ÉPOQUE DE MON INTIME LIAISON
Simon se rendit à Saint-Cloud comme elle l'avoit promis. La compagnie étoitbien choisie, les plaisirs et les amusements furent continuels. M. et Mme la duchesse d'Orléans firent très-poliment les honneurs de ce beau lieu; la magnificence et la liberté rendirent le séjour charmant, et pour la première fois Saint-Cloud se vit sans tracasseries. On a vu au commencement de ces Mémoires, que, dès ma plus petite jeunesse, j'avois fort vu M. le duc d'Orléans. Cette familiarité dura jusqu'à ce qu'il fût tout à fait entré dans le monde . et même jusqu'après la campagne de 1693, où il commandoit la cavalerie de l'armée de M. de Luxembourg où je servois. Plus il avoit été tenu de court, plus il se piqua de libertinage. La vie peu réglée de M. le Duc et de M. le prince de Conti lui donna une triste émulation ; les débauchés de la cour et de la ville s'emparèrent de lui ; le dégoût d'un mariage forcé et si inégal lui fit chercher à se dédommager par d'autres plaisirs, et le dépit qu'il conçut de se voir éloigné du commandement des armées et trompé sur ce qui lui avoit été promis de gouvernements et d'autres grâces acheva de le précipiter dans une conduite fort licencieuse, qu'il se piqua de porter au plus loin pour marquer le mépris qu'il faisoit de son épouse et de la colère que le roi lui en témoignoit. Cette vie qui ne pouvoit cadrer avec la mienne me retira de ce prince : je ne le voyois plus qu'aux occasions rares et des moments, par bienséance. Depuis six ou sept ans, je le rencontrois peu dans les mêmes lieux. Quand cela se trouvoit, il avoit toujours pour moi un air ouvert, mais ma vie ne lui convenoit pas plus qu'à moi la sienne, tellement que la séparation étoit devenue entière. La mort de Monsieur, qui par nécessité l'avoit ramené au roi et à Mme sa femme , n'avoit pu rompre ses engagements de plaisirs. Il se conduisoit plus honnêtement avec elle et plus respectueusement avec le roi , mais le pli de la débauche étoit pris , elle lui étoit entrée dans la tête comme un bel air qui convenoit à son âge et qui lui donnoit un relief opposé au ridicule qu'il concevoit dans une vie moins désordonnée. Il admiroit les plus outrés et les plus persévérants dans la plus forte débauche, et ce ijger changement à l'égard de la cour n'en apporta ni à ses mœurs ni à ses parties obscures à Paris , où elles le faisoient aller et venir continuellement. Il n'est pas temps encore de donner une idée de ce prince que nous verrons si fort sur le théâtre du jaonde, et en de si différentes situations.
Mme de Fontaine-Martel étoit à Saint-Cloud : c'étoit une de ces dames de l'ancienne cour familière de Monsieur, et toute sa vie extrêmement du grand monde. Elle étoit femme du premier écuyer de Mme la duchesse d'Orléans, frère du feu marquis d'Arcy, dernier gouverneur de M. le duc d'Orléans, pour qui il se piqua toujours d'une estime, d'une amitié et d'une reconnoissance qu'il témoigna par une considération toujours soutenue pour toute sa famille, et même jusqu'à ceux de ses domestiques qu'il avoit connus, il leur fit du bien. Mme de Fontaine- Martel, par la charge de son mari , goutteux, qu'on ne voyoit guère, passoit sa vie à la cour. Elle étoit des voyages , et même quelquefois de ceux de Marly; elle soupoit souvent chez M. le maréchal de Lorges, qui tenoit soir et matin une table grande et délicate , où sans prier il
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avoit toujours nombreuse compagnie et de la meilleure de la cour, et Mme la maréchale de Lorges l'y attiroit beaucoup par son talent particulier de savoir tenir et bien faire les honneurs d'une grande maison sans tomber dans aucun des inconvénients qui , par la nécessité du mélange qui fait un grand abord, rendent une maison moins respectée par des facilités qui n'eurent jamais entrée dans celle-là. J'y étois poli à tout le monde, mais tout le monde ne me revenoit pas. ni moi par conséquent à chacun. A force de nous voir, Mme de Fontaine-Martel et moi, nous nous accommodâmes l'un de l'autre et cette amitié dura toujours, depuis. Elle me demandoit quelquefois pourquoi je ne voyois plus M. le duc d'Orléans, et disoit toujours que cela étoit ridicule de part et d'autre, parce que, malgré la diversité de notre vie, nous nous convenions l'un à l'autre par mille endroits. Je riois et la laissois dire. Un beau jour à Saint-Cloud, elle attaqua M. le duc d'Orléans sur la même chose ; tandis qu'il causoit avec elle , la duchesse de Villeroy et Mme de Saint-Simon, tous trois se mirent à dire mille choses obligeantes de moi, et M. le duc d'Orléans ses regrets de ce que je le trouvois trop libertin pour le voir, et son désir de renouer avec moi. Cela fut poussé le reste du voyage jusqu'à regretter qu'il fût trop près de sa fin pour me convier d'y venir et pour se promettre à mon retour à Versailles de vaincre, comme disoit M. le duc d'Orléans, mon austérité. Mme de Saint-Simon fut priée de m'en écrire; je répondis comme je le devois. Elle revint à la Ferté , et me dit que les choses étoient au point de ne pouvoir m'en défendre.
