‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 151 sur 348 · GRAND MÉCONTENTEMENT DE MONSIEUR · texte numérisé non relu

GRAND MÉCONTENTEMENT DE MONSIEUR

il tut arsez mfàtre de soi pour répondre, non en roi, mais en frère, il dit à Monsieur qu'il pardonnoit tout à la tendresse paternelle. Il le caressa, il fit tout ce qu'il put pour le ramener par la douceur et l'amitié. Mais l3 point latal etoit ce service pour le but du commanderaent en chef que Monsieur vouloit, et que le roi par cette raison même ne vouloit pas; raison qu'ils ne se disoient point l'un à l'autre, mais que tous deux comprenoient trop bien l'un de l'autre. Cette forte conversation fut longue et poussée. Monsieur toujours sur le haut ton et le roi toujours au rabais. Ils se séparèrent de la sorte , Monsieur outré , mais n'osant éclater , et le roi très-piqué, mais ne voulant pas étranger Monsieur . et moins encore que leur brouillerie pût être aperçue.

Saint-Cloud, où Monsieur passoit les étés en grande partie, et où il alla plus tôt qu'à son ordinaire. les mit à l'aise en attendant un raccommodement, et Monsieur, qui vint depuis voir le roi et quelquefois dîner avec lui, y vint plus rarement qu'il n'avoit accoutumé, et leurs moments de tête-à-tète se passoient toujours en aigreurs du côté de Monsieur ; mais en public il n'y paroissoit rien ou bien peu de chose, sinon que les gens familiers avec eux remarquoient des agaceries et des attentions du roi. et une froideur de Monsieur à y répondre, qui n'étoient dans l'habitude ni de l'un ni de l'autre. Cependant Monsieur qui vit bien que de tout cela il n'en résulteroit rien de ce qu'il désiroit, et ijue la fermeté du roi là-dessus ne se laisseroit point affoiblir , jugea sagement par l'avis du maréchal de Villeroy, qui s'entremit fort dans tout cela, et surtout par ceux du chevalier de Lorraine et du marquis d'Effiat, qu'il ne falloit pas pousser le roi à bout et qu'il étoit temps d'arrêter les saillies de la conduite de M. son fils. Il le fit donc peu à peu . mais le cœur restant ulcéré . et toujours avec le roi de la même manière.

Les princes du sang ne servirent point non plus. Ce fut M. le Prince encore à qui le roi s'adressa pour faire entendre ce qu'il appeloit raison à M. le Duc et à M. le prince de Conti ; mais M. du Maine et M. le comte de Toulouse allèrent comme lieutenants généraux en Flandre sous le maréchal de Boufflers.

Nyert, premier valet de chambre du roi. qui, sous prétexte de curiosité à son âge et dans son emploi , avoit suivi le roi d'Espagne à Madrid , et qui y étoit demeuré pour y être spectateur des premiers temps de son arrivée, revint au bout de cinq mois, et entretint le roi fort longtemps . à plusieurs reprises . tête à tète. Mgr le duc de Bourgogne arriva aussi le mercredi 20 avril; il avoit pris la poste à Lyon. Le roi l'attendit dans son cabinet: et en sortit au-devant de lui pour l'embrasser, puis lui fit embrasser Mme la duchesse de Bourgogne : c' étoit à trois heures après midi : il avoit couché à Sens. M. le duc de Berry , qui n'avoit pas pris la poste si loin . arriva quatre jours après.

Le roi eut presque en même temps la joie que la Suède , qui tenoit de fort près les Moscovites et le roi de Pologne unis contre lui, et qui les avoit battus en plusieurs rencontres et obtenu de grands avantages, reconnut le roi d'Espagne.

Ce même mois d'avril vit un exemple bien rare et bien respectable , auquel ou ne devroit jamais donner lieu, et qui a été mr.l imité, et en

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mêmes cas et clioses , depuis par plusieurs qui l'auroient dû. Le roi voulut remplir les deux places vacantes par la monde M. de Noyon et par la promotion du cardinal de Coislin à la charge de grand aumônier de France et de l'ordre ; et sans qu'aucun des deux prélats choisis le sussent ni personne, il nomma M. de Cosnac archevêque d'Aix , et M. Fortin de La Hoguette archevêque de Sens.

