‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 18 sur 348 · CANDIDATS POUR LES SCEAUX · texte numérisé non relu

CANDIDATS POUR LES SCEAUX

se cacha de lui nuire en tout ce qu'il put, et tous se piquèrent de faire éclater leur joie, quand ils le virent frustré de cette grande espérance. Le dépit qu'il en conçut fut public et si extrême qu'il en daviiu encore pluu absolument intraitable, et qu'il s'écrioit souvent, dans une amertume qu'il ne pouvoit contenir . qu'on le laisseroit mourir dans la poussière du palais. Sa faiblesse fut telle qu'il ne put s'empêcher six semaines après de s'en plaindre au roi à Fontainebleau, où il fit le bon valet avec sa souplesse et sa fausseté accoutumées. Le roi le paya de propos et de la commission de travailler à la dimiui'lion du blé dans la ville et banlieue de Paris où il étoit devenu cher, et -^'ordonner au prévôt des marchands et au lieutenant de police de n'y rien faire que de concert avec lui. Il fit semblant d'être content des discours et de cette coriandre, et n'en vécut pas moins enragé. Sa santé et sa tête à la fin en furent attaquées jusqu'à le forcer à quitter sa place , d'où il tomba dans le mépris après avoir aiguisé force haines.

M. Gourtin , doyen du conseil, illustre par sa probité et par sa capacité . par la douceur et l'agrément de son commerce, et par ses belles et importantes ambassades, s'étoit expliqué avec le roi, lorsqu'il refusa celle de Ryswick, et depuis, la place du conseil royal des finances, que son âge , sa santé et l'état de ses yeux qu'il étoit prêt à perdre ne lui permettoient plus de penser qu'à finir.

M. d'Aguesseau avoit beaucoup d'esprit , mais encore plus réglé et plus sage. Il avoit excellé dans les premières intendances . et il écrivoit d'affaires de façon] qu'on n'avoit jamais pu faire d'extraits de ses lettres. Sa capacité étoit profonde et vaste; son amour du bien ardent, mais prudent, sa modestie en tout retraçoit les premiers et les plus anciens magistrats; sa douceur extrême: ses opinions justes et concises quand il s'étoit une fois décidé, à quoi la crainte de l'injustice et la déhance de soi-même le rendoit souvent trop incertain et trop lent: assez capable d'amitié et tout à fait incapable de haine; grand el aisé travailleur: exact à tout et ne perdant jamais un instant : d'une piété solide , unie et de toute sa vie; éclairé en tout, et si appliqué à ses devoirs qu'il n'avoit jamais connu qu'eux et ne s'étoit en aucun temps mêlé avec le monde. Tant de vertus et de talents lui avoient acquis l'amour et la vénération publique, et une grande estime d'i roi; mais il avoit eu une fille dans celles de l'Enfance de Mme de Mondonville que les jésuites avoient si étrangement su détruire. Lui, et sa femme, aussi vertueuse que lui et de plus d'esprit encore . mais dont l'extérieur n'étoit pas aimable comme le sien, étoient soupçonnés de jansénisme. Avec cette tare c'étoit merveille comme ses vertus et ses talents l'avoient porté sans autre secours où il étoit arrivé, mais c'eût été un vrai miracle si elles l'eussent conduit plus loin.

Pomereu étoit un aigle qui brilloit d'esprit et de capacité , qui avoit été le premier intendant de Bretagne, qui avoit eu de grandes et importantes commissions, et qui avoit recueilli partout une grande réputation , mais il étoit fantasque, qui avoit même quelques temps courts dans l'année où sa tète n'étoit pas bien, libre et où on ne le voyoit point D'ailleurs , c'étoit un homme ferme , transcendant , qui avoit et qui

méritoit des amis. Il l'étoit fort de mon père et il étoit demeuré le mien.

La Reynie. usé d'âge et de travail, est celui qui a mis la place de lieutenant de police dans la considération et l'importance où on l'a rue depuis, et où elle seroit désirable s'il avoitpu l'exercer toujours: mais . noyé dans les détails d'une inquisition naissante et qui a été portée de plus en plus loin après lui , il n' étoit plus en âge ni en état de venir au grand et de travailler d'une manière supérieure. Du reste, esprit, capacité , sagesse , lumières , probité . tout fit regretter qu'il eût pour ainsi dire dépassé la première place de son état.

