VENDÔME ACCEPTE ET PART
prit congé et s'en alla à Paris pour partir le surlendemain pour l'Italie. Le roi lui donna quatre mille louis pour son équipage.
Le dépit de M. le duc d'Orléans et des princes du sang fut extrême et fort marqué. Ils n'en tombèrent que plus rudement sur le maréchal de Vilieroy , que le roi en toutes occasions prit à tâche de défendre , jusqu'à dire en puMic qu'on ne l'attaquoitque par jalousie de ce qu'il avoit beaucoup d'amitié pour lui. Le mot de favori, qui ii'étoit jamais sorti de sa bouche, lui échappa même une fois. Il lui écrivit une lettre, la plus obligeante qu'il fût possible , et la lui envoya ouverte , pour que les ennemis n'eu eussent pas de soupçon , et qu'eux-mêmes vissent quelle étoit son estime et son amitié pour lui. Quoiqu'il n'eût aucune familiarité avec la maréchale de Vilieroy , il lui fit dire mille choses agréables par son fils, par M. le Grand et par d'autres, et, après Marly , la vit en particulier longtemps et la combla de bontés. II la vit plusieurs fois de la sorte pendant l'absence de son mari , dont il ne se lassa point de se montrer le défenseur.
Mais l'envie est une cruelle passion; Praslin l'éprouva. Des plus grandes louanges on passa au regret de la récompense. Il fut lieutenant général avant que d'avoir pu savoir qu'il étoit maréchal de camp. De raisons on n'en pouvoit dire ; les femmes crioient en place de raisons ; et la comtesse de Roucy , entre autres . qui en étoit furieuse , fut de meilleure loi, car l'ayant poussée à bout, elle me répondit, acculée et dans l'excès de sa colère, qu'enfin Praslin étoit lieutenant général, et que son mari ne l'étoit pas , lequel mari étoit lors à la cour.
M. le duc d'Orléans et les princes du sang n'en eurent pas moins contre M. de Vendôme. Ils sentoient, il y avoit longtemps, la résolution du roi a ne se servir d'aucun d'eux , et sa préférence pour la naissance illégitime. Cette dernière les outra. Vendôme, qui le comprit dans le peu d'heures qu'il demeura à Marly et à Paris , entre sa nomination et son départ, ne cessa de répandre qu'il ne devoit son choix qu'au refus d'Harcourt, et d'émousser ainsi le dépit des princes, tandis qu'il se fit un mérite de ne refuser rien, même le reste d'un autre, pour montrer son attachement à la personne du roi . et son désir d'essayer à contribuer au bien de l'État.
Le grand prieur, intimement uni avec son frère, eut la douleur de n'être point employé , et d'essuyer même le refus d'aller servir sous lui en Italie. Sa crapule journalière, sa vie honteuse, plusieurs frasques qu'il avoit hasardées sur la faveur de sa naissance et sur celle de son frère, reçurent enfin ce coup de caveçon dont il eut grande peine à revenir dans la suite.
Feuquières, lieutenant général, reçut le même refus. C'étoit un homme de qualité, d'infiniment d'esprit et fort orné, d'une grande valeur, et à qui personne ne disputoit les premiers talents pour la guerre, mais le plus méchant homme qui fût sous le ciel, qui se plaisoit au mal poui le mal, et à perdre d'honneur qui il pouvoit. même sans aucun profit. Dangereux au dernier point pour un générd d'armée qui ne se pouvoit fier ni à ses conseils ni à son exécution . tant il étoit hardi à faire échouer les entreprises pour la malice d'en perdre quel-
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qu'un . comme il fit BuUonde à Coni , comme il ne tmt pas à lui à la bataille de Neerwinden . où il ne chargea ni ne branla jamais , comme je l'ai remarqué ailleurs, et comme le duc d'Elbœuf le lui reprocha devant toute l'armée, parce qu'il vouloit perdre M. de Luxembourg, en lui faisant perdre la bataille . lequel l'avoit demandé pour le remetlre sur l'eau , et qui avec raison n'en voulut jamais plus. Il avoit joué les mêmes tours aux autres généraux d'armée: pas un d'eux n'en vouloit, et avec d'autant plus de raison , que sa capacité n'étoit qu'à craindre. M. le maréchal de Lorges lavoit aussi tiré de l'oisiveté: il eu reç'Jt la même reconnoissance que M. de Luxembourg. Il ne tint pas à lui qu'il ne fît battre son armée à ne s'en pas relever: et la chose devint par !e hasard si grossière . et le cri si général . que . pour peu que M. le maréchal de Lorges eût voulu, sa tête auroit couru grand risque. Les Mémoires qu'il a laissés, et qui disent avec art tout le mal qu'il peut de tous ceux avec qui et surtout sous qui il a servi, sont peut-être le plus excellent ouvrage qui puisse former un grand capitaine, et d'autant plus d'usage qu'ils instruisent par les examens et les exemples, et font beaucoup regretter que tant de capacité, de talents, de réflexions se soient trouvés unis à un cœur aussi corrompu et à une aussi méchante âme . qui les ont tous rendus inutiles par leur perversité. Il avoit épousé l'héritière d'Hocquincourt, qui la devint par l'événement. Il acheva sa vie . abandonné , abhorré . obscur et pauvre. Son fils unique mourut sans enfants , sa fille fut misérablement mariée.