Cosnac étoit un homme de qualité de Guyenne , qui avoit fait grand hruit par son esprit et par ses intrigues autrefois , étant évèque de Valence et premier aumônier de Monsieur. Il s'etoit entièrement atlacliH H feu Madame, pour laquelle il a fait des choses tout à f;.it singulière.'. Il étoit son conseil et son ami de cœur, et le roi lui en savoit gré. Il ne put pourtant refuser à Monsieur de le faire chercher et arrêter, sur ce qu'il avoit disparu avec soupçon qu'il étoit aile se saisir de papiers <iui iuquiétoient la jalousie de Monsieur, pour les rendre à Madame, et que Monsieur vouloit avoir. Madame , avertie par le roi , en donna aussitôt avis à M. de Valence, qui se cacha dans une aul>erge obscure à un coin de Paris. Mais Monsieur, secondé de ceux qui le gouvernoient, mit de tels gens en campagne qu'il fut découvert, et qu'un matin la maison fut investie. A ce bruit, l'évêque ne perdit point le jugement; il se mit tout aussitôt à crier la colique; et l'officier qui entra pour l'arrêter le trouva dans des contorsions étranges. L'évêque , sans disputer , comme un homme qui n'est occupé que de son mal, dit qu'il va mourir s'il ne prend un lavement sur l'heure; et qu'airès qu'il l'aura rendu il obéira, et continue à crier de toute sa force. L'officier, qui n'eut pas la cruauté de l'emmener en cet état , se hâta d'envoyer quérir un lavement pour achever plus tôt sa capture , mais il déclara qu'il ne sortiroit point de la chambre qu'avec le prélat. Le lavement vint, il le prit, et quand il fut question de le rendre , il se mit sur un large pot dans son lit sans en sortir. Il avoit ses raisons pour un si bizarre manège. Les pap ers qu'on lui vouloit prendre étoient avec lui dans son lit, parce que depuis qu'il les avoit il ne les quittoit point. En rendant son lavement , il les mit adroitement par-dessous sa couverture au fond du pot . et opéra pardessus , de façon à n'en être plus en peine. S'en étant défait de cette façon, il dit qu'il se trouvoit fort soulagé, et se mit à rire comme un homme qui se sent revenir de la mort à la vie après de cruelles douleurs , mais en effet de son tour de souplesse , et de ce que cet officier si vigilant n'auroit que la puanteur de sa selle , avec laquelle les papiers furent jetés au privé. Le prélat, qui étoit travesti et qui n'avoit point là d'autres habits à prendre , fut conduit au Châtelet , et là écroué sous le faux nom qu'il avoit pris ; mais comme on ne trouva rien et qu'on n'en eut que la honte , il fut délivré deux jours après , avec beaucoup d'excuses et quelques réprimandes de son travestissement, qui, se disoit-on, l'avoit fait méconnoître. Madame se trouva plus délivrée que lui , et comme le roi en fut fort aise , le prélat ne fit que secouer les oreilles, et fut le premier à rire de son aventure '.

1. Voy. les Mémoires de Daniel de Cosmus, publiés pur la Société de YEiff loire (Je France (2 vol. in-8, Paris, \»ôi).

206 TRAITS DE l'archevêque D'AIX. [1701]

Une autrs fois , quelque diable fit une satire cruelle sur Madame , le comte de Guiche. etc. , et la fit imprimer en Hollande. Le roi d'Angleterre, qui en eut promptement avis, en avertit Madame, qui s'en ouvrit aussitôt à M. de Valence, a Laissez-moi faire , lui dit-il , et ne vous mettez en peine de rien ; » et s'en va. Madame après qui lui demande ce qu'il ense faire , il ne répond point et disparoît. De plusieurs jours on n'en entend point parler. Voilà Madame bien en peine. En moins de quinze jours Madame le voit entrer dans son cabinet ; elle s'écrie et lui demande ce qu'il est devenu et d'où il vient. «De Hollande, répond-il, où j'ai porté de l'argent, acheté tous les exemplaires et l'original de la satire, fait rompre les planches devant moi , et rapporté tous les exemplaires pour vous mettre hors de toute inquiétude et vous donner le plaisir de les brûler, t Madame fut ravie , et en effet tout fut fidèlement brûlé, et il n'en est pas demeuré la moindre trace. Il y en auroit mille à raconter.

Personne n'avoit plus d'esprit ni plus présent ni plus d'activité, d'expédients et de ressources , et sur-le-champ. Sa vivacité étoit prodigieuse ; avec cela très-sensé, très-plaisant en tout ce qu'il disoit, sans penser à l'être, et d'excellente compagnie. Nul homme si propre à l'intrigue, ni qui eût le coup d'oeil plus juste : au reste peu scrupuleux , extrêmement ambitieux, mais avec cela haut, hardi, libre, et qui se faisoit craindre et compter par les ministres. Cet ancien commerce intime de Madame dans beaucoup de choses , dans lequel le roi étoit entré , lui avoit acquis une liberté et une familiarité avec lui qu'il sut conserver et s'en avantager toute sa vie. Il se brouilla bientôt avec Monsieur après la mort de Madame , pour laquelle il avoit eu force prises avec lui et avec ses favoris. Il vendit sa charge à Tressan , évêque du Mans, autre ambitieux , i:,trigant de beaucoup d'esprit, mais dans un plus bas genre, et n'en fut que mieux avec le roi . qui lui donna des abbayes et enfin l'archevêché d'Aix . où il étoit maître de la Provence.