Caumartin, cousin germain et ami confident de Pontchartrain . tel que je l'ai représenté en parlant de l'affaire de son frère avec M. de Noyon . avoit beaucoup d'amis et du haut parage ; mais l'insolence de son extérieur , qui pourtant n'en avoit que l'écorce . lui aliénoit le gros du monde. Un amas de blé dont il fut fort accusé dans un temps de cherté , et diverses autres choses dont il se justifia très-bien, avoient laissé un nuage dans l'esprit du roi dont il ne put jamais revenir pour aucune place. C'étoit fort la mode à Fontainebleau, tous les voyages, d'aller chez lui à Saint-Ange . qui en est à quatre lieues qu'il avoit fort bien ajusté. Le roi , tout maître qu'il fût toujours de soi-même . ne pouvoit s'empêcher de marquer par quelque mot que cela ne lui étoit point agréable.

Voysin et sa femme, dans la faveur de Mme de Maintenon. depuis qu'elle avoit logé chez eux . aux voyages du roi en Flandre dont il étoit intendant, n'étoit pas encore mûr à beaucoup près.

Pelletier de Sousy. conseiller d'État, et tiercelet de ministre, par un travail réglé avec le roi une fois par semaine , par Marly où ce même travail lui procuroit de coucher, et par la distinction de paroître comme eux la canne à la main sans manteau, avoit reçu une entorse de la probité de son frère, quand il quitta la place de contrôleur général et que le roi, pour l'obliger, lui proposa de la donner à Sousy, [ce] qui le fixa pour toujours ou il etoit. Son fils avoit eu sa place d'intendant des finances. Le roi le trouvoit bien établi avec raison et ne songea pas un moment à lui.

D'autres à portée des sceaux . il n'y en avoit point. Le premier président, seul véritable antagoniste, étant exclu, le choix du roi fut liientôt fait. L'habitude y contribua et Mme de Maintenon acheva d'y déterminer son goût, qui lui fut toujours favorable dans les [temps] mêmes de nuages et de brouillard.

M. de Ponchartrain étoit petit-fils du premier Phélypeaux , qui fut secrétaire d'État à la place de Forget, sieur de Fresne, trois semaines avant la mort funeste d'Henri IV , par le crédit de la reine sa femme , dont il étoit secrétaire des commandements. Il mourut en l(i21 , pendant le siège de Montauban. Son fils eut sa charge-, mais, comme il n'avoit que huit ans, d'Herbault, frère aîné de son père, l'exerça par commission et se la fit donner après en titre, dépouillant son neveu. La Vrillière. son fils, l'eut après lui . et de père en fils elle leur est demeurée. Le neveu dépouillé fut conseiller au parlement, puis président en la chambre des comptes à Paris, et mourut dans cette charge

en 16S5. Il fut un des juges de M. Fouquet. que l'on tira tous des diverses cours supérieures du royaume. Sa probité fut inflexible aux caresses et aux menaces de MM. Coibert, Le Tellier et de Louvois, réunis pour la perte du surintendant. Il ne put trouver mat'ère à sa condamnation, et par cette grande action se perdit sans ressource. 11 étoit pauvre; tout son «iésir et celui de son fils, dont il s'agit ici. étoit de faire tomber sa charge sur sa tête en s'en démettant. La vengeance des ministres fut inflexible à son tour, il n'en put jamais avoir l'agrément; tellement que ce fils demeura dix-huit ans conseiller aux requêtes du pdiais. sans espérance d'aucune autre fortune. Je le lui ai ouï dire souvent, et combien il étoit affligé d'être exclu d'avoir la charge de son père. Il logeoit chez lui avec sa femme . fille de Maupeou , président aux enquêtes, n'avoient qu'un carrosse pour eux deux, et lui un cabinet pour travailler, où on eutroit du haut du degré sans rien entre-deux. et couchoient au second étage. Sa mère, qui étoit morte en 1653. etoit fille du célèbre Talon, avocat général au parlement, puis conseiller d'État, qui a laissé des Mémoires si curieux et si rares des troubles de la minorité, en forme presque de journal.

