‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 121 sur 348 · AUBIGNY ÉVÈQUE DE NOYON · texte numérisé non relu

AUBIGNY ÉVÈQUE DE NOYON

dessus des plus éminentes vertus. Ce garçon n'en savoit pas davantage, et n'éloit pas capable de rien apprendre de mieux; d'ailleurs pauvre, crasseux et huileux à merveille. Ces dehors trop puissants sur M. de Chartres, et qui par ses mauvais choix ont perdu notre épiscopat, l'engagèrent à s'inlormer de lui. G'étoit un honune de bonne et ancienne noblesse d'Anjou qui s'appeioit d'Aubigiiy ; ce nom le frnppa encore plus, il le prit ou le voulut prendre [)Our parent de Mme de Maintenon qui étoit d'Aunis, et s'appeioit d'Aubigné. 11 lui en parla et à ce pied plat aussi , qui, tout bête qu'il fût, ne l'étoit pas assez pour ne sentir pas les avantages d'une telle parenté dont on lui faisoit toutes leï avances; Mme de Maintenon se trouva ravie de s'enter sur ces gens-là. Les armes, le nom, et peu après, pour tout unir, la livrée, furent Dientôt les mêmes. Le rustre noble fut présenté à Saint-Cyr à sa prétendue cousine, qui ne l'étoit pas tant mais qui pouvoit tout. Teligny, frère de l'abbé, qui languissoit de misère dans sa chaumine, accourut par le messager , et fit aussi connoissance avec le prélat et sa royale pénitente. Celui-ci se trouva un compère délié, entendu et fin, qui gouverna son frère et suppléa tant qu'il put à ses bêtises. M. de Chartres , qui voulut décrasser son disciple , le prit avec lui , le fit son grand vicaire, et ce bon gros garçon, sans avoir pu rien apprendre en si bonne école que des choses extérieures, fut nommé évêque de Novon, où sa piété et sa bonté se firent estimer , et ses travers et ses bêtises détester, quoique parés par son frère qui ne le quittoit pomt, et qui éîoit son tuteur.

M. le cardinal de Noailles, depuis peu revenu de Rome, chassa de son diocèse Mlle Rose, célèbre béate à extases, à visions, à conduite fort e.xtraordinaire, qui dirigeoit ses directeurs, et qui fut une vraie énigme. C'étoit une vieille Gasconne ou plutôt du Langue.loc, qui en avoit le parler à l'excès , carrée , entre deux tailles , fort maigre , le visage jaune, extrêmement laid, des yeux très-vifs, une physionomie ardente, mais qu'elle savoit adoucir; vive, éloquente, savante, avec un air prophétique qui imposoit. Elle dormoit peu et sur la dure, ne mangeoit presque rien, assez mal vêtue, pauvre et qui ne se laissoit voir qu'avec mystère. Cette créature a toujours été une énigme, car il est vrai qu'elle étoit désintéressée, qu'elle a fait de grandes et surprenantes conversions qui ont tenu, qu'elle a dit des choses fort extraordinaires, les unes très-cachées qui étoient [passées], d'autres à venir qui sont arrivées, qu'elle a opéré des guérisons surprenantes sans remède, et qu'elle a eu pour elle des gens très-sages, très-précautionnés, très-savants, trèspieux, d'un génie sublime, qui n'avoient ni ne pouvoient rien gagner à cet attachement, et qui l'ont conservé toute leur vie. Tel a été M. Duguet, si célèbre par ses ouvrages, par la vaste étendue de ?on esprit et de son érudition qui se peut dire universelle, par Thumilité sincère et la sainteté de sa vie , et par les charmes et la solidité de sa conversation,

Mlle Rose, ayant longtemps vécu dans son pays, où elle pansoit les

pauvres et où sa piété lui avoit attaché des prosélytes, vint à Paris, je

ne sais à quelle occasion. De doctrine particulière elle n'en avoit point.

