EMPORTEMENT DE M. LE DUC
faute de meilleures raisons, le toupet s'échauffa à ua tel excès qu'il jeta une assiette à la tête du comte de Fiesque , et le chassa de la table et du logis. Une scène si subite et si étrange épouvanta les conviés. Le comte de Fiesque, qui étolt venu là pour y coucher . ainsi que les autres, et qui n'avoit point gardé de voiture, alla demander le couvert au curé . et regagna Paris le lendemain aussi matin qu'il put. On se figure aisément que le reste du souper et du soir furent fort tristes. M. le Duc, toujours furieux, et peut-être contre soi-même sans le dire, ne put être induit à chercher à la chaude à replâtrer l'affront. Il fit grand bruit dans le monde, et les choses en demeurèrent là plusieurs mois. A la fin , les amis de l'un et de l'autre s'en mêlèrent. M. le Duc, revenu tout à fait à soi . ne demanda pas mieux que de faire toutes les avances du raccommodement. Le comte de Fiesque eut la misère de les recevoir; ils se raccommodèrent, et ce qu'il y eut de plus merveilleux, c'est qu'ils vécurent tous deux ensemble depuis comme s'il ne se fût rien passé entre eux.
Le duc de La Feuillade n'avoit pu faire revenir le roi sur son compte. On a vu ci-devant le vol qu'il fit à son oncle : la colère où le roi en fut, qui l'auroit cassé sans Pontchartr in, qui par honneur mit tout son crédit à l'empêcher. Ses débauches de toutes les sortes , son extrême négligence pour le service , son très-mauvais et très-vilain régiment, son arrivée tous les ans très-tard à l'armée, qu'il quittoit avant personne, tout cela le tanoit dans une manière de disgrâce très-marquée. Il étoit parfaitement bien fait, avoit un air et les manières fort nobles, et une physionomie si spirituelle qu'elle réparoit sa laideur et le jaune et les bourgeons dégoûtants de son visage. Elle tenoit parole ; il avoit beaucoup d'esprit et de toutes sortes d'esprit. Il savoit persuader son mérite à qui se contentoit de la superficie, et surtout avoit le langage et le manège d'enchanter les femmes. Son commerce , à qui ne vouloit que s'amuser , étoit charmant: il étoit magnifique en tout, libéral, poli, fort brave et fort galant, gros et beau joueur. Il se piquoit fort de toutes ses qualités, fort avantageux, fort hardi, grand débiteur de maximes et de morales, et disputoit volontiers pour faire parade d'esprit. Son ambition étoit sans bornes , et comme il étoit sans suite pour rien comme il Tétoit pour tout, cette passion et celle du pi isir prenoient le dessus tour à tour. Il recherchoit fort la réputation et 'estime, et il avoit l'art de courtiser utilement les personnes des deux sexes de l'approbation desquelles il pouvoit le plus espérer, et par cet applaudissement, qui en entrainoit d'autres, de se faire compter dans le grand monde. Il paroissoit vouloir avoir des amis, et il en trompa longtemps. C'étoit un cœur corrompu à fond, une âme de boue, un impie de bel air et de profession; pour tout dire , le plus solidement malhonnête homme qui ait paru de longtemps.
Il étoit veuf sans enfants de la fille de Châteauneuf et sœur de La Vrillière , secrétaire d'État, avec qui il avoit très-mal vécu sans aucune cause, et avec un parfait mépris. Ne sachant où se reprendre dans un accès d'ambition, il imagina que Chamillart seroit en état de tout faire pour lui en épousant sa seconde fille ; Dreux , mari de l'aînée , ne pou-
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vant par le peu qu'il étoit lui faire ombrage. Il le fit proposer à Ce ministre , qui s'en trouva d'autant plus flatté que sa fille étoit cruellement vilaine. Chamillart en parla au roi , qui l'arrêta tout court. « Vous ne connoissez pas La Feuillade, lui dit-il; il ne veut votre fille que pour vous tourmenter pour que vous me tourmentiez pour lui: or, je vous déclare que jamais je ne ferai rien pour lui , et vous me ferez plaisir de n'y plus penser. » Chamillart se tut tout court, et demeura fort aftligé. La Feuillade ne se rebuta point : plus il se vit sans ressource, plus il sentit que ce mariage seul lui en seroit une unique , et plus il fit presser Chamillart. On ne comprend pas aisément comment, après un tel refus, il osa quelque temps après retourner à la charge , et beaucoup moins comment le roi se rendit à ses instances, à qui l'a connu. Il donna deux cent mille livres à Chamillart, comme il faisoit à ses ministres, pour ce mariage. Chamillart y en ajouta cent [mille] du sien, et le mariage fut conclu. La Feuillade fut mal reçu du roi , lorsque . la permission accordée à Chamillart, il lui eu parla. Les noces se firent. La Feuillade vécut encore plus mal, s'il est possible, avec cette seconde femme qu'avec la première, et dès les commencements: mais il avoit jeté un charme sur Chamillart à qui il manqua étrangement quand il ne lui fut plus nécessaire, et qui n'en demeura pas moins constamment afi'olé de lui tant qu'il vécut. On verra dans la suite combien ce mariage a coûté cher à la France.
Fagon , premier médecin du roi , fut taillé par Maréchal , chirurgien célèbre de Paris, qu'il préféra cà tous ceux de la cour et d'ailleurs. Fagon, asthmatique, très-bossu, très-décharné, très-délicat, et sujet aux atteintes du haut mal, étoit un méchant sujet en termes de chirurgie; néanmoins il guérit par sa tranquillité et l'habileté de Maréchal, qui lui tira une fort grosse pierre. Cette opération le fit quelque temps après premier chirurgien du roi. Sa Majesté marqua une grande inquiétude de Fagon, en qui pour sa santé il avoit mis toute sa confiance. Il lui donna cent mille francs à cette occasion. On a pu voir quel étoit Fagon (t. l" . p. 68), tout au commencement de ces Mémoires.
Le duc d'Harcourt arriva d'Espagne et entretint longtemps le roi et Mme de Maintenon, et dès lors commença à prendre un grand vol , mais il lui falloit peut-être plus de santé et sûrement plus de mesure.
Le comte de Montrevel, qui. à la prière de l'électeur de Cologne, évèque de Liège , s'éloit saisi de la citadelle de Liège , et avoit prévenu de fort peu les Hollandois, fit par ordre du roi et du même électeur enlever le baron de Mean, doyen du chapitre de Liège, et son frère avec tous leurs papiers, et les fit conduire dans le château de Namur. C'éloient deux hommes d'une grande ambition, surtout le doyen qui avoit beaucoup d'esprit et de hardiesse, et qui excelloit en projets, en menées et en intrigues. Ils étoienl fort attachés au roi Guillaume qui s'en servoit beaucoup , et en dernier lieu il avoit voulu débaucher le gouverneur d'Huy avec sa place, et fait le projet de l'occupation de Liège par les Hollandois. Ce fut un grand cri de tous les alliés contre la France, outrés de se voir privés de deux instruments si utiles, et encore plus de ce qu'on verroit de leurs desseins par leurs papiers. Ott Saint-s^mon u. 3J1