CHAPITRE XV
Philippe V à Madrid. — Exil 'îe Mendoze, ^rand inquisiteur. — Exil confiriné du comte d'Oropesa , président du conseil de Casiille. — Digression sur l'Espagne : braucijes de la maison de Porlugal établies en Espagne. — Oropesa, Lémos, Veragua, [brandie] cadette de Ferreira ou Cadayal. — [Brancbe de] Cadaval restée en Portugal. — Afencastro, duc d'Aveiro. — Duchesse d'Arcos, Iiéritière d'Aveiro. — Abranlés et Lifiarés, cadets d'Aveiro. — Justice et conseil d'Aragon. — Conseil de Castille; son président ou gouverneur. — Corrégidors. — Conseillers d'Etat. — Secrétaire des dépêches universelles. — Secrétaires d'Etal. — Les trois charges : majordome-major du roi et les majordomes; sommelier du corps etgenùlshomir.es de la chambre; grand écuyer et premier écuyer. — Capitaine des hallebar- (Jiers. — Patriarche des Indes. — Majorciome-major el major.Jomes de la reine. — Qraiid écuyer el premier écuyer de la reine. — Camarera-mayor.
— Dames du palais et dames d'honneur. — Azafala et femmes de chambre.
— Marche en carrosse de cérémonie. — Genlilslwmmes de la chambre avec et sans exercice. — Estampilla. — La Roche.
Le roi d'Espagne arriva enfin, le 19 février, à Madrid, ayant eu partout sur sa route une foule et des acclamations continuelles , et . dans les villes, des fêtes, des combats de taureaux, et quantité de dames et de' noblesse des pays par où il passa. Il y eut une telle presse à son arrivée à Madrid, qu'on y compta soixante personnes étouffées. Il trouva hors la ville et dans les rues une infinité de carrosses qui bordoient sa route . remplis de dames fort parées . et toute la cour et la noblesse qui remplissoient le Buen-Retiro , où il fut descendre et loger. La junte et beaucoup de grands le reçurent à la portière, où le cardinal Portocarrero se voulut jeter à ses pieds pour lui baiser la main. Le roi ne le voulut pas permettre , il le releva et l'embrassa . et le traita comme son père. Le cardinal pleuroit de joie, et ne cessa de tout le soir de le regarder. Enfin tous les conseils , tout ce qu'il y avoit d'illustre . une fonle de gens de qualité, une noblesse infinie et toute la maison espagnole du feu roi Charles II [le reçurent à la portière]. Les rues de son passage avoient été tapissées à la mode d'Espagne, chargés de gradins, remplis
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de beaux tableaux et d";;ne infinité d'argenterie , avec des arcs de triomphe magnifiques d'espace en espace. Il n'est pas possible d'une plus grande ni plus générale démonstration de joie.
Le roi étoit bien lait, dans la fleur de la première jeunesse, blond comme le feu roi Charles et la reine sa grand'mère, grave, silencieux, mesuré, retenu, tout fait pour être parmi des Espagnols. Avec cela fort attentif à chacun, et connoissant déjà les distinctions de; personnes par l'instruction qu'il avoit eu loisir de prendre d'Harcourt. le long du voyage. Il ôtoit le chapeau ou le soulevoit presque à tout le monde, jusque-là que les Espagnols s'en formalisèrent et en parlèrent au duc d'Harcourt, qui leur répondit que, pour toutes les choses essentielles , le roi se conformeroit à tous les usages, mais que dans les autres il falloit lui laisser la civilité françoise. On ne sauroit croire combien ces bagatelles d'attention extérieure attachèrent les cœurs à ce prince.
