VOYAGE DU ROI D ESPAGNE
M. de Beauvilliers , par des intrigues de cour ou pour plaire à Mme de Maintenon, firent et excitèrent encore plus de bruit contre Louviile, et tous les amis de M. d'Harcourt firent chorus.
On a vu en son lieu la haine de Mme de Maintenon pour les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers d'autant plus grande oue. sur le point de les chasser, elle s'étoit trouvée impuissante, et ces deux seigneurs. peu à peu revenus eux et leurs femmes mieux et plus familièrement que jamais auprès du roi. On a vu encore l'affection que Mme de Maintenon portoit à M. d'Harcourt. et combien elle l'avoit servi: et on en a vu aussi l'impure mais puissante source . et combien il en avoit su profiter. Ce délié courtisan comptoit bien en tirer un plus grand parti. Sa santé moins que ses vues lui avoit fait demander son congé et presser son retour: sa réception les avoit confirmées: il s'agissoit de ne pas laisser refroidir de si favorables dispositions. Mme de Maintenon le conduisoit par la main. Sous prétexte des affaires d'Espagne, elle lui procuroit des entreliens fréquents avec le roi, et comme les affaires d'Espagne influoient sur toutes les autres. Harcourt, par son conseil. passoit avec le roi des unes aux autres, et par cet appui en étoit écouté.
Si Beauvilliers et Torcy étoient dans sa disgrâce , il s'en falloit peu (\ue le chancelier ne se trouvât au même point. On a vu qu'après leur grande liaison il lui étoit devenu pesant aux finances, et que le désir qu'elle eut d'y avoir un contrôleur général tout à elle avoit plus que toute autre raison poussé Pontchartrain à la place de chancelier, qu'il désiroit lui-même infiniment, et pour la grandeur de la charge et pour se défaire des finances qu'il abhorroit. La cessation d'occasion de mécontentement avoit d'autant moins ramené Mme de Maintenon à lui , qu'il ne s'étoit jamais soucié de s'en rapprocher, et que son mépris marqué pour son successeur aux finances , et pour toutes les opérations qu'il y faisoit, avoit formé un éloignement entre eux qui fomenta l'ancien levain de Mme de Maintenon, protectrice déclarée de Chamillart. De cette sorte . de quatre ministres qui formoient le conseil d'État, elle n'en avoit qu'un à elle. Elle vouloit donc y faire entrer Harcourt. accoutumer le roi à lui, et l'y disposer par ces conversations fréquentes qui se tournoient en consultations.
Elle l'avoit lié avec M. du Maine et avec les plus acci 'dites valets du roi de sa dépendance, et surtout avec Chamillart. Lui. de son côté, avoit gagné . à force de souplesses et de respects bien ménagés . la roguerie sauvage de M. de La Rochefoucauld . qui. envieux né de tous et de tout, haïssoit MM. de Chevreuse et de Beauvilliers sans savoir pourquoi. Harcourt avoit gagné le peu de gens que leurs privances approchoient du roi, et s'en étoit rendu ainsi tous les accès favorables. Le Trand vol qu'on lui voyoit prendre et que nul autre homme de qualité n'avoit pu jusqu'alors atteindre, lui frayoit le chemin à toutes ces unions, et il devenoit d'un air distingué d'être en liaison avec lui. Il n'en faut pas tant dans les cours pour avoir à en choisir. Telle étoit la position de M. d'Harcourt à Versailles.
La sienne à Madrid n'étoit pas moins riante. De Saint-Jean de Luz &
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Madrid, et dans le peu qu'il fut en santé, le roi d'Espagne l'avoit fort goilté. Un peu avant le départ , il lui avoit confié son désir d'aller en Italie: il l'avoit prié de le servir auprès liu roi son grand -père sur ce dessein; enfin, il l'avoit pressé d'j venir lui mettre les armes à la main, et de le conduire pendant la campagne. Non content d'une ouverture si flatteuse, il lui avoit écrit plusieurs fois, depuis, les mêmes choses, et avec le plus grand empressement de l'avoir avec lui à l'armée, et de s'y gouverner par ses conseils , et il le demandoit au roi. Tant de faveurs et de brillante fortune passoit les bornes . non de l'ambition d'Harcourt, qui étoit sans bornes , mais de la route qu'il s'étoit destinée. Rien de plus contradictoire que d'entrer ici dans le conseil, ei d'être celui du roi d'Espagne à l'armée d'Italie, commandée sous lui par MM. de Villeroy et de Vauderaont , dont il connoissoit le crédit et les appuis. Ce fut donc un embarras d'autant plus grand pour Harcourt, qu'il se vouloit ménager l'Espagne pour ressource . si les obstacles pour entrer dans le conseil se trouvoient trop forts. En ce cas, son projet étoit de retourner en Espagne quand Philippe V y seroit de retour, et de prendre de là un vol nouveau et des forces nouvelles pour forcer à son retour ici la porte du conseil. Il ne se falloit donc pas montrer contraire au voyage d'Italie , pour ne pas perdre la confiance du roi d'Espagne et la ressource qu'il méditoit; mais, étant si à portée d'arriver dès lors au comble de ses désirs, il avoit surtout à se garder d'une absence si étrangement à contre-temps , et engagé comme il se trouvoit à ne pas quitter la personne du roi d'Espagne en Italie, il falloit sur toutes choses lui rompre ce voyage . et encore plus le rompre avec assez d'adresse pour qu'il n'en pût pas être accusé ou du moins convaincu. Ce n'étoit pas une conduite aisée, surtout vis-à-vis d'un homme aussi avisé, aussi pénétrant que Louville , convaincu de l'importance de faire faire ce voyage . et chargé de le persuader à notre cour, ardent d'ailleurs et fortement appuyé du duc de Beauvilliers, de Torcy, et du chancelier qu'il avoit gagné par ses raisons . quoique mal avec M. de Beauvilliers et très-enclin aux avis contraires aux siens.
