PRINCESSE DES URSINS
' suivant sa haine jusqu'aux enfers ; enfin , un tour unique dans sa grâce , son art et sa justesse, et une éloquence simple et naturelle en tout ce qu'elle disoit, qui gagnoit au lieu de rebuter par son arrangement , tellement qu'elle disoii tout ce qu'elle vouloit et comme elle le vouloit dire, et jamais mot ni signe le plus léger de ce qu'elle ne vouloit pas; fort secrète pour elle et fort sûre pour ses amis, avec une agréable gaieté qui n'avoit rien que de convenable . une extrême décence en tout l'extérieur . et jusque dans les intérieures même qui en comportent le moins, avec une égalité d'humeur qui en tout temps et en toute affaire la laissoit toujours maîtresse d'elle-même. Telle étoit cette femme célèbre qui a si longtemps et si publiquement gouverné la cour et toute la monarchie d'Espagne, et qui a fait tant de bruit dans le monde par son règne et par sa chute , que j'ai cru me devoir étendre pour la faire connoître et en donner l'idée qu'on en doit avoir pour s'en former une qui soit véritable.
Une personne de ce caractère fut fort sensible à un choix qui lui ouvroit une carrière si fort à son gré : mais elle eut le bon esprit de sentir qu'on ne venoit à elle que faute de pouvoir trouver un autre sujet qui rassemblât en soi tant de parties si manifestement convenables à la place qu'on lui offroit, et qu'une fois offerte, on ne la lui laisseroit pas refuser. Elle se fit donc prier assez pour augmenter le désir qu'on avoit d'elle . et non assez pour dégoûter ni rien faire de mauvaise grâce , mais pour qu'on lui sût gré de son acceptation. Quoique désirée par la Savoie encore plus s'il se pouvoit que par la France, et si étroitement bien et en commerce de lettres avec les deux duchesses , elle évita Turin, parce que le cérémonial l'avoit toujours empêchée de les voir autrement qu'incognito (qu'elle pouvoit garder aisément dans ses voyages en passant à Turin), ce qui ne pouvoit plus se faire dans l'occasion qui la menoit, tellement que tout se traita par lettres entre elles , et qu'elle alla droit de Rome à Gènes , et de Gènes à Villefranche, y attendre la nouvelle reine.
Son mariage se fit à Turin, le 11 septembre, avec assez peu d'appareil. Elle en partit le 13 pour venir en huit jours à Nice s'y embarquer sur les galères d'Espagne . commandées par le comte de Lémos, qui la devoit porter à Barcelone. Elle reçut à Nice le cardinal Archinto, légat a latere exprès pour la fonction de lui faire les compliments du pape sur son mariage. Cette démarche du pape fâcha extrêmement l'empereur, et la cour de Savoie demeura fort piquée de ce que . passant par ses États, elle n'en avoit reçu aucun compliment. M. de Savoie, justement ennuyé du cérémonial des cardinaux, n'en voyoit aucun depuis fort longtemps. Ceux qui ont le caractère de légats a latere ont des prétentions immenses ; apparemment que le cardinal fut mécontent et qu'il les paya de cette incivilité.
Le roi d'Espagne eut nouvelle des Indes qu'il avoit été proclamé au Pérou et au Mexique avec beaucoup d'unanimité et de tranquillité, et avec beaucoup de cérémonies et de fêtes. Il partit le 5 septembre de Madrid pour son voyage d'Aragon et de Catalogne . et aller attendre la reine sa femme à Barcelone. Il laissa le cardinal Portocarrero gouver-