Mon père étoit ami des Talon et des Phélypeaux , et lui et ma mère ont vu cent fois MM. de Pontchartrain, père et fils, vivant comme je le remarque. Le fils avoit un frère et deux sœurs. Le frère fut conseiller au grand conseil, puis maître des requêtes, bonhomme et fort hoirmie d'honneur . mais qui seroit demeuré toute sa vie maître des requêtes . sans la fortune de son aîné qui le fit conseiller d'Etat et intendant de Paris. Les sœurs épousèrent : l'aînée. M. Bignon. avocat général au parlement, après son célèbre père, puis conseiller d'Etat, celui qui par amitié et sans parenté voulut bien être mon tuteur lorsqu'à la mort de ma sœur je fus son légataire universel. L'autre sœur épousa M. Habert de Montmort. conseiller au parlement, fils de celui qu: fut un des premiers membres de r.^cadémie françoise . lorsque le cardinal de Richelieu la forma. Celle-ci mourut sans enfants, dès 16G1. L'autre mourut en 1g90, et ne vit point la fortune de son frère, qui l'aimoit si tendrement qu'il a toujours traité ses enfants comme les siens, et en a fait deux conseillers d'État, et un autre conseiller d'Etat d'Église, et vécut intimement et avec déférence dans sa fortune avec M. Bignon. son beau-frère , jusqu'à sa mort. Tel etoit l'état de cette famille si mal aisée et si reculée, que lorsque le père mourut en 1685 ils n'en furent guère plus à leur aise.

Quoique simple conseiller aux requêtes du palais , et ne vivant point en amitié avec La Vrillière ni Châteauneuf , son fils , de qui seuls il pouvoit tirer quelque lustre . parce qu'il ne leur pouvoit pardonner la charge de secrétaire d'État. Pontchartrain , né galant, et avec un feu et une grâce dans l'esprit que je n'ai point vus dans aucun autre si ce n'est en M. de la Trappe, se distinguoit dans les ruelles et les société à sa portée . et plus encore par sa capacité . sa grande facilité et son as siduité au palais. Je lui ai ouï dire bien des fois que son château ei: Espagne étoit d'arriver, avec l'âge, à une place de conseiller d'honneur au parlement, et d'avoir une maison dans le cloître Notre-Dame. Il vé-

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eut ainsi jusqu'en 1677 que la place de premier président du parlement le Rennes vaqua, et que les aflaires de la province la rendirent assez ongtemps vacante par la difficulté de la remplir. M. Colbert qui par sa place avoit grand désir que celle-ci fût bien remplie, à cause des états :)ù le premier président de Bretagne est toujours second commissaire lu roi. et pour avoir un homme de qui il pût tirer conseil sur ce qui se passoit dans le commerce de cette province si maritime , en raisonnoit souvent dans son cabinet avec ses plus familiers. De ce nombre étoit Hotman . qu'il avoit fait intendant des finances et intendant de Paris, en la capacité duquel il avoit beaucoup de confiance. Hotman avoit épousé "une Colbert. cousine germaine de Viilacerf et de Saint- Pouange . mais qui , n'étant pas comme eux lille d'une soeur de M. Le Tellier. étoit demeurée avec son mari fort attachée à M. Colbert dont elle étoit comme eux issue de germaine. Hotman étoit un homme qui ne craignoit point de dire son avis, et qui, malgré l'aversion qu'il connois.5oit en M. Colbert pour Pontchartrain et pour toute sa famille, lui en proposa le fils comme celui qu'il jugeoit le plus propre à être premier président de Rennes. H en dit tant de bien sur ce qu'il en .savoit qu'il persuada M. Colbert. Ce fut donc ainsi que l'ennemi de Pontchartrain débourba son fils par une sorte de nécessité. La surprise qu'ils en eurent fut grande . et augmenta quand ils apprirent que c'étoit à Hotman à qui ils dévoient cette fortune, avec qui ils n'avoient aucune liaison. Ils avoient si peu pensé à cet emploi que la difficulté pécuniaire (le le remplir les mit sur le point du refus. Leurs amis les pouiUèrent et les encouragèrent: et voilà Pontchartrain en Bretagne. Hotman, qui mourut sans enfants en 1G83, eut le loisir de s'applaudir du choix qu'il avoit proposé; Pontchartrain y mit le parlement et la justice sur un pied tout différent qu'il n'avoit été . fit toutes les fonctions d'intendant dans une province qui n'en soufTroit point encore . mit tout en bon ordre et se fit aimer partout. Il y eut de grands démêlés d'affaires avec le duc de Chaulues qui étoit adoré en Bretagne, et qui n"étoit pas accoutumé qu'autre que lui, et les états dont il étoit le maître, se mêlassent de rien dans le pays.

