‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 238 sur 348 · MORT ET AVENTURES DE VATTEVILLE · texte numérisé non relu

MORT ET AVENTURES DE VATTEVILLE

chrétiens contre les Turcs; il accorda de bonne grâce toutes les demandes du bâcha. Quand il fut bien assuré que toutes les expéditions en étoient arrivées au généralissime en la meilleure forme, il prit si bien ses mesures qu'il exécuta parfaitement tout ce à quoi il s'éloit engagé envers les Vénitiens. Aussitôt après, il se jeta dans leur armée, puis sur un de leurs vaisseaux qui le porta en Italie. Il fut à Rome, le pape le reçut bien; et pleinement assuré, il s'en revint en Franche- Comté dans sa famille, et se plaisoit à morguer les chartreux.

Des événements si singuliers le firent connoître à la première con quête de la Franche-Comté. On le jugea homme de main et d'intrigue : il en lia directement avec la reine mère, puis avec les ministres, qui s'en servirpnt utilement à la seconde conquête de cette même province. Il y servit fort utilement, mais ce ne fut pas pour rien. Il avoit stipulé l'archevêché de Besançon: et en effet, après la seconde conquête, il y fut nommé. Le pape ne put se résoudre à lui donner des bulles, il se récria au meurtre, à l'apostasie, à la circoncision. Le roi entra dans les raisons du pape, et il capitula avec l'abbé de Vatteville, qui se contenta de l'abbaye de Baume, la deuxième de Franche-Comté, d'une autre bonne en Picardie, et' de divers autres avantages. Il vécut depuis dans son abbaye de Baume, partie dans ses terres, quelquefois à Besançon, rarement à Paris et à la cour, où il étoit toujours reçu avec distinction.

Il avoit partout beaucoup d'équipage , grande chère . une belle meute , grande table et bonne compagnie. Il ne se contraignoit point sur les demoiselles . et vivoit non-seulement en grand seigneur et fort craint et respecté, mais à l'ancienne mode, tyrannisant fort ses terres, celles de ses abbayes, et quelquefois ses voisins, surtout chez lui trèsabsolu. Les intendants plioient les épaules; et, par ordre exprès de la cour, tant qu'il vécut, le laissoient faire et n'osoient le choquer en rien, ni sur les impositions, qu'il régloit à peu près comme boa lui sembloit dans toutes ses dépendances, ni sur ses entreprises, assez souvent violentes. Avec ces mœurs et ce maintien qui se faisoit craindre et respecter, il se plaisoit à aller quelquefois voir les chartreux, pour se gaudir d'avoir quitté leur froc. Il jouoit fort bien à l'hombre, et y gagnoit si souvent codille ' , que le nom d'abbr Codille lui en resta. Il vécut de la sorte, et toujours dans la même licence et dans la même considération, jusqu'à près de quatre-vingt-dix ans. Le petit-fils de son frère a, longues années depuis, épousé une sœur de M. de Maurepas, du second lit.

Villars, aux portes de la fortune, fit un riche mariage. Il épousa Mlle de Varangeville, belle et de fort grand air, sœur cadette de la femme de Maisons président à mortier, fort belle aussi , mais moins agréable. Elles n'étoient qu'elles deux, sans frère: et par l'événement Mme de Villars a tout eu , le fils unique de Mme de Maisons étant mort fort jp.une, et son fils unique très-promptement après lui , encore en en-

4. Gagner codille , locution du jeu d'hombre. signifiait gagner sans avoir fait jouer.

fance, tellement que cela a joint des biens immenses à ceux que Villars avoit amassés. Varancreville s'appeloit Rocq, étoit de Normandie, et moins que rien. Courtin, doyen du conseil, si bien avec le roi, si connu par ses ambassades, duquel on a souvent parlé ici, n'avoil qu'un fils abbé, qui prit le petit collet par paresse et par débauche, avec lequel il est mort et deux filles. Le président de Rochefort, du parlement de Bretagne, en épousa une; Varangeville obtint l'autre par ses richesses, belle et vertueu.se, avec de l'esprit et de la conduite, qui demeura toujours avec son père veuf, dont elle gouvernoit la maison, et par lui se mit très-agréablement dans le monde.

L'affaire du jour étoit alors la résolution à prendre sur le voyage du roi d'Espagne en Italie. Mais, comme le mérite des affaires n'est pas toujours ce qui en forme la décision, l'intrigue avec laquelle celle-ci fut contredite et soutenue mérite bien quelque détail. Louville, plus instruit que personne des affaires d'Espagne par la confiance des deux cours, et par l'influence que lui donnoit sur toutes la faveur et la confiance entière du roi d'Espagne, étoit celui qui avoit imaginé ce voyage d'Italie, qui l'avoit fait goûter à M. de Beauvilliers et à Torcy, et qui, une fois assuré de leur approbation , l'avoit mis en tête au roi d'Espagne dès avant son départ de Madrid. Louville étoit plein d'esprit et de sens, ardent, mais droit, et persuadé une fois, rien ne le faisoit démordre et aussi peu s'arrêter. L'engouement où la vivacité et l'abondance des pensées et des raisons le jetoient quelquefois, exposoit ce feu à des indiscrétions. Il en commit en rendant compte au roi des affaires d'Espagne , et du désir et des raisons du roi d'Espagne pour aller en Italie ; il s'échappa sur l'état de l'Espagne , sur les Espagnols et sur quelques personnages considérables. Chargé de rendre compte du mariage du roi d'Espagne, il ne put taire ce qui s'y étoit passé, de l'incartade des dames espagnoles au souper du jour des noces . des p'.curs et de l'enfance de la reine, qui cette nuit-là ne voulut jamais coucher avec le roi, et ne parloit que de s'en retourner en Piémont, enfin de tout ce que j'ai raconté sur ces noces. Outre qu'il devoit ce compte au roi, inutilement lui auroit-il voulu cacher une aventure si publique au souper, et le reste connu de tout l'intérieur du palais, en particulier de Mme des Ursins et de Marsin, qui n'auroient osé n'en pas écrire. Mais Louville parloit au roi en présence de Mme de Maintenon , qui de plus savoit par le roi ce qu^il apprenait de Louville dans son cabinet tète à tête.

Louville étoit créature du duc de Beauvilliers , ami intime de Torey et très-bien avec le duc de Chevreuse, et il se donnoit pour tel, dans le compte qu'il rendoit et les questions que le roi lui fit entre quantité d'affaires, de choses et de détails particuliers, inconnus la plupart, les autres [connus] seulement par leur superficie au duc d'Harcourt, qui sitôt après l'arrivée à Madrid, et si longtemps, avoit été à la mort (Bt fort longtemps après encore à se remettre à la Sarçuela, éloigné du bruit de la cour et de Fembarras des affaires. Tout cela aliéna Mme la duchesse de Bourgogne , qu'on entêta que Louville avoit rendu de mauvais services à la reine sa sœur. Plusieurs de ses dames . ennemies de

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