Harcourt , avec les manières les plus polies , les plus affables , les plus engageantes . les plus ouvertes . étoit l'homme du monde le plus haut , le plus indifférent, excepté à sa fortune, le plus méprisant, avec toutefois le bon esprit de consulter, soit pour gagner des gens, soit pour faire sien ce qu'il en tiroit de bon. Il avoit beaucoup d'esprit . juste, étendu, aisé à se retourner et à prendre toutes sortes de formes, surtout séduisant , avec beaucoup de grâces dans l'esprit. Sa conversation la plus ordinaire étoit charmante: personne n'étoit de meilleure compagnie: ployant, doux, accessible, facile à se faire tout à tous, et par là s'etoit fait extrêmement aimer partout et s'étoit fait une réputation. Il parloit d'afiaires avec une facilité et une éloquence naturelle et simple. Les expressions qui entraînoient couloient de source ; la force et la noblesse les accompagnoient toujours. Il ne falloit pas toutefois s'y fier si les aflaires étoient mêlées avec ses vues, il ne souffroit pas patiemment ce qui les coutredisoit. Le sophisme le plus entrelace et le mieux poussé lui étoit familier. Il savoit y donner un air simple et vrai, ei
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jeter force poudre aux yeux par des interrogations hardies, et quelquefois par des disparates quand il en avoit besoin. L'écorce du bien public et de la probité, qu'il niontroit avec celle de la délicatesse pour persuader sans avoir l'air de s'en parer, n' avoit rien qui le pût contraindre. Jamais elle ne lui passa l'épiderme. Il avoit l'art d'éviter d'y être pris, mais s'il lui arrivoit de se prendre dans le bourbier, une plaisanterie venoit au secours, un conte, une hauteur, en un mot il payoit d'effronterie et ne se détournoit pas de son chemin. Il marioit merveilleusement l'air, le langage et les manières de la cour et du grand monde , avec le propos , les façons et la liberté militaire , qui l'une à l'autre se donnoient du prix. Droit et franc quand rien ne l'en détournoit; au moindre besoin la fausseté même et la plus profonde. et toujours plein de vues pour soi , et de desseins personnels. Naturellement gai , d'un travail facile , et jamais incommode par inquiétude . ni à la guerre, ni dans le cabinet; jamais impatient, jamais important, jamais affairé, toujours occupé et toujours ne paroissant rien à faire; sans nul secours domestique pour le dehors et pour sa fortune : en tout un homme très-capable, très-lumineux, très-sensé; un bel esprit net, vaste, judicieux, mais avare, intéressé, rapportant tout à soi. fidèle uniquement à soi, d'une probité beaucoup plus qu'équivoque, et radicalement corrompu par l'ambition la plus effrénée. Il étoit l'homme de la cour le plus propre à devenir le principal personnage, le plus adroit en détours, le plus fertile en souterrains et en manèges, que le liant de son esprit entretenoit avec un grand art, soutenu par une suite continuelle en tout ce qu'il se proposoit.
