VOYAGE TRÈS-SINGULIER
Salon en Provence , qui s'adressa à Brissac . major des gardes du corps . pour être conduit au roi à qui il vouloit parier en particulier. Il ne se rebuta point des rebuffades qu'il en reçut, et fit tant que le roi en fut informé et lui fit dire qu'il ne parloit pas ainsi à tout le monde. Le maréchal insista, dit que, s'il voyoit le roi., il lui diroit des choses si secrètes et tellement connues à lui seul, qu'il verroit bien qu'il avoit mission pour lui parler et pour lui dire des choses importantes; qu'en attendant au moins, il demandoit à être renvoyé à un de ses ministres d'État. Là-dessus le roi lui fit dire d'aller trouver Barbezieux. à qui il avoit donné ordre de l'entendre. Ce qui surprit beaucoup . c'est que ce maréchal qui ne faisoit qu'arriver, et qui n'ètoit jamais sorti de son lieu ni de son métier, ne voulut point de Barbezieux , et répondit tout de suite qu'il avoit demandé à être renvoyé à un ministre d'État, que Barbezieux ne l'étoit point, et qu'il ne parleroit point qu'à un ministre. Sur cela le roi nomma Pomponne . et le maréchal . sans faire ni difficulté ni réponse, l'alla trouver; ce qu'on sut de son histoire est fort court : le voici. Cet homme revenant taid de dehors se trouva investi d'une grande lumière auprès d'un arbre assez près de Salon. Une personne vêtue de b:anc , et pardessus à la royale . belle , blonde et fort éclatante , l'appela par son nom, lui oit de la bieu écouter, lui parla plus dune demi-heure , lui dit qu'elle étoit ia reine qui avoit été l'épouse du roi. lui ordonna de l'aller trouver et de lui dire les choses quelle lui avoit communiquées, que Dieu l'aideroit dans tout son voyage, et qu'à une chose secrète qu'il diroit au roi, et que le roi seul au monde savoit, et qui ne pouvoit être sue que de lui, il reconnoîtroit la vérité de tout ce qu'il avoit à lui apprendre. Que si d'abord il ne pouvoit parler au roi, qu'il demandât à parler à un de ses ministres d'État, et que surtout il ne communiquât rien à autres, quels qu'ils fussent, et qu'il réservât certaines choses au roi tout seul. Qu'il partît promptement , et qu'il exécutât ce qui lui étoit ordonné hardiment et diligemment, et qu'il s'assurât qu'il seroit puni de mort s'il négligeoit de s'acquitter de sa commission. Le maréchal promit tout, et aussitôt la reine disparut, et il se trouva dans l'obscurité auprès de son arbre. Il s'y coucha au pied ne sachant s'il revoit ou s'il étoit éveillé , et s'en alla après chez lui , persuadé que c'étoit une illusion et une folie dont il ne se vanta à personne. A deux jours de là, passant au même endroit, la même vision lui arriva encore , et les mêmes propos lui furent tenus. Il y eut de plus des reproches de son doute et des menaces réitérées , et pour fin , ordre d'aller dire à l'intendant de la province ce qu'il avoit vu, et l'ordre qu'il avoit reçu d'aller à Versailles , et que sûrement il lui fourniroit de quoi faire le voyage. A cette fois, le maréchal demeura convaincu. Mais flottant entre la crainte des menaces et les difficultés de l'exécution , il ne sut à quoi se résoudre, gardant toujours le silence de ce qui lui étoit arrivé. Il demeura huit jours en celte perplexité , et enlin comme résolu à ne point faire le voyage , lorsque , repassant encore par le même endroit , il vit et entendit encore la même chose , et des menaces si effrayantes qu'il ne songea plus qu'à partir. A deux jours de là. il fut trouver à Aix l'intendant de la province, qui sans balancer l'exhorta à poursuivre
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son voyage, et lui donna de quoi le faire dans une voiture publique. On n'en a jamais su davantage. Il entretint trois fois M. de Pomponne, et lut chaque fois plus de deux heures avec lui. M. de Pomponne en rendit compte au roi en particulier, qui voulut que Pomponne en parlât plus amplement à un conseil d'État où Monseigneur n'éloit poin* . et où il n'y avoit que les ministres, qui lors, outre lui,étoieiit le duc de Beauvilliers, Pontchartraia et Torcy. et nuls autres. Ce conseil fut long, peut-être aussi y pnrla-t-on d'autre chose après. Ce qui arriva ensuite fut que le roi voulut entretenir le maréchal; il ne s'en cacha point; il le vit dans ses cabinets, et le fit monter par le petit degré qui en descend sur la cour de Marbre par où il passe pour aller à la chasse ou se promener. Quelques jours après . il le vit encore de même , et à chaque fois fut près d'une heure seul avec lui , et prit garde que personne ne fût à portée d'eux. Le lendemain de la première fois qu'il l'eut entretenu . comme il descendoit par ce même petit escalier pour aller à la chasse , M. de Duras , qui avoit le bâton et qui étoit sur le pied d'une considération et d'une liberté de dire au roi tout ce qu'il lui plaisoit, se mit à parler de ce maréchal avec mépris . et à dire le mauvais proverbe. que cet homme-là étoit un fou ou que le roi n'étoit pas noble. A ce mot, le roi s'arrêta, et se tournant au maréchal de Duras, ce qu'i' ne faisoit presque jamais en marchant : a Si cela [est] . lui dit-il , je nt suis pas noble . car je l'ai entretenu longtemps ; il m'a parlé de fort bor .sens , et je vous assure qu'il est fort loin d'être fou. » Ces derniers mots furent prononcés avec une gravité appuyée qui surprit fort l'assistance , et qui en grand silence ouvrit fort les yeux et les oreilles. Après le second entretien, le roi convint que cet homme lui avoit dit une chose qui lui étoit arrivée il y avoit plus de vingt ans. et que lui seul savoit, parce qu'il ne l'avoit jamais dite à personne, et il ajouta que c'étoit un fantôme qu'il avoit vu dans la forêt de Saint-Germain, et dont il étoit sûr de n'avoir jamais parlé. Il s'e.xpliqua encore plusieurs fois trèsfavorablement sur ce maréchal . (]ui étoit défrayé de tout par ses ordres , qui fut renvoyé aux dépens du roi , qui lui fit donner assez d'argent outre sa dépense . et qui fit écrire à l'intendant de Provence de le protéger particulièrement, et d'avoir soin que, sans le tirer de son état et de son métier, il ne manquât de rien le reste de sa vie. Ce qu'il y a eu déplus marqué, c'est qu'aucun des ministres d'alors n'a jamais voulu parler là-dessus. Leurs amis les plus intimes les ont poussés et tournés là-dessus, et à plusieurs reprises . sans avoir pu en arracher un mot, et tous d'un même langage leur ont donné le change , se sont mis à rire et à plaisanter sans jamais sortir de ce cercle , ni enfoncer cette surface d'une ligne. Cela m'est arrivé avec M. de Beauvilliers et M. de Pontchartrain . et je sais par leurs plus intimes et leurs plus familiers qu'ils n'en ont rien tiré davantage , et pareillement de ceux de Pomponne et de Torcy.
Ce maréchal, qui étoit un homme d'environ cinquante ans, qui avoit famille et bien famé dans son pays , montra beaucoup de bon sens dans sa simplicité, de désintéressement et de modestie. Il trouvoit toujours qu'on lui donuoit trop , ne parut [avoirj aucune curiosité , et dès qu'il
Saint-Simon u. 2