‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 242 sur 348 · IMPRUDENCE D'HARCOURT · texte numérisé non relu

IMPRUDENCE D'HARCOURT

Harcourt alors se sentit perdu avec lui , et sa ressource de retourner

en Espagne , si besoin lui en étoit , évanouie. Il avoit tergiversé et s'étoit caché tant qu'il avoit pu sur ce voyage: mais la conférence chez le chancelier lui avoit forcé la main ; il sentit bien que Louville ne cacheroit pas son opposition au roi d'Espagne, et le refus dont je parlerai bientôt, que le duc de Beauvilliers ne lui laisseroit point ignorer, et beaucoup moins Torcy. Cela le résolut à redoubler d'efforts pour entrer dans le conseil, et profiter de sa situation présente.

Je ne sais si la vanité le trahit, ou s'il crut imposer à ceux qu'il craignoit par un raffinement de politique. Quoi qu'il en soit, il ne craignit pas de plaisanter , avec un air de hauteur et d'assurance , de la peur des ministres de le voir entrer dans le conseil, qui n'en fermoient pas l'œil d'inquiétude, disoit-il, tandis qu'il dormoit les nuits tout d'un somme, et il eut ou l'imprudence, ou la fausse politique de tenir ce propos-là même à Louville, dans les derniers jours qu'il demeura pour recevoir les dernières instructions par rapport au voyage arrêté d'Italie. Harcourt disoit très-vrai pour la moitié . mais pour la tranquillité de son sommeil, elle n'étoit pas aisée à persuader. Ses entretiens continuoient sur le même pied , jusqu'à ce qu'enfin sa trop grande assurance y mit fin , et renversa pour lors son espérance.

Il avoit pris à tâche d"être toujours diamétralement opposé aux avis des ministres; il avoit commencé à s'expliquer sur eux au roi avec un mépris moins couvert, et à lui montrer des abus, et à lui proposer des réformes. Un jour que le roi insistoit avec lui sur l'opinion de ses ministres , et qu'Harcourt la contredisoit fortement , il lui échappa de dire que ces gens-là n'étoient pas capables de la moindre bagatelle. Cette parole mit fin aux entretiens et aux consultations du roi avec lui, et lui ferma la porte du conseil déjà entr'ouverte. Le roi, jaloux de ses choix, et qui n'avoit pas dessein de changer son conseil . comprit alors qu'en y admettant Harcourt , il auroit à essuyer une division continuelle , une diversité d'avis sur tout , à la fin des querelles et des prises qui le gêneroient autant que ce qu'il en avoit éprouvé entre Louvois et Colbert. Dès lors il résolut de n'augmenter point son conseil d'un personnage qui y seroit si fâcheux à ses ministres, dont l'importunité retomberoit sur lui , aussi bien que l'embarras à se déterminer entre des avis toujours opposés.

Les matières d'Espagne qui avoient servi de chausse-pied à ces entretiens étoient épuisées avec Harcourt , la confiance sur les autres afi"aires cessoit avec la pensée de le faire ministre ; avec elle aussi tombèrent les entretiens et les consultations. En vain Harcourt chercha-t-il à se raccrocher, en vain Mme de Maintenon essaya-t-elle de le rapprocher, et tous deux de faire naître des prétextes et des occasions de nouveaux entretiens; tout fut inutile. Le roi avoit pris son parti, et tint ferme à n'avoir plus de particuliers avec lui , mais d'ailleurs le traitant bien et même avec distinction. Ce changement l'affiigea au dernier point. Il avoit évité le bâton de maréchal de France , comme le plus dangereux écueil , avec tout le soin possible ; il avoit également échoué à s'entretenir avec le roi d'Espagne , et à rompre son voyage d'Italie . et il sa

[1702] PROMOTION d'officiers GENERAUX. 335

voyoit frustré de ce grand but auquel il vouloit atteindre . et dont il s'étoit trouvé si longtemps tout près. Mme de Maintenon, qui pour ses vues particulières n'en fut pas moins désolée que lui, le soutint et le consola par l'espérance de proliter plus heureusement, pour ne {ias dire plus sagement, d'autres conjonctures qui pourroient naître, et qui çourroient le porter de nouveau au même but, auquel pour lors il u'étoit plus possible de songer

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