Il avoit eu l'habileté de persuader au roi qu'il étoit l'homme le plus instruit de l'Espagne , et le seul qui en connût les affaires et les personnages à fond. Il étoit pourtant vrai que fort délaissé, fort suspect et fort éloigné de tout à sa première ambassade jusqu'au moment que la reine voulut traiter avec lui. ou peut-être l'amuser et le tromper par l'amirante , et qu'ayant eu défense d'écouter rien de cette part , le dépit qu'il eut le fit retirer à la campagne à tirer des lapins jusqu'à son rappel , lorsqu'on voulut faire déclarer le traité de partage à Charles II , et n"y pas exposer la personne et le caractère de l'ambassadeur. M. d'Harcourt n'avoit donc pu revenir de cette première ambassade bien instruit et au fait des choses d'Espagne: et à sa seconde, à peine fut-il arrivé à Madrid, qu'il tomba dans cette grande maladie qui dura en grand danger, ou à se rétablir à la Sarçuela, loin de la cour et des affaires jusqu'au départ du roi d'Espagne pour la Catalogne , et au sien pour revenir. Ce n'étoit donc pas pour être fort instruit, et néanmoins il persuada au roi tout ce qu'il voulut là -dessus, parce qu'il convenoit aux vues de Mme de Maintenon sur lui que le roi le crût tel qu'il se vantoit à lui d'être.
Dans cette opinion , le roi en peine de se déterminer sur le voyage du roi d'Espagne en Italie entre Louville et le duc d"Harcourt qui l'en dissuadoit de toutes ses forces, chacun soutenu de ses appuis, on vit avec surprise un phénomène nouveau à la cour. Le roi ordonna à ses ministres, c'est-à-dire au duc de Beauvilliers, à Torcy et à Chamillart de
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s'assembler chez le chancelier, et au duc d'IIarcourt de s'y trouver pour y débattre le pour et le contre de ce voyage d'Italie, et lui faire le rapport des avis. Jamais une pareille assemblée de ministres hors du conseil et de la présence du roi , beaucoup moins personne admis à délibérer avec eux. et ce qui étoit de plus surprenant, un seigneur que sa qualité de seigneur en excluoit plus constamment et plus radicalement que nul autre. Aussi une telle distinction apporta-t-elle une extrême considération à Harcourt, et le fit-elle regarder comme celui qui avoit levé le charme, et qui étoit tout contre d'entrer dans le conseil. Louville, avec Mme de Maintenon contraire, n'étoit pas bastant pour être de la conférence. Beauvilliers et Torcy étoient pleins et persuadés de ces raisons-, il ne fut pas seulement question de l'y admettre.
En faveur du voyage on alléguoit l'indécence de l'oisiveté d'un prince de l'âge et de la santé du roi d'Espagne , tandis que toute l'Europe s'armoit pour lui ôter ou lui conserver ses couronnes; le peu de prétextes qu'on pouvoit prendre de la nécessité de veiller lui-même au gouvernement de ses États, et son peu d'expérience et de connoissances; l'influence fâcheuse qu'en recevroit sa réputation et le respect de sa personne dans tous les temps; le plein repos où on devoit être sur la fidélité de l'Espagne et des ministres qui gouverneroient en son absence, et sur lesquels tout portoit, même en sa présence, dans la jeunesse de son âge et la nouveauté de son arrivée; l'importance de l'éloigner de bonne heure de l'air de fainéantise et de paresse des trois derniers rois d'Espagne , qui n'étoient jamais sortis de la banlieue de Madrid , et s'en étoient si mal trouvés: l'approcher au contraire de l'activité de Charles- Quint, et le former de bonne heure par le spectacle des différents pays, des divers génies des nations à qui il avoit à commander, et par l'apprentissage de la guerre et de ses différentes parties , dont il auroit à entendre parler et à décider toute sa vie. Enfin l'exemple de tous les rois, dont aucun, excepté ces trois derniers d'Espagne, ne s'étoit dispensé d'aller à la guerre; sur quoi celui du roi n'éloit pas oublié. On ajoutoit la nécessité de montrer à Milan, et surtout à Naples, avec ce qu'il venoit d'y arriver, un jeune roi dont ils n'avoient vu aucun depuis Charles-Quint, et un roi qui commençoit une lignée nouvelle, dont la présence lui attacheroit de plus en plus ces diflérents États par le soin qu'il prendroit à leur plaire et par quelques bienfaits répandus à propos qui sortiroient sur les lieux immédiatement de sa main.
A ces raisons on opposoit le danger d'abandonner l'Espagne presque aussitôt que le roi s'y étoit montré ; l'embarras et le danger de sa personne dans l'armée d'Italie ; enfin le peu d'argent à employer à des dépenses plus indispensables qu'à une pompe de voyage et de campagne qui ne se pouvoit éviter en les faisant faire au roi d'Espagne et qui coûteroit infiniment.
Louville ne demeuroit pas court à ces objections. Il répondoit à la première, que loin qu'il y eût du danger de tirer Philippe V de Madrid, la gloire de l'occasion en plairoit à toute l'Espagne; que dans ce commencement d'arrivée et d'engouement, il y falloit accoutumer les seigneurs, qui dans d'autres temps ne seroient pas si maniables à ce qu'ils