On a vu en son lieu que M. Pelletier , contrôleur général des finances , le tira de là en 1687 pour le faire intendant des finances qu'il fit toutes sous lui tant qu'il les garda, et comment il les lui fit donner, en 1689 , quand il voulut quitter ce pénible emploi. Pontchartrain eut toutes les peines du monde à l'accepter . et au lieu de la reconnoissance qu'il devoit à Pelletier de lui avoir fait faire un si grand pas, il lui en voulut mal , le lui déclara, et ne put jamais le lui pardonner : bien estimable de craindre des fonctions si friandes pour tant d'autres, et qui portent avec elles les richesses, l'autorité et la faveur; fort blàmaîle. je ne puis m'empècher de l'avouer, de n'avoir pas senti plus que le dégoût des finances de quel accui de fortune il l'avoit tiré, et en quelle place, et en quelle passe son amitié et sa probité le mettoit. et aux dépens de son propre frère. Un an après, la mort de Seignelay combla ses vœux, quand il se vit revêtu de sa charge de secrétaire d'État avec le département de la marine et celui de la maison du roi. Il fit alors in-

stances pour être déchargé des finances. Il ne faisoit que d'y entrer eu chef; la guerre aussi ne faisoit que commencer. En homme d'esprit il avoit bien pris avec M. de Louvois qui n'en vouloit point d'autre aux finances, et Mme de Mainteuon, à qui sa femme et lui avoient également plu , étoit encore plu.s éloignée d'un changement. Le contrôleur général étoit de tous les ministres celui qu'elle courtisoit le plus Elle y avoit un intérêt principal pour mille affaires qu'elle protégeoit et pour faire auprès du roi tout ce qui alloit à éloigner ou à approcher à soa gré les gens et les choses, parce que c'étoit lui d'ordinaire qui y avoit la principale influence. Personne n'étoit si propre à cette sorte de manège que Pontch;irtrain. C'etoit un très-petit homme, maigre, bien pris dans sa petite taille . avec une physionomie d'où sortoienL sans cesse les étincelles de feu et d'esprit, et qui tenoit encore beaucoup plus qu'elle ne promeltoit. Jamais tant de promptitude à comprendre, tant de légèreté ^t d'agrément dans la conversation, tant de justesse et de promptitude dans les reparties, tant de facilité et de solidité dans le travail, tant d'expédition . tant de subite conooissance des hommes ni plus de tour à les prendre. Avec ces qualités une simplicité éclairée . et une sage gaieté surnageoient à tout, et le rendoient charmant en riens et en affaires. Sa propreté étoit singulière et s'étendoit à tout, et à travers toute sa galanterie qui subsista dans l'esprit jusqu'à la fin, beaucoup de piété, de bonté et j'ajouterai d'équité avant et depuis les finances, et dans cette gestion même autant qu'elle en pouvoit comporter. Il en avouoit lui-même la difficulté . et c'est ce qui les lui rendoit si pénibles , et il s'en expliquoit même souvent avec amertume aux parties qui la lui remontroient. Aussi voulut-il souvent les quitter, et ce ne fut que par ruses que sa femme les lui fit garder en lui demandant, tantôt deux, tantôt quatre , tantôt huit Jours de délai.

C'étoit une femme d'un grand sens, sage, solide, d'une conduite éclairée , égale , suivie . unie . qui n'eut rien de bourgeois que sa figure ; libérale, galante en ses présents, et en l'art d'imaginer et d'exécuter des fêtes . noble . magnifique au dernier point . et avec cela . ménagère et d'un ordre admirable. Personne, et cela est surprenant, ne conuoissoit mieux la cour ni les gens qu'elle, et n'avoit. comme son mari, plus de tours et de grâces dans l'esprit. Elle lui fut d'un grand usage pour le conseil et la conduite . et il eut le bon esprit de le connoître et d'en profiter: leur union fut toujours intime. Sa piété fut toujours un grand fonds de vertu qui augmenta sans cesse , qui l'appliqua aux lectures et à la prière, qui lui fit, quand elle put. embrasser toutes sortes de bonnes œuvres, et qui la rendit la mère des pauvres: avec cela, gaie, et de fort bonne compagnie, ou tous ileux mettoient beaucoup dans la conversation . et fort loin de bavarderie, et tous deux fort capables d'amitié, et lui de servir et de nuire. Ce qu'ils ont donné aux pauvres est incroyable : Mme de Pontchaitrain avoit toujours les yeux elles mains ouvertes à leurs besoins toujours en quête de pauvres honteux, de gentilshommes et de demoiselles dans le besoin, de filles dans le danger, pour les tirer de péril et de peine, en mariant ou en plaçant les unes , donnant des nensions aux autres , et tout cela dans l<»

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