MORT DU DUC DE COISLIN
la disgrâce duquel il ne voulut pas profiter pour la fixation du prix, et qu'il vendit et quitta le service brouillé avec M. de Louvois. C'étoit, avec tant de bonnes qualités qui lui conservèrent toujours une véritable considération et de la distinction du roi , un homme si singuiter que je ne puis me refuser d'en rapporter quelques traits.
Un des rhingraves, prisonnier à un coml)at où se trouva le duc de Coislin, lui échut; il lui voulut donner son lit, par composition un matelas. Tous deux se complimentèrent tant et si bien qu'ils couchèrent tous deux par terre des deux côtés du matelas. Revenu à Paris, le rhingrave, qui avoit eu liberté d'y venir, le fut voir. Grands compliments à la reconduite : le rhingrave, poussé à bout, sort de la chambre et ferme la porte par dehors à double tour. M. de Coislin n'en fait point à deux fois ; son appartement n'étoit qu'à quelques marches du rez-de-chaussée : il ouvre la fenêtre, saute dans la cour et se trouve à la portière du rhingrave avant lui, qui crut que le diable l'avoit porté là. Il étoit vrai pourtant qu'il s'en démit le pouce: Félix, premier chirurgien du roi , le lui remit. Étant guéri , Félix retourna voir comment cela alloit. et trouva la guérison parfaite. Comme il sortoit , voilà M. de Coislin à vouloir lui ouvrir la porte , Félix à se confondre et à se défendre. Dans ce conflit , tirant tous deux la porte , le duc quitta prise subitement et remue sa main; c'est que son pouce s'étoit redémis; et il fallut que Félix y travaillât sur-le-champ. On peut croire qu'il en fit le conte au roi , et qu'on en rit beaucoup.
On ne tariroit point sur ses civilités outrées. Nous le rencontrâmes à un retour de Fontainebleau, Mme de Saint-Simon et moi, à pied avec M. de Metz, son fils, sur le pavé de Ponthierry, où son carrosse s'étoit rompu : nous envoyâmes les prier de monter avec nous. Les messages ne finissant point , je fus contraint de mettre pied à terre malgré la boue , et de l'aller prier de monter dans mon carrosse. M. de Metz rageoit de ses compliments, et enfin le détermina. Quand il eut consenti, et qu'il n'y eut plus qu'à gagner mon carrosse, il se mit à capituler et à protester qu'il n'ôteroit point la place à ces demoiselles: je lui dis que ces demoiselles étoient deux femmes de chambre, bonnes de reste à attendre que son carrosse fût raccommodé ,, et avenir dedans; nous eûmes beau faire, M. de Metz et moi, il lui fallut promettre qu'il en demeureroit une avec nous. Arrivés au carrosse, ces femmes de chambre descendirent, et pendant les compliments, qui ne furent pas courts, je dis au laquais qui tenoit la portière de la fermer dès que je serois monté , et d'avertir le cocher de marcher sur-le-champ. Cela fut fort bien exécuté : mais à l'instant voilà M. de Coislin à crier qu'il s' alloit jeter si ou n'arrètoit pour prendre cette demoiselle, et tout aussitôt à l'exécuter si étrangement que j'eus peine à me jeter à temps à la ceinture de ses chausses pour le retenir ; et lui , le visage contre le panneau de la portière en dehors, crioit qu'il se jetteroit, et tiroit contre moi. A cette folie , je criai d'arrêter; il se remit à peine et maintint qu'il se seroit jeté. La demoiselle femme de chambre fut rappelée, qui, en allant au carrosse rompu . avoit amassé force crotte qu'elle nous apporta et qui pensa nous écraser, M. de Metz et moi, dans ce carrosse à quatre.
390 DUC DE cûislim; ses singularités. [1702]
Son frère, le chevalier de Coislin, rustre, cynique et chagrin, tout opposé à lui, se vengea bien un jour de l'ennui de ses compliments. Les trois frères, avec un quatrième de leurs amis, étoient à un voyage du roi. A chaque logis les compliments ne finissoient point, et le chevalier s'en désespéroit. Il se trouva à une couchée une hôtesse de bel air et jolie , chez qui ils furent marqués. La maison bien meublée , et la chambre d'une grande propreté. Grand» compliments en arrivant, plus encore en partant. M. de Coislin alla voir son hôtesse dans la chambre oii elle s'étoit mise. Ils crurent qu'ils ne partiroient point. Enfin les voilà en carrosse et le chevalier de Coislin beaucoup moins impatient qu'à son ordinaire. Ses frères crurent que la gentillesse de l'hôtesse et l'agrément du gîte lui avoienl pour cette fois adouci les mœurs. A trois lieues de ià et qu'il pleuvoit bien fort , voilà tout à coup le chevalier de Coislin qui se met à respirer au large et à rire. La compagnie, qui n'étoit pas accoutumée à sa belle humeur, demande à qui il en a; lui à rire encore plus fort. A la fin il déclare à son frère qu'au désespoir de tous ses compliments à tous les gîtes, et poussé à bout par ceux du dernier, il s'étoit donné la satisfaction de se bien venger, et que, pendant qu'il étoit chez leur hôtesse, il s'en étoit allé dans la chambre où son frère avoit couché et y avoit tout au beau milieu poussé une magnifique selle , qui l'avoit d'autant plus soulagé qu'on ne pouvoit douter dans la maison qu'elle ne fût de celui qui avoit occupé cette chambre. Voilà le duc de Coislin outré de colère, les autres morts rie rire. Mais le duc furieux, après avoir dit tout ce que le désespoir peut inspirer, crie au cocher d'arrêter et au valet de chambre d'approcher, veut monter son cheval et retourner à l'hôtec^e se laver du forfait ou accuser et déceler le coupable. Ils virent longtemps l'heure qu'ils ne pourroient l'en empêcher, et il en fut plusieurs jours tout à fait mal avec son frère '.
A un voyage que le roi fit à Nancy, il lui arriva deux aventures d'une autre espèce. Le duc de Créqui, qui n'étoit point en année, se trouva mal logé en arrivant à Nancy. Il étoit brutal et accoutumé à l'être bien davantage par l'air de faveur et d'autorité où il s'étoit mis à la cour; il s'en alla déloger le duc de Coislin, qui, en arrivant un moment après, trouva ses gens sur le pavé, dont il apprit la cause. Les choses alors étoient sur un autre pied : M. de Créqui étoit son ancien , il ne dit mot; mais , de ce pas , il s'en va avec lous ses gens à la maison marquée pour le maréchal de Créqui, lui fait le même trait qu'il venoit d'essuyer de son frère et s'établit : arrive le maréchal de Créqui , dont l'impétuosité s'alla jeter sur la maison de Cavoye. qu'il délogea à sou tour, pour lui apprendre à faire les logements de manière à éviter ces cascades.
Le duc de Coislin avoit la fantaisie de ne pouvoir soutTrir qu'on lui donnât le dernier, plaisanterie qui fait courre après celui qui l'a donné et qui ne passe guère la première jeunesse. M. de Longueville, en ce même lieu de Nancy où la cour séjourna quelque temps, donna le mot
1. O'ifiique Saint-Simon ait déjà raconté cette anecdote (l. I", p. 429), nous n'avons pas cru devoir supprimer, comme les anciens éditeurs , un récit qui présente des variantes nombreuses avec le précédent.