‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence; (volume 3)Chapitre 88 sur 298 · EMBARRAS DES MINISTRES D'ESPAGNE · texte numérisé non relu

EMBARRAS DES MINISTRES D'ESPAGNE

de l'obscurité de ses lettres sur l'exécution de ceux qui les recevoient , Beretti , comme les autres ministres d'Espagne au dehors, étoit souvent embarrassé du parti qu'il devoit prendre autant pour plaire à sa cour que pour le bien des affaires qui lui étoient commises. Il se trouva dans cet embarras , lorsqu'à la fin d'avril l'ambassadeur de France et l'envoyé d'Angleterre allèrent ensemble communiquer aux États généraux le projet du traité de la quadruple alliance. Beretti n'avoit pas encore reçu des ordres suffisants pour régler sa conduite; il jugea qu'en cette conjoncture il ne pouvoit rien faire de mieux que de gagner du temps et d'empêcher la république de prendre aucun engagement. 11 demanda donc une conférence avec les députés des États , leur tint à son ordinaire force verbiages, et parut content des assurances qu'il en reçut de rapporter à leurs maîtres ce qu'il leur avoit dit, et de leur désir de conserver les bonnes grâces de l'Espagne. Beretti les trouvoit foibles et générales; il crut agir prudemment d'avouer à Albéroni que son inquiétude étoit extrême depuis que l'ambassadeur de France marchoil avec l'envoyé d'Angleterre. IJ fit remarquer que cette cour gagnoit la supériorité dans le parlement, depuis qu'on savoit que M. le duc d'Orléans concouroit avec elle. Qu'on avoit bien prévu que les HoUandois seroient invités d'entrer dans l'alliance ; mais que de plus on étoit persuadé que , s'ils y résistoient, ils seroient forcés d'y souscrire. On ajoutoit, disoitil , que le régent feroit une ligue avec l'empereur: que, quoique la chose ne lui parût pas vraisemblable , tout étoit possible , s'espaçoit contre la France et le traité , et concluoit qu'en attendant qu'il reçût des ordres pour régler sa conduite , il feroit tout son possible pour empêcher la république de s'engager. Il supposa que ces ordres lui étoient d'autant plus nécessaires, qu'il avoit lieu de se défier des conseils que Monteléon lui donnoit. Cet ambassadeur étoit l'objet de sa jalousie, car, outre que Monteléon étoit supérieur par son e.sprit et par son expérience . il avoit encore paru que le roi d'Espagne avoit pour lui beaucoup de goût, et comme il étoit Espagnol , il étoit vraisemblable que ce prince lui donneroit la préférence pour les emplois sur un Italien , qui n'étoit pas né son sujet. Ainsi Beretti profitoit de toutes les occasions d'inspirer en Espagne des soupçons sur la fidélité de Monteléon : la chose n'étoit pas difficile . c'étoit faire sa cour au premier ministre de décrier Monteléon. Beretti le représenta comme entrant dans toutes les vues de l'Angleterre, jurant qu'elle n'avoit nulle intention de favoriser l'empereur; que, séduit par elle , il vouloit faire passer le projet de paix comme un ouvrage avantageux au roi d'Espagne qui, par là, remet- Iroit h pied en Italie , et auroit des troupes dans les États de Toscane et de Parme; que la cour de Vienne, qui en prévoyoit les conséquences et senloit bien les avantages que l'Espagne en retireroit, n'eût jamais accepté le projet si elle n'avoit regardé comme une nécessité de prévenir en l'acceptant les liaisons qui se tramoieut contre elle entre la France et l'Angleterre. Ainsi Beretti, tournant en ridicule la fausse politique de Monteléon , soutenoit qu'en suivant ses avis ou faciliteroit à l'empereur les moyens de tout envahir , dont déjà sou ministre triompboit.

Page 1