MORT ET AVENTURES DE VATTEVILLE
s'impatienta bientôt du joug qu'il avoit pris. Incapable de demeurer plus longtemps soumis à de si gênantes observances, il songea à s'en affranchir. II trouva moyen d'avoir des habits séculiers, de l'argent, des pistolets . et un cheval à peu de distance. Tout cela peut-être n'avoit pu se pratiquer sans donner quelque soupçon. Son prieur en eut. et avec un passe-partout va ouvrir sa cellule, et le trouve en habit séculier sur une échelle . qui alloit sauter les murs. Voilà le prieur à crier; l'autre, sans s'émouvoir, le tue d'un coup de pistolet, et se sauve. A deux ou trois journées de là, il s'arrête pour dîner à un méchant cabaret seul dans la campagne , parce qu'il évitoit tant qu'il pouvoit de s'arrêter dans des lieux habités, met pied à terre, demande ce qu'il y a au logis. L'hôte lui répond : « Un gigot et un chapon. — Bon . répond mon défroqué, mettez-les à la broche. » L'hôte lui veut remontrer que c'est trop des deux pour lui seul . et qu'il n'a que cela pour tout chez lui. Le moine se fâche, et dit qu'en payant c'est bien le moins d'avoir ce qu'on veut, et qu'il a assez bon appétit pour tout manger. L'hôte n'ose répliquer, et embroche. Comme ce rôti .s'en alloit cuit, arrive un autre homme à cheval . seul aussi , pour dîner dans ce cabaret. Il en demande , il trouve qu'il n'y a quoi que ce soit que ce qu'il voit prêt à être tiré de la broche. Il demande combien ils sont là-dessus , et se trouve bien étonné que ce soit pour un seul homme. Il propose en payant d'en manger sa part, et est encore plus surpris de la réponse de l'hôte, qui l'assure qu'il en doute à l'air de celui qui a commandé le dîner. Là-dessus le voyageur monte , parle civilement à Vatteville , et le prie de trouver bon que . puisqu'il n'y a rien dans le logis que ce qu'il a retenu, il puisse, en payant, dîner avec lui. Vatteville n'y veut pas consentir; dispute, elle s'échauffe; bref, le moine en use comme avec son prieur, et tue son homme d'un coup de pistolet. Il descend après tranquillement, et au milieu de l'effroi de l'hôte et de rhôtellerie, se fait servir le gigot et le chapon , les mange l'un et l'autre jusqu'aux os, pave , remonte à cheval et tire pays.
iste sachant que devenir , il s'en va en Turquie . et pour le faire court se £ait circoncire, prend le turban . s'engage dans la milice. Son reniement l'avance . son esprit et sa valeur le distinguent, il devient bâcha, et l'homme de confiance en Morée, où les Turcs faisoient la guerre aux Vénitiens. Il leur prit des places . et se conduisit si bien avec les Turcs, qu'il se crut en état de tirer parti de sa situation , dans laquelle il ne pouvoit se trouver à son aise. Il eut des moyens de faire parler au généralissime de la république, et de faire son marché avec lui. Il pro-/ mit verbalement de livrer plusieurs places et force secrets des Turcs, movennant qu'on lui rapportât, en toutes les meilleures formes, labsolution du pape de tous les méfaits de sa vie , de ses meurtres . de son apostasie . sûreté entière contre les chartreux . et de ne pouvoir être remis dans aucun autre ordre . restitué plénièrement au siècle avec les droits de ceux qui n'en sont jamais sortis, et pleinement à l'exercice de son ordre de prêtrise . et pouvoir de posséder tous bénéfices quelconques. Les Vénitiens y trouvèrent trop bien leur compte pour s'y épargner , et le pape crut l'intérêt de l'Église assez yiaad à favoriser les