ROSEN. [1703J
alliée à la meilleure de ces pays-là , et qui avoit eu de tout temps des emplois considérables, ce qui se rapporte aux certificats de la noblesse de Livonie et du roi de Suède Charles XII que Rosen , dont il s'agit ici , obtint, et dont celui du czar Pierre I", donné à Paris, confirme la forme. Rosen s'enrôla tout jeune . et servit quelque temps simple cavalier. Il fut pris avec d'autres en maraude et tira au billet. Le maréchal ferrant de la compagnie où il étoit se trouva de sa chambrée. Il survécut leurs autres camarades, et finit aux Invalides. Tous les ans Rosen, même maréchal de France , l'envoyoit quérir , lui donnoit bien à dîner et dînoit avec lui ; ils parloient de leurs vieilles guerres , et le renvoyoit avec de l'argent assez considérablement. Outre cela il avoit soin de s'en informer dans le reste de l'année , et de mettre ordre qu'il eût de tout et fût à son aise. Rosen, devenu officier, [fut] attiré et protégé en. France par Rosen , son parent de même nom , qui avoit un régiment et mille chevaux sous le grand Gustave-Adolphe, à la bataille de Lutzen, puis sous le duc de Weiraar, [qui] commanda en chef pour le roi en Alsace , et mourut en 1667 , ayant donné sa fille en mariage à Rosen dont je parle.
C'étoit un grand homme sec , qui sentoit son reître , et qui auroit fait peur au coin d'un bois, avec une jambe arquée d'un coup de canon, ou plutôt du vent du canon , qu'il amenoit tout d'une pièce. Excellent officier de cavalerie, très-bon même à mener une aile, mais à qui la tête tournoit en chef, et fort brutal à l'armée et partout ailleurs qu'à table, où sans aucune ivrognerie il faisoit une chère délicate, et entretenoit sa compagnie de faits de guerre qui instruisoient avec plaisir. C'étoit un homme grossier à l'extérieur, mais délié au dernier point, et qui connoissoit à merveille à qui il avoit affaire, avec de l'esprit, du tour et de la grâce en ce qu'il disoit du plus mauvais françois du monde qu'il afîectoit. Il connoissoit le roi et son foible et celui de la nation pour les étrangers ; aussi reprochoit-il à son fils qu'il parloit si bien françois qu'il ne seroit jamais qu'un sot. Rosen fut toujours bien avec les ministres et au gré de ses généraux, par conséquent du roi, qui l'employa toujours avec distinction, et qui pourvut souvent à sa subsistance. Châteaurenauld , Vauban et lui étoient grands-croix de Saint- Louis, et il fut mestre de camp général à la mort de Montclar, qu'il vendit à Montpéroux, lorsqu'il fut maréchal de France. En tout c'étoit un homme qui avoit voulu faire fortune . mais qui en étoit digne et bon homme et honnête homme , avec la plus grande valeur. Il m'avoit pris en amitié pendant la campagne de 1693, qui avoit toujours continué depuis, et me prètoit tous les ans sa maison toute meublée à Strasbourg. Nous lui verrons faire une fia tout à fait digne, sage et chrétienne.
Huxelles , dont le nom étoit de Laye , et par adoption du Blé , du père du trisaïeul de celui dont il s'agit ici. Malgré ce nombre de degrés, ce ne fut que vers l