Colandre, lieutenant aux gardes, qui s'étoit distingué partout où il s'étoit trouvé, et dont la figure intéressoit les dames, eut l'agrément d'un régiment et traita de celui de la Reine infanterie; mais le roi arrêta le marché, et trouva que Colandre. fils de Le Gendre, riche négociant de Rouen , n'etoit pas fait pour être colonel de régiments de cette sorte. Les maximes ont changé depuis, c'est ce qui m'a engagé à ne pas omettre ce fait, que je pourrois grossir de beaucoup d'autres et plus marqués encore à l'égard d'autres corps.
La Feuillade ne tarda pas à profiter de l'alliance qu'il venoit de contracter. Chamillart le fit faire maréchal de camp sous la cheminée, et partir pour l'Italie . et aussitôt après il fut déclaré. Ainsi , il ne fut point brigadier, et fit tomber encore son régiment à un Aubusson.
Mme du Maine et Mme de Manneville , fille de Montchevreuil et sa dame d'honneur . se lassèrent l'une de l'autre. La princesse peu à peu avoit secoué tous ses jougs . même celui du roi et de Mme de Maintenon, qui enfin la laissèrent vivre à son gré. Ce reste de lien lui déplut; M. du Maine trembloit devant elle. Il mouroit toujours de peur que la tête ne lui tournât. Elle prit Mme de Chambonas. que personne ne connoissoit, et dont le mari étoit déjà à M. du Maine, capitaine de ses gardes , comme gouverneur de Languedoc.
En même temps Madame fit un changement chez elle . dans lequel le roi entra, et qui se régla chez elle à Marly . dans une visite que le roi lui rendit un matin en revenant de la messe. Elle congédia ses filles d'honneur avec leur gouvernante en leur donnant des pensions . et prit auprès d'elle , mais sans titre ni nom , la maréchale de Clérerabault et
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la comtesse de Beuvron , qu'elle avoit toujours fort aimées , mais sur lesquelles Monsieur, qui les haïssoit, l'avoit toujours fort contrainte. Toutes deux étoient veuves, la comtesse de Beuvron pauvre, et toutes deux n'avoient rien de mieux à faire. Elle leur donna quatre mille livres de pension à chacune. Le roi leur donna un logement à Versailles; elles suivirent Madame partout, et furent, sans demander, de tous les voyages de Marly.
La maréchale de Clérembault étoit fille de Ghavigny , secrétaire d'État, dont j'ai parlé au commencement de ces Mémoires, à l'occasion de mon père , et sœur entre autres de l'évêque de Troyes , de la retraite duquel j'ai parlé, et qui reviendra encore sur la scène. Elle étoit gouvernante de la reine d'Espagne, fille de Monsieur, qui se prit à elle de diverses choses et la chassa assez malhonnêtement. Elle étoit parente assez proche et fort amie de M. et de Mme la chancelière, et alloit souvent à Pontchartrain avec eux. C'est où je l'ai fort vue et chez eux à la cour. C'étoit une vieille très- singulière, et quand elle etoit en liberté, et qu'il lui plaisoit de parler, d'excellente et de très -plaisante compagnie , pleine de traits et de sel qui couloit de source, sans faire semblant d'y toucher et sans aucune affectation. Hors de là des journées entières sans dire une parole; étant jeune, elle avoit pensé mourir de la poitrine , et avoit eu la constance d'être une année entière sans proférer un mot. Avec sa tranquillité, son indifl'érence . sa froideur naturelle, l'habitude lui en étoit restée. On ne sauroit plus d'esprit qu'elle en avoit, ni d'un tour plus singulier. Quoique venue fort tard à la cour, elle en étoit passionnée et instruite à surprendre de tout ce qui s'y passoit, dont, quand elle daignoit en prendre la peine, les récits étoient charmants : mais elle ne se laissoit aller que devant bien peu de personnes et bien en particulier.