seulement fort opposée à celle de Mme Guyon , et tout à fait du côté

Saint-Simon ît. 11 '

il 6-2 MADEMOISELLE ROSE BÉATE EXTRAORDINAIRE. [17011

■janséniste. Je ne sais eucore coniiiieiït elle fit coimoissaiice avec ce )L Boileau qui avoit été congédié de l'archevêché pour le Problème dont j'ai fait l'histoire en son temps, et qui vivoit chnquemuré et le plus sauvagement du monde dans son cloître Saint-Honoré. De là elle vit M. du Gharmel et d'autres, et enfin M. Duguet qui . pour en dire la vérité, ne s'en éprirent guère moins tous trois que M. de Cambrai de Mme Guyou Après avoir mené assez longtemps une vie assez cachée à Paris . M. Duguet et M. du Charmel eurent aussi bien qu'elle un extrême désir de la faire voir à M. de la Trappe, soit pour s'éclairer d'un si n-rand maître sur une personne si extraordinaire, soit dans l'espérance d'en obtenir l'approbation, et de relever leur sainte par un si grand témoignage. Ils partirent tous trois sans dire mot, et s'en allèrent à la Trappe, où on ne savoit rien de leur projet.

M. du Charmel se mit aux hôtes à l'ordinaire dans la maison, et M. de Saint-Louis, qui occupoit la maison abbatiale au dehors, ne put refuser une chambre à M. Duguet, et une autre à sa béate . et de manger avec lui. G'étoit un gentilhomme peu éloigné de la Trappe, qui avoit servi toute sa vie avec grande réputation , qui avoit eu longtemps un régiment de cavalerie et étoit devenu brigadier. M. de Turenne. le maréchal de Créqui , et les généraux sous qui il avoit servi , le roi même sous qui il avoit fait la guerre de Hollande et d'autres campagnes, l'estimoient fort, et l'avoient toujours distingué. Le roi lui donnoit une assez forte pension, et avoit conservé beaucoup de bouté pour lui. Il se trouva presque aveugle , lorsqu'en 1684 la trêve de vingt ans fut conclue ; cela le fit retirer du service. Peu de mois après. Dieu le toucha. Il connoissoit M. de la Tra[)pe par le voisinage, et avoit même été lui offrir ses services au commencement de sa réforme , sur ce qu'il apprit que les anciens religieux , qui étoient de vrais bandits et qui demeuroient encore à la Trappe , avoient résolu de le noyer dans leurs étangs. Il avoit conservé quelque commerce depuis avec M. de la Trappe. Ce fut donc là où il se retira, et où il a mené plus de trente ans la vie la plus retirée, la plus pénitente et la plus sainte. C'étoit un vrai guerrier, sans lettres aucunes, avec peu d'esprit, mais avec un sens le plus droit et le plus juste que j'aie vu à personne . un excellent cœur, et une droiture . une franchise , une vérité , une fidélité admirables.

Le hasard fit que j'allai aussi à la Trappe tandis qu'ils y étoient. Je n'avois jamais vu M. Duguet ni sa dévote. Elle ne voyoit personne à la Trnppe , et n'y sortoit presque point de sa chambre que pour la messe à la chapelle . où les femmes pouvoient l'entendre , joignant ce logis abbatial au dehors. Du vivant de M. de la Trappe , j'y passois d'ordinaire SIX jours, huit, et quelquefois dix. J'eus donc loisir de voir Mlle Rose à plusieurs reprises et M. Duguet , qui ne fut pas une petite faveur. J'avoue que je trouvai plus d'extraordinaire que d'autre chose en Mlle Rose; pour M. Duguet. j'en fus charmé. Nous nous promenions tous les jours dans le jardin de l'abbatial; les matières de dévotion , où il excelloit, n' étoient pas les seules sur lesquelles nous y en avions: une fleur, une herbe, une plante, la première chose venue, des arts, des métiers, des étoffes, tout lui foùrnissoit de quoi dire et instruire, mais

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