MORT DE BARBEZIEUX
bu , ou qu'il avoit une partie qu'il ne vouioit pas manquer , et lui mandoit qu'il avoit la fièvre. Le roi le souffroit par l'utilité et la facilité de son travail et le plaisir de croire tout faire et de former un ministre; mais il ne l'aimoit point, et s'apercevoit très-bien de ses absences et de ses fièvres factices; mais Mme de Maintenon qui avoit perdu son père trop puissant , et par des raisons personnelles , protégeoit le fils qui étoit en respect devant elle et hors d'état d'en sortir à son égard. C'étoit à tout prendre de quoi faire un grand ministre, mais étrangement dangereux. C'est même une question si ce fut une perte pour l'État par l'excès de son ambition; mais ce n'en fut pas une pour la cour et le monde qui gagna beaucoup à la mort d'un homme que tous ses talents n'auroient rendu que plus terrible à mesure de sa puissance , et dont la sûreté étoit très-médiocre dans le commerce et fort accusée dans les affaires de sa gestion, non par avarice, car c'étoit la libéralité, la magnificence et la prodigalité même, qui l'avoient déjà mené bien loin, mais pour servir ou pour nuire , et surtout pour aller à son but. On a vu sur le siège de Barcelone et sur M. de Noailles un échantillon de ce qu'il savoit faire.
Aussitôt qu'il fut mort, Saint-Pouange le vint dire au roi à Marly qui, deux heures auparavant, partant de Versailles s'y étoit si bien attendu, qu'il avoit laissé La Vrillière pour mettre le scellé partout. Fagon qui l'avoit condamné d'abord , et qui ne l'aimoit point, non plus que son père, fut accusé de l'avoir trop saigné exprès. Du moins lui échappat-il des paroles de joie de ce qu'il n'en reviendroit point, une des deux dernières fois qu'il sortit de chez lui. Il désoloit souvent par ses réponses , qu'il faisoit toujours haut à ses audiences où on lui parloit bas, et faisoit attendre les principales personnes de la cour, hommes et femmes, tandis qu'il se jouoit avec ses chiens dans son cabinet ou avec quelque bas complaisant, et après s'être fait longtemps attendre sortoit souvent par les derrières; ses beaux-frères même étoient toujours en brassière de ses humeurs , et ses meilleurs amis ne l'abordoient qu'en tâtant le pavé. Beaucoup de gens et force belles dames perdirent beaucoup à sa mort. Aussi y en eut-il plusieurs fort éplorées dans le salon de Marly; mais quand elles se mirent à table et qu'on eut tiré le gâteau , le roi témoigna une joie qui parut vouloir être imitée. Il ne se contenta pas de crier : la reine boit! mais, comme en franc cabaret, il frappa et fit frapper chacun de sa cuiller et de sa fourchette sur son assiette, ce qui causa un charivari fort étrange , et qui à reprises dura tout le souper. Les pleureuses y firent plus de bruit que les autres, et de plus longs éclats de rire , et les plus proches et les meilleures amies en firent encore davantage : le lendemain il n'y parut plus. On fut deux jours à raisonner de la vacance; je me sus bon gré de ne m'y être pas trompé.
Chamillart étoit allé faire les Rois chez lui à Montfermeil, d'où il avoit été mandé pour la place de contrôleur général; ce fut encore au même lieu où le roi lui manda le 7 par un valet de chambre de Mme de Maintenon de se trouver le lendemain à son leVer, à l'issue duquel il le fit entrer dans son cabinet, et lui donna la charge de Barbezieux. Chamillart, en homme sage, lui voulut remettre les finances, ne trouvant pas avec raison de comparaison entre la f>*irUleuse place de contrôleur
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général et celle de secrétaire d'État de la guerre ; et sur ce que le roi ne voulut point qu'il les quittât, il lui représenta l'impossibilité de s'acquitter de deux emplois ensemble qui séparément avoient occupù tout entiers Colbertet Louvois: mais c'étoit précisément le souvenir de ces deux ministres et de leurs dcbats, qui faisoit vouloir obstinément au roi de réunir les deux ministères , et qui le rendit sourd à tout cj que Chamillart lui put dire.
C'étoit un bon et très-honnête homme , à mains parfaitement nettes el avec les meilleures intentions, poli, patient, obligeant, bon ami, en nemi médiocre, aimant l'Étal, mais le roi sur toutes choses, et extrêmement bien avec lui et avec Mme de Maintenon : d'ailleurs très-borné et, comme tous les gens de peu d'esprit et de lumière, très-opiniâtre, très-entêté , riant jaune avec une douce compassion à qui opposoit des raisons aux siennes et entièrement incapable de les entendre ; par conséquent dupe en amis , en affaires et en tout . et gouverné par ceux dont à divers égards il s'étoit fait une grande idée, ou qui avec un trèsléger poids étoient fort de ses amis. Sa capacité étoit nulle , et il croyoit tout savoir et en tout genre , et cela étoit d'autant plus pitoyable . que cela lui étoit venu avec ses places, et que c'éloit moins présomption que sottise, et encore moins vanité, dont il n'avoit aucune. Le rare est que le grand ressort de la tendre affection du roi pour lui étoit cette incapacité même. Il l'avouoit au roi à chaque pas, et le roi se complaisoit à le diriger et à l'instruire ; en sorte qu'il étoit jaloux de ses succès comme du sien propre , et qu'il en excusoit tout. Le monde aussi et la cour l'excusoit de même, charmé de la facilité de son abord, de sa joie d'accorder ou de servir, de la douceur et de la douleur de ses refus, et de son infatigable patience à écouter. Sa mémoire )ui représentoit fort nettement les gens et les choses malgré la multitude qui en passoit par ses mains , en sorte que chacun étoit ravi de voir que son affaire lui étoit parfaitement présente quoique entamée et délaissée depuis longtemps. Il écrivoit aussi fort bien, el ce style net, et coulant . et précis plaisoit extrêmement au roi et à Mme de Maintenon , qui ne cessoient de le louer, de l'encourager et de s'applaudir d'avoir mis sur de si foibles épaules deux fardeaux . dont chacun eût suffi h accabler les plus fortes.
Torcy eut la charge de chancelier de l'ordre qu'avoit Barbezieux ; et la sienne de grand trésorier de l'ordre , le roi en voulut récompenser Saint-Pouange qui ne pouvoit plus servir de principal commis à un étranger, comme il avoit fait sous ses plus proches, dont il avoit toujours eu le plus intime secret et souvent par là celui du roi sur le? choses de la guerre , avec lequel même il avoit eu souvent occasion de travailler. En même temps il vendit sa charge de secrétaire du cabinet ^ Charment, des Hennequin de Paris, qui se défit de sa charge de procureur général du grand conseil , et qui fut ensuite ambassadeur à Venise , où il ne réussit pas. Saint-Pouange, qui avoit depuis longtemps la charge d'intendant de l'ordre, la vendit à La Cour des Cniens, fameux financier.
Rose, autre secrétaire du cabinet du roi et qui depuis cinquante an