‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 112 sur 348 · MORT DE ROSE · texte numérisé non relu

MORT DE ROSE

avoil la plume . mourut en ce temps-ci à quatre-vingt-six ou sept aus , avec toute sa tête et dans une santé parfaite jusqu'au bout. Il étoit aussi président à la chambre des comptes, fort riche et fort avare, mais c'étoit un homme de beaucoup d'esprit, et qui avoit des saillies et des reparties incomparables, beaucoup de lettres, une mémoire nette et admirable, et un parfait répertoire de cour et d'affaires, gai, libre, hardi, volontiers audacieux; mais à qui ne lui œj^rchoit point sur le pied, poli, re'spectueux , tout à fait en sa [jJace, et sentant extrêmement la vieille cour. Il avoit été au cardinal Mazarin et fort dans sa privance et sa confiance . ce qui l'y avoit mis avec la reine mère et qu'il se sut toujours conserver avec elle et avec le roi jusqu'à sa mort, en sorte qu'il étoit compté et ménagé même par tous les ministres. Sa plume l'avoit entretenu dans une sorte de commerce avec le roi, et quelquefois d'affaires qui demeuroient ignorées des ministres. Avoir la plume, c'est être faussaire public, et faire par charge ce qui coûteroit la vie à tout autre. Cet exercice consiste à imiter si exactement l'écriture du roi qu'elle ne se puisse distinguer de celle que la plume contrefait, et d'écrire en cette sorte toutes les lettres que le roi doit ou veut écrire de sa mam et toutefois n'en veut pas prendre la peine. Il y en a quantité aux souverains et à d'autres étrangers de haut parage; il y en s aux sujets, comme généraux d'armée ou autres gens principaux par secret d'affaires ou par marque de bonté ou de distinction. Il n'est pas possible de faire parler un grand roi avec plus dignité que faisoit Rose, ni plus convenablement à chacun , ni sur chaque matière . que les lettres qu'il écrivoit ainsi, et que le roi signoil toutes de sa main: et pour le caractère il étoit si serahlaiile à celui du roi qu'il ne s'y trouvoit pas la moindre différence. Une infinité de choses importantes avoit passé par les mains de Rose, et il y en passoit encore quelquefois. Il étoit extrêmement fidèle et secret . et le roi s'y fioit entièrement. Ainsi celui des quatre secrétaires du cabinet qui a la plume en a toutes les fonctions, et les trois autres n'en ont aucune, sinon leurs entrées.

Caillières eut la plume à la mort de Rose. Ce bonhomme étoit fin, rusé, adroit et dangereux; il y a de lui des histoires sans nombre, dont je rapporterai deux ou trois seulement, parce qu'elles le caractérisent lui et ceux dont il s'y agit. Il avoit fort près de Chantilly une belle terre et bien bâtie qu'il aimoit fort, et où il alloit souvent: il rendoit force respects à M. le Prince (c'est du dernier mort dont je parle), mais il étoit attentif à ne s'en pas laisser dominer chez lui. M. le Prince, fatigué d'un voisinage qui le resserroit, et peut-être plus que lui , ses officiers de cha.sse, fit proposer à Rose de l'en accommoder; celui-ci n'y voulut jamais entendre ni s'en défaire pour quoi que ce fût. A la fin M. le Prince, hors de cette espérance, se mit à lui faire des niches pour le dégoûter et le résoudre; et de niche en niche, il lui fit jeter trois ou quatre cents renards ou renardeaux , qu'il fit prendre et venir de tous côtés, par-dessus les murailles de son parc. On peut se représenter quel désordre y fit cette compagnie, et la surprise extrême de Rose et de ses gens d'une fourmilière inépuisable de renards venus là en une nuit.

[1701] ROSE ET . o^ .mrvCE. l51

Le bonhomme , qui étoit colère pt véùemeat et qui connoissoit biei) M. le Prince , ne se méprit pas à l'auteur du présent. Il s'en alla trouver le roi dans son cabinet, et tout résolument lui demanda la l'.ei mission de lui faire une question peut-être un peu sauvage. Le roi fort accoutumé cà lui et à ses goguenarderies, car il étoit plaisant et fort salé, lui demanda ce que c'étoit. « Ce que c'est, sire, lui répondit Rose d'un visage enflammé, c'est que je vous prie de me dire si nous avons deux rois en France. — Qu'est-ce à dire? dit le roi surpris, et rougissant à son tour. — Qu'est-ce à dire? répliqui Rose, c'est que si M. le Prince est roi comme vous, il faut pleurer et baisser la tête sous ce tyran. S'il n'est que premier prince du sang . je vous en demande justice . sire , car vous la devez à tous vos sujets , et vous ne devez pas souffrir qu'ils soient la proie de M. le Prince. » Et de là lui conte comme il l'a voulu obliger à lui vendre sa terre, et après l'y forcer en le persécutant, et raconte enfin l'aventure des renards. J.e roi lui promit qu'il parleroJt à M. le Prince de façon qu'il auroit repos désormais. En effet, il lui ordonna de faire ôter par ses gens et à ses frais jusqu'au dernier renard du parc du bonhomme, et de façon qu'il ne s'y fît aucun dommage, et qu'il réparât ceux que les renards y avoient faits: et pour l'avenir lui imposa si bien, que M. le Prince, plus bas courtisan qu'homme du monde, se mita rechercher Rose, qui se tint longtemps sur son fier, et oncques depuis n'osa le troubler en la moindre chose. Malgré tant d'avances, qu'il fallut bien enfin recevoir, il la lui gardoit toujours bopne, et lui làchoit volontiers quelque brocard. Moi et cinquante autres en fûmes un jour témoins.

Les jours de conseil, les mini.sires s'assembloient dans la chambre du roi sur la fin de la nîesse, pour entrer dans le cabinet quand on les appeloit pour le conseil, lorsque le roi étoit rentré par la galerie droit dans ses cabinets. Il y avoit toujours des courtisans à ces heures-là dans la chambre du roi, ou qui avoient affaire aux ministres, à qui ils parloient là plus commodément quand ils avoient peu à leur dire, ou pour causer avec eux. M. le Prince y venoit souvent , et il étoit vrai qu'il leur parloit à tous sans avoir rien à leur dire, avec le maintien d'un client qui fait bassement sa cour. Rose, à qui rien n'échappoit, prit sa belle qu'il y avoit beaucoup du meilleur de la cour que le hasard y avoit rassemblé ce jour-là, et que M. le Prince avoit cajolé les ministres avec beaucoup de souplesse et de flatterie. Tout d'un coup le bonhomme , qui le voyoit faire , s'en va droit à lui , et clignant un œil avec un doigt dessous, qui étoit quelquefois son geste : « Monsieur, lui dit-il tout haut, je vous vois faire ici un manège avec tous ces messieurs , et depuis plusieurs jours , et ce n'est pas pour rierj ; je connoit ma cour et mes gens depuis longues années , on ne m'en fera pas accroire : je vois bien où cela va; » et avec des tours et des mflexions de voix, qui embarrassoient tout à fait M. le Prince, qui se defendoit comme il pouvoit. Ce dialogue amassa les ministres, et ce qu'il y avoit là de principal autour d'eux. Comme Rose se vit bien environné et le conseil sur le point d'être appelé, il prend respectueusement M. le Prince par le bout du br4s avec en souris fin et malin : « Seroit-cu

Page 1