‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 177 sur 348 · VILLKROY ET PHELYPEAUX BROUILLÉS · texte numérisé non relu

VILLKROY ET PHELYPEAUX BROUILLÉS

terre, puis la donne à un de ses gens à qui il dit de lui rapporter du tabac. Le maréchal ne sut que devenir , et but sa honte sans oser proférer une parole , M. de Savoie continuant toujours la conversation qu'il n'interrompit même que par ce seul mot pour avoir d'autre tabac.

La vanité du maréchal de Villeroy eut à souffrir de la présence de Phélypeaux, ambassadeur auprès de M. de Savoie, qui le suivit à l'armée. Par ce caractère il avoit la même garde , les mêmes saints et tous les mêmes honneurs militaires que le général de l'armée du roi . et il avoit de plus la préférence du logement et de la marche de ses équipa ges, comme il avoit aussi le pas sur lui partout. Cela étoit insupportable au maréchal dans un homme comme Phélypeaux, qui étoit à peine lieutenant général, et Phélypeaux, qui avoit de l'esprit comme cent diables , et autant de malice qu'eux . se plaisoit à désespérer le maréchal en prenant partout sur lui ses avantages. Cela mit une telle pique entrç eux qu'il en résulta beaucoup de mal. Phélypeaux, qui en tout voyoit clair , se lassa d'aviser un homme qui de dépit n'en faisoit aucun usage , et qui se plaisoit à mander à la cour tout le contraire de Phélypeaux , qui s'aperçut bientôt de la perfidie de M. de Savoie, et dont les avis furent détruits par les lettres du maréchal de Villeroy, dont la faveur prévalut à toutes les lumières de l'autre.

Ainsi s'écoula la campagne, nous toujours reculant, et les Impériaux avançant avec tant de facilité et d'audace, et leurs troupes grossissant, tandis que les nôtres diminuoient tous les jours par un détail journalier de petites pertes et par les maladies , qu'on en vint à craindre le siège de Milan, c'est-à-dire du château, auquel néanmoins le prince Eugène ne songea jamais sérieusement. Lui et le maréchal de Villeroy prirent leur quartier d'hiver chacun de leur côté , et le passèrent sur la frontière. M. de Savoie se retira à Turin, et Catinat s'en alla à Paris. Le roi le reçut honnêtement , mais il ne lui parla que des chemins et de son voyage , et ne le vit point en particulier ; lui aussi ne se mit en aucun soin d'en obtenir une audience.

En Flandre on ne fit que se regarder sans hostilités, qui fut une grande faute , sortie toujours de ce même principe de ne vouloir pas être l'agresseur , c'est-à-dire de laisser bien arranger , dresser et organiser ses ennemis , et attendre leur bon point . et aisément , et leur signal pour entrer en guerre qu'on ne doutoit plus qu'ils ne nous voulussent faire. Si , au lieu de cette fausse et pernicieuse politique , l'armée du roi eût agi , elle auroit pénétré les Pays-Bas où rien n'étoit prêt ni en état de résistance , eût fait crier miséricorde aux HoUandois au milieu de leur pays , les eût mis hors d'état de soutenir la guerre , déconcerté cette grande alliance dont leur bourse fut l'âme et le soutien , mis l'empereur hors d'état de pousser la guerre faute d'argent , et avec les princes du Rhin et M. de Bavière alliés avec la Souabe et ces cercles leurs voisins pour leur tranquillité et leur neutralité , l'empire n'auroit pas pris forcément, comme il fit, parti pour l'empereur, et. malgré la faute d'avoir rendu les vingt-deux bataillons hollandois , on auroit eu encore la paix par les armes d'une campagne , avec la totalité de la monarchie d'Espagne assurée à Philippe V

246 CHOIX, FORTUTsE ET CARACTÈRE [1701]

Ce prince avoit envoyé un ambassadeur extraordinaire à Turin pour signer son contrat de mariage, et porter au prince de Cariprnan, ce fameux muet si sage et si capable, sa procuration pour épouser en son nom la princesse de Savoie. Cet ambas^^adeur étoit un homme de beaucoup d'esprit, de sens et de conduite, et fort propre dans les cours. Il étoit Homodeï. frère du cardinal de ce nom. et avoit porté celui de marquis d'Almonacid jusqu'à son mariage avec Éléonore de Moura. ûUe aînée du marquis de Castel Rodrigo, gouverneur des Pays-Bas. Son père l'avoit été aussi, et son grand-père, qui étoit Portugais et qui avoit fort bien servi Philippe II , en avoit été fait comte. Il fut le premier viceroi de Portugal pour l'Espagne , et Philippe III le fit grand d'Espagne. Almonacid le fut donc en 1671 par la mort de son beau-père sans enfants jiàles, et prit le nom de Castel Rodrigo.

Il fut en même temps chargé de la conduite de la nouvelle reine en Espagne, de laquelle il fut aussi grand écuyer. Et le comte de San- Sstevan del Puerto dont j'ai fort parlé à propos du testament de Charles II , et qui avoit quitté la reine sa veuve dont il étoit majordomemajor, le fut de la nouvelle reine.

Rien n'étoi l meilleur que ces deux choix pour ces deux grandes charges , mais il y en avoit un troisième à faire bien plus important, et par lequel il falloit élever et former la jeune reine. G'étoit celui de sa camareramayor. Une dame de notre cour ne pouvoit y convenir: une Espagnole n'étoit pas sûre et eût aisément rebuté la reine : on chercha un milieu et on ne trouva que la princesse des Ursins. Elle étoit Françoise, elle avoit été en Espagne , elle avoit passé la plus grande partie de sa vie à Rome et en Italie, elle étoit veuve sans enfants, elle étoit de la maison de La Trémoille : son mari étoit chef de la maison des Ursins , grands d'Espagne et prince du Soglio. et, par son âge plus avancé que celui du connétable Colonne , il étoit reconnu le premier laïque de Rome avec de grandes distinctions. Mme des Ursins n'étoit pas riche depuis la mort de son mari ; elle avoit passé des temps assez longs en France pour être fort connue à la cour et y avoir des amis. Elle étoit liée d'un grand commerce d'amitié avec les deux duchesses de Savoie, et avec la reine de Portugal sœur de la douairière. G'étoit le cardinal d'Estrées. leur parent proche et leur conseil . qui avoit formé cette union . que les pas- «îages à Turin avoient fort entretenue , avec Mmes de Savoie ; enfin ce cardinal qui avoit fait sa fortune en la mariant aussi grandement à Rome où elle étoit veuve de Chalais, sans bien, sans enfants et comme sans être , étoit demeuré depuis ce temps-là son ami intime après lui avoir été quelque chose de plus en leur jeunesse , conseilla fort ce choix . et ce qui y détermina peut-être tout à fait . c'est qu'on fut informé par lui que le cardinal Portocarrero en avoit été fort amoureux à Rome, et qu'il en étoit demeuré depuis une grande liaison d'amitié entre eux. G'étoit avec lui qu'il falloit tout gouverner, et ce coucert si heureusement trouvé entre lui et elle emporta son choix pour une place si importante, et d'un rapport si nécessaire et si continuel avec lui.

Elle étoit fille du marquis de Noirmoutiers qui fit tant d'intrigues dans les troubles de la minorité de Louis XIV , et qui en tira un brevet

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