L'autre prélat étoit tout difl'érent : c'étoit an homme sage, grave, pieux, tout appliqué à ses devoirs et à son diocèse, dont tout étoit réglé, rien d'outré, que son mérite avoit sans lui faitpas:-er de Poitiers à Sens , aimé et respecté dans le clergé et dans le monde , et fort considéré à la cour. Il étoit fort attaché à mon père, étoit deuieuré extrêmement de mes amis, et n'avoit pas oublié que mon père avoit fait le sien major de Blaye . qui fut le commencement de leur fortune , qui avoit poussé LaHoguette, petit-fils de celui-là et fils du frère de l'archerêque , à être premier sous-lieutenant des mousquetaires noirs et lieutenant général fort distingué. Il fut tué aux dernières campagnes de la dernière guerre d'Italie . avoit épousé une femme fort riche . fort dévote, fort glorieuse, fort dure, sèche et avare, dont une seule fille, qui devoit être et fut en effet un grand parti. C'étoit donc de quoi le rehausser que ce cordon bleu à son grand-oncle paternel, et le tenter de nepa.faire à cette nièce à marier la honte et le dommage d'un refus. Mais la vérité fut plus forte en lui : il répondit avec modestie qu':! n'étoit pas en état de faire des preuves, et refusa avec beaucoup de respect et de reconnoissance. Ces Fortin en effet n'étoient rien du tout, et c'est ai; plus si ce major de Blaye avoit été anobli. Ce n'est pas que M. de Sen^

l17U1J refus de l'archevêque de sens. 20'>

ne sentît le {loids de ce refus. Quoique savant, appliqué à la tête des affaires temporelles et ecclésiastiques du clergé, il étoit aussi homme du monde, voyoit chez lui . à Fontainebleau qui est du diocèse de Sens, la meilleure compagnie de la cour. 11 y donnait à dîner tous les jours; grands seigneurs, ministres, tout y alloit hors les femmes; et trèssouvent les soirs, qu'il ne soupoit jamais, compagnie distinguée et choisie à causer avec lui ; et à Paris, quelques mois d'hiver, toujours dans les meilleures maisons ; mais il ne vouioit point dérober les grâces ai se donner pour un autre qu'il étoit.

Ce refus embarrassa le roi. qui l'avoit déclaré en plein chapitre; il l'aimoit, et ce trait ne le lui fit qu'estimer davantage II lui fit donc l'honneur de lui écrire lui-même, et après l'avoir loué, il lui manda 4u'étant publiquement nommé, il faudroit en trouver un autre à sa place, ce qui ne se pouvoit sans alléguer la cause de son refus: qu'il acceptât donc hardiment sur sa paroie: que les commissaires de ses preuves ne lui en demanderoient jamais; qu'au prochain chapitre il ordonneroit de passer outre à l'admission en attendant les preuves; qu'il seroit reçu tout de suite . et que de preuves après il ne s'en parle- .loit jamais. Le ro' eut la bonté de lui représenter l'intérêt de sa famille , iux dépens de laqueDe U ne devoit pas faire une action . belle pour lui , ^ais qui ia noteroit pour toujours , et d'ajouter qu'il déîiroit qu'il acceptât et qu'U prenoit tout sur lui. Si quelque chose peut flatter et tenter au delà des forces . il faut convenir que c'est une lettre aussi complète: mais rien ne put ébranler l'humble attachement de ce prélat aux règles et à la vérité. Après s'être répandu comme il devoit en actions de grâces, il répondit qu'il ne pouvoit mentir, ni par conséquent fournir de preuves; qu'il ne pouvoit aussi se résoudre à être cause que . par un excès de bonté . le roi manquât au serment qu'il avoit fait à son sacre de maintenir l'ordre et ses statuts: que celui qui obligeoit aux preuves étoit de ceux dont le souverain, grand maître, ne pouvoit dispenser, e: que ce seroit lui faire violer son serment que d'être reçu sans preuves préalables, sur la certitude de les faire après, quand il savoit que sa condition lui en ôtoit le moyen; et il finit une lettre d'autant plus belle qu'il n'y avoit ni fleurs ni tours, mais de la vérité, de l'humilité e-; beaucoup de sentiment, par supplier le roi d'en nommer un autre, et de ne point craindre d'en dire la raison , puisqu'il le failoit. Cette grande action fut universellement admirée, et ajouta encore à la considération du roi et au respect de tout le monde.

Son refus commençoit à transpirer lorsque le roi assembla un autre chapitre pour nommer M. de Metz à sa place , par amitié pour le cardinal de Coisiin son oncle . qui ne s'y aîiendoient ni l'un ni l'autre. Le roi déclara le refus de M. de Sens, voulut bien parler de ce qu'il lui avoit otTert. et fit son éloge. Il n'y eut personne dans le chapitre qui ne le louât extrêmement: mais, sans louanges. M. de Marsan fit mieux que pas un. et tint là le meilleur propos de toute sa vie ; «Sire, dit-il au roi tout au haut . cela meriteroit bien que Votre Majesté changeât le bleu en rouge. » Tout y applaudit comme par acchniaî on. et à ia fin - chapitre, tous louèrent et remercièrent M. de Marsan.

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