J'avois pris tout cela comme une fantaisie de Mme de Fontaine- Martel, et une politesse de M. le duc d'Orléans, comme de ces parties ou de ces projets qui ne s'exécutent point; et la différence de goût et de vie me persuadoit que ce prince et moi ne nous convenions plus , et que je ferois bien de m'en tenir où j'étois, en faisant tout au plus à mon retour une visite de remercîment et de respect : je me trompai. Cette visite qu'à mon retour je difi'érois toujours, et dont M. le duc d'Orléans faisoit des reproches à ces dames chez Mme la duchesse d'Orléans, fut reçue avec empressement. Soit que l'ancienne amitié de jeunesse eût repris, soit désir d'avoir quelqu'un avoir familièrement à Versailles, où il se trouvoit fort souvent désœuvré, tout se passa de si bonne grâce de sa part, que je crus me retrouver en notre ancien Palais-Royal. Il me pria de le voir souvent; il pres:a mes visites, oserai-je dire qu'il se vanta de mon retour à lui , et qu'il n'oublia rien pour me rattacher. Le retour de l'ancienne amitié de ma part fut le fruit de tant d'avances dont il m'honoroit, et la confiance entière en devint bientôt le sceau qui a duré jusqu'à la fin de sa vie sans lacune, malgré les courtes interruptions qu'y ont quelquefois mises les intrigues, quand il fut devenu le maître de l'État. Telle fut l'époque de cette liaison intime qui m'a exposé à des dangers, qui m'a fait figurer un temps dans le monde . et que j'oserai dire avec vérité qui n'a pas été moins utile au prince qu'au serviteur, et de laquelle il n'a tenu qu'à M. le duc d'Orléans (Je tirer de plus grands avantages.
n faut ici ajouter une autre bagatelle , parce que j'ai cru lui devoir
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' des suites dirertement contraires à celles dont je viens de parler, et qui ont fort croisé ma vie; quoiqu'elle soit d'une date un peu postérieure, je la raconterai tout de suite, parce que ces différentes suites ont eu un contraste d'un continuel rapport dans beaucoup de choses ou curieuses ou importantes , qui se verront ici dans la suite. M. de Lauzun , toujours ûcnupe de la cour, et toujours affligé profondément de se voir éloigné de son ancienne faveur, ne se lassoit point de remuer toutes pierres pour s'en rapprocher; il mit en œuvre ses anciennes liaisons avec Mme d'Heudicourt du temps de Mme de Montespan . et ses cessions à M. du Maine, pour sortir de Pignerol. dans l'esprit de se servir d'eux auprès de Mme de Maintenon , et par elle auprès du roi. Il essaya de faire l'une la gouvernante et la protectrice de la jeunesse de sa femme, pour la mettre de tout à la cour, et l'initia chez Mme du Maine. Outre les agréments qu'il comptoit lui procurer et qui réussirent pour elle, il se flattoit d'arriver lui-même à son but. Sa femme, jeune, gaie, sage, aimable, fut fort goûtée. Le gros jeu qu'il lui faisoit jouer, et où elle fut heureuse, la rendoit souvent nécessaire. Mme du Maine ne s'en pouvoit passer, et elle étoit sans cesse à Sceaux avec elle. M. du Maine cherchoit à lui attirer bonne compagnie : il voulut faire en sorte d'accrocher aussi Mme de Saint-Simon par sa sœur. G'etoit un moyen de plaire; elle s'y laissa aller, mais 'non pas avec assiduité. J'eus lieu de croire que M. et Mme du Maine avoient formé le projet de me gagner: ils n'ignoroient pas combien leur rang me déplaisoit. Par moi-même je n'étois rien moins qu'à craindre: mais la politique qui, dans l'inquiétude de ce qui peut arriver, cherche à tout gagner, leur persuada, je pense , de s'ôler en moi une épine qui pourroit peut-être les piquer un jour. Us se mirent sur mes louanges avec ma femme et ma belle-sœur, ils leur témoignèrent le désir qu'ils avoient de me voir à Sceaux, enfin ils leur proposèrent tantôt à l'une tantôt à l'autre de m'y amener, et les pressèrent de m'en convier de leur part.
Surpris d'une chose si peu attendue de la part de gens avec qui je n'avois jamais eu le moindre commerce, je me doutai de ce qui les conduisoit, et cela même me tint sur mes gardes. Je ne pouvois m'accommoder de ce rang nouveau ; je sentois en moi-même un désir de le voir éteindre, qui me donnoit celui de pouvoir y contribuer un jour; je le sentoi.« tel à n'y pouvoir résister. Comment doue lier un commerce et se défendre de le tourner eu amitié, avec des gens qui me faisoient tant d'avances, et en apparence si gratuites, en situation de me raccommoder avec le roi , et que tout me faisoit sentir qu'ils se vouloient acquérir sur moi des obligations à m'attacher à eux. et comment céder à leur amitié et se soumettre à en recevoir des marques, en conservant cette aversion de leur rang et cette résolution de le faire rflQverser si jamais cela se trouvoit possible? La probité, la droiture ne se pouvoit accommoder de cette duplicité. J'eus beau me sonder, réfléchir sur ma situation présente . nulle faveur ne m'éloit comparable à consentir à la durée de ce rang et à renoncer à l'espérance de travailler à m'en délivrer. -Te demeurai donc forme dans mes compliments et mes refuites. Je uns boD couire les messages eu l'orme qu'ils m'envoyèrent ,