exhaloit contre le traité en plaintes et en réflexions à peu près les mêmes qu'on a déjà vues. Mais il avoit bon esprit, et les propos qu'il tenoit ne l'erapêchoient pas de connoîlre parfaitement que le roi d'Espagne , en rejetant le traité , exposoit sa monarchie à de grands dangers. On voyoit clairement la liaison intime du roi d'Angleterre , prince de l'empire , avec l'empereur chef de l'empire. Il étoit apparent que les Anglois lèveroient incessamment le masque de médiateurs, et que, reprenant le personnage de pro-

Page 1