Le cardinal Portocarrero étoit transporté de contentement ; il regardoit cet événement comme son ouvrage et le fondement durable de sa grandeur et de sa puissance. Il en jouissoit en plein. Harcourt et lui , sentant en habiles gens le besoin réciproque qu'ils auroient l'un de l'autre , s'étoient intimement liés, et leur union s'étoit encore cimentée pendant le voyage par l'exil de la reine à Tolède, que le cardinal avoit obtenu, et par celui de Mendoze, évèque de Ségovie, grand inquisiteur, charge qui balance . et qui a quelquefois embarrassé l'autorité royale . et que le pape confère sur la présentation du roi. Mendoze étoit un homme de qualité distinguée, mais un assez pauvre homme, qui n'avoit rien commis de répréhensible ni qui pût même donner du soupçon. Il ne méritoit pas une si grande place, mais il méritoit encore moins d'être chassé. Son crime étoit d'être parvenu à ce grand poste par le crédit de la reine, qui avoit fort maltraité le cardinal durant son autorité, et après la chute de sa puissance et la mort de Charles II, le grand inquisiteur avoit tenu sa morgue avec le cardinal qu'il n'avoit pas salué assez bas dans l'éclat où il venoit de monter. Cepunto' espagnol qui pouvoit être loué de grandeur, de courage, acheva d'allumer la colère du cardinal, ennemi de toutes les créatures de la reine et passionné de le leur faire sentir. P'ailleurs , comme assuré de toute l'autorité séculière et pour bien longtemps, sous un prince aussi jeune et étranger qui lui devoit tant, il ne pouvoit soufirir la puissance ecclésiastique dans un autre, et avoit un désir extrême de les réunir toutes deux en sa personne par la charge de grand inquisiteur: tellement qu'encouragé par l'exil de la reine qu'il venoit d'emporter, il s'aventura d'exposer l'autorité naissante du roi en lui demandant l'exil du grand inquisiteur. M. d'Harcourt, son ami, et qui le connoissoit bien, n'eut garde de s'opposer à un désir si ardent et si causé; et quoique le roi eût déclaré qu'il ne disposeroit d'aucune chose, ni petite ni considérable, qu'après son arrivée à Madrid , de l'avis Je M. d'Harcourt, il envoya au cardinal l'ordre qu'il demandoit par son même courrier. Mendoze, qui sentit bien d'où le coup lui venoit, balança tout un jour entre demeurer et
^. Ce mot signifie probablement ici i^oint d'Apnneur.
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obéir. En demeurant, il eût fort embarrassé par l'autorité et les ressorts de sa place, et le nombre de gens considérables attachés à la reine. Mais il prit enfin le parti d'obéir, et combla de joie la vanité et la vengeance du cardinal, qui, enhardi par ces deux grands coups, en fit un troisième : ce fut un ordre qu'il obtint du roi , qui approchoit déjà de Madrid, au comte d'Oropesa de demeurer dans son exil. Il étoit premier ministre et président du conseil de Castille. Il y avoit deux ans que Charles II l'y avoit envoyé sur une furieuse sédition que le manque de pain et de vivres avoit causée à Madrid qui fit grande peur à ce prince, et dont la faute fut imputée au premier ministre. Puisque je me trouve ici en pleine Espagne, et qu'il est curieux de la connoître un peu à cet avènement de la branche de France , et qu'il sera souvent mention de ce pays dans la suite, je m'y espacerai un peu à droite et à gauche en parlant de ce qui s'y passa à l'arrivée du nouveau roi.
Oropesa étoit de la maison de Bragance ' et l'aîné des trois branches de cette maison établies et restées en Espagne. Le grand-père du comte d'Oropesa étoit cousin germain de Jean . duc de Bragance . que la fameuse révolution de Portugal mit sur le trône en 1640 , dont la quatrième génération y est aujourd'hui. Ce même grand-père de notre comte d'Oropesa étoit petit-fils puîné de Jean I", duc de Bragance, et eut Oropesa par sa mère Béatrix de Tolède. Le père de notre comte passa par les vice-royautés de Navarre et de Volence, eut la présidence du conseil d'Italie, fut fait grand d'Espagne et mourut en 1671. Cette branche d'Oropesa, quoique si proche et si fraîchement sortie de celle de Bragance, en étoit mortellement ennemie. Lorsque l'Espagne eut enfin reconnu le roi de Portugal, il vint un ambassadeur de Portugal à Madrid. Le jour de sa première audience, Oropesa fit lever son fils malade de la fièvre , qui étoit dans les gardes espagnoles, et lui fit prendre la pique devant le palais, afin, dit-il, que le roi de Portugal sût quelle étoit la grandeur du roi d'Espagne , qui étoit gardé par ses plus proches parents. Ce fils est notre comte d'Oropesa , qui fut capitaine général de la Nouvelle -Castille, conseiller d'État, président du conseil d'Italie comme son père . très-bien avec Charles II, qui le fit président du conseil de Cistille et premier ministre, et qui deux ans avant sa mort l'exila, comme je l'ai raconté.
Tout d'un temps achevons la fortune de te seigneur et de cette branche : lassé de son exil , auquel il ne voyoit point de fin . il passa du Dôté de l'archiduc en 1706, et mourut à Barcelone, en décembre de l'année suivante à soixante-cinq ans. Il avoit mené ses deux fils avec lui. Le marquis d'Alcaudete eut douze mille livres de pension de l'empereur sur Naples et ne fit ni fortune ni alliance ; l'aîné passa à Vienne ,
i . Ce passage, jusqu'à la p. 174 (L'Esp^igne est partagée presque tout entière], a été supprimé dans les précédentes édilions des Mémoires de Saint-Simon. Il est cependant nécessaire, puisque Saint-Simon s'y rélère à l'époque de son ambassade en Espagne : aOn a lâché d'expliquer, dit-il (t. XIX, p. 293 de l'édition Saulelel), les branches royales de Portugal, Oropesa, Lémos ,"Veragua, Cadaval, etc. Ainsi, je n'en ferai point de redites. »