Avare au dernier point, elle aimoit le jeu passionnément, et ces conversations particulières et resserrées, et rien du tout autre chose. Je me souviens qu'à Pontchartrain, par le plus beau temps du monde, elle se mettoit, en revenant de la messe, sur le pont qui conduit aux jardins, s'y tournoit lentement de tous côtés, puis disoit à la compagnie : oc Pour aujourd'hui, me voilà bien promenée, oh bien, qu'on ne m'en parle plus, et mettons -nous à jouer tout à l'heure; » et de ce pas prenoit des cartes qu'elle n'interrompoit que le temps des deux repas, et trouvoit mauvais encore qu'on la quittât à deux heures après minuit. Elle mangeoit peu, souvent sans boire, au plus un verre d'eau. Qui l'auroit crue, on eût fait son repas sans quitter les cartes. Elle savoit beaucoup et en histoire et en sciences: jamais il n'y paroissoit. Toujours masquée en carrosse, en chaise, à pied par les galeries , c'étoit une ancienne mode qu'elle n'avoit pu quitter, même dans le carrosse de Madame. Elle disoit que son teint s'élevoit en croûte sitôt que l'air le frapp oit ; en effet , elle le conserva beau toute sa vie , qui passa quatre-vingts ans , sans d'ailleurs avoir jamais prétendu en beauté. Avec tout cela , elle étoit fort considérée et comptée. Elle prétendoit connoître l'avenir par des calculs et de petits points, et cela l'avoit attachée à Madame, qui avoit fort ces sortes de curiosilt*; mais la maréchale s'en cachoit fort
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Il faut donner le dernier trait à cette espèce de personnage. Elle avait une sœur religieuse à Saint-Antoine à Paris, (}ui, à ce qu'on disoit, avoit pour le moins autant d'esprit et de savoir qu'elle : c'étoit la seule personne qu'elle aimât. Elle l'alloit voir très-souvent de Versailles; et quoique très-avare, mais fort riche, elle l'accabloit de présents. Cette fille tomba malade: elle la fut voir et y envoya sans cesse. Lorsqu'elle la sut fort mal et qu'elle comprit ([u'elle n'en reviendroit pas : « Oh bien, dit-elle, ma pauvre sœur, qu'on ne m'en parle plus. « Sa sœur mourut, et oncques depuis elle n'en a parlé ni personne à elle. Pour ses deux fils, elle ne s'en soucioit point, et n'avoit pas grand tort, quoiqu'en grande mesure avec elle; elle les perdit tous deux, il n'y parut pas et dès les premiers moments.
La comtesse de Beuvron étoit une autre femme à qui , non plus qu'à la maréchale de Clérembault, il ne falloit pas déplaire, et qui étoit extrêmement de mes amies. Elle étoit fille de condition de Gascogne; son père s'appeloit le marquis de Théobon, du nom de Rochefort. Elle étoit fille de la reine lorsqu'elle épousa le comte de Beuvron frère de la duchesse d'Arpajon et du comte de Beuvron, père du duc d'Harcourt, desquels j'ai parlé plus d'une fois. Le comte de Beuvron étoit capitaine des gardes de Monsieur, dont j'ai fait mention à propos de la mort de la première femme de ce prince. Elle en étoit veuve en 1688, sans enfants et étoit pauvre. Des intrigues du Palais -Royal la firent chasser par Monsieur, au grand déplaisir de Madame, qui fut plusieurs années sans avoir permission de la voir, et qui ne la vit enfin que rarement et à la dérobée dans des couvents à Paris. Elle lui écrivoittous les joars de sa vie , et en recevoit réponse par un page qu'elle envoyoit exprès. Elle étoit intimement unie avec la famille de son mari , et notre liaison avec la comtesse de Roucy, fille unique de la duchesse d'Arpajon, où elle étoit sans cesse, forma la nôtre avec elle; mais elle n'étoit revenue à la cour qu'à la mort de Monsieur, qui la lui avoit fait défendre. C'étoit une femme qui avoit beaucoup d'esprit et de monde, et qui , à travers de l'humeur et une passion extrême pour le jeu , étoit fort aimable et très-bonne et sûre amie.
L'évêque d'Agde mourut vers ce temps-ci fort riche en bénéfices. Il étoit frère du surintendant Fouquet, mort à Pignerol en 1680, après vingt années de prison, de l'archevêque de Narbonne et de l'abbé Fouquet si connu en son temps , mort deux mois avant son frère , à la dis grâce duquel ses imprudences et ses folies avoient eu grande part. Il fut en 1656 chancelier de l'ordre, et en même temps Guénégaud, secrétaire d'État, fut garde des sceaux de l'ordre qu'on désunit de la charge de chancelier qu'ils achetèrent de M. Servien. La disgrâce du surintendant leur frère les dépouilla des marques de l'ordre, fit réunir la charge de chancelier aux sceaux de l'ordre, entre les mains de Guénégaud en 1661 , et confina ses frères dans un exil. M. d'Agde changea souvent de lieu, et eut enfin permission de demeurer à Agde sans en sortir le reste de ses jours. Il fut chancelier de l'ordre sur la démission de son frère en 1659.
Carlingfort, milord irlandois qui avoit été gouverneur de M. de