‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 201 sur 348 · DÉMISSION DE GRANDESSE INCONNUE · texte numérisé non relu

DÉMISSION DE GRANDESSE INCONNUE

du palais, et fort peu d'autres grandes dames, femmes de grands , à qui je l'aie vu faire. A propos de livrées, souvent on n'en a point, puis on en reprend , et jamais presque les mêmes. Jusqu'au fond de la couleur de la livrée, on la change presque tous les ans dans la même maison. Elles sont la plupart sombres et toutes fort simples, et les carrosses et les chaises au-dessous de la simplicité. Les boues de Madrid l'hiver, sa poussière l'été, et l'air qui résulte de la quantité et de la nature étrange de ces boues, qui ternit les meubles et jusqu'à la vaisselle d'argent , est cause de cette grande simplicité , mais qui n'est pas pour les ambassadeurs.

Les grands n'ont point l'usage de se démettre de leur dignité comme les ducs en France ; mais en Espagne , le successeur direct d'une grandesse et sa femme ont des honneurs et un rang, en attendant qu'elle leur soit échue par la mort de celui à qui ils ont droit de succéder. Le comte de Tessé , en faveur duquel le maréchal son père eut la permission d'en user comme les ducs à leur exemple , ne seroit pas traité ni reconnu comme grand en Espagne du vivant de son père. La chose faite et le rang pris ici , on en tira un consentement du roi d'Espagne , parce qu'il ne devoit jioint avoir d'usage en Espagne , où le comte de Tessé ne devoit point aller , et encore ce consentement fut-il difficile et tardif. Philippe V a pourtant fait deux exceptions à cette règle, que nul autre roi n'avoit enfreinte avant lui.

La première fut en faveur du duc de Berwick, auquel, en récompense de ses services après la bataille d'Almanza, il donna la grandesse de première classe , les duchés de Liria et de Quirica. anciens apanages des infants d'Aragon, pour y établir sa grandesse et jouir, en propriété, de ses terres de quarante mille livres de rente: la liberté d'y appeler tel de ses enfants qu'il voudroit pour en jouir même de son vivant , et sa postérité ensuite ; la faculté de changer ce choix pendant toute sa vie , et le pouvoir de le changer encore par son testament , toutes grâces inouïes et proportionnées à l'importance de la victoire d'Almanza. En conséquence , son fils aîné eut en Espagne la grandesse . les duchés, et porta le nom de duc de Liria où il s'établit, puissant par son mariage avec la sœur du duc de Veragua qui en recueillit depuis le vaste et riche héritage.

L'autre exception fut faite en faveur de la fonction dont je fus honoré d'aller ambassadeur extraordinaire en Espagne faire la demande de l'infante pour le roi , conclure le futur mariage , en signer le contrat et assister de sa part au mariaae du prince des Asturies avec une fille de M. le duc d'Orléans, lors régent du royaume. A l'instant que la cérémonie en fut achevée . le roi d'Espagne s'avança à moi dans la chapelle même du chcâteau de Lerma, et avec mille bontés me fit l'honneur de me dire qu'il me donnoit la grandesse de la première classe pour moi, et en même temps pour celui de mes deux fils que je voudrois choisir pour en jouir dès à présent avec moi, et la Toison d'or à l'aîné. Comme j'avois la permission de l'accepter, je choisis sur-le-champ le cadet, et '.8S lui présentai tous deux pour le remercier, avec moi, de ses grandes grâces , puis à la reine qui ne me témoigna pas moins de bontés ,

auxquelles j'eus le bonheur de voir toute la cour applaudir, à laquelle aussi j'avois tâché de plaire. Comme oaretouinoit deux jours après à Madrid . on remit à y faire la réception de l'un et la couverture de l'autre. 11 est bon toutefois de remarquer que ces deux exemples ont été faits en deux occasions uniques en faveur de deux étrangers à l'Espagne , pour deux personnes dont la démission ne multiplioit rien , parce que , comme ducs de France , nous avions déjà les mêmes rangs . honneurs et prérogatives en Espagne que les grands, droit et usage de nous trouver partout avec et parmi eux, qui étoient bien aises que j'en profitasse souvent. Ce fut aussi ce qui nous empêcha, M. de Berwick et moi . de faire pour nous-mêmes la cérémonie de la couverture , parce qu'elle ne nous donnoit rien dont nous ne fussions en possession entière: aussi assistai-je parmi les grands, et couvert comme eux, à la couverture de mon fils , qui est une cérémonie où les ambassadeurs ne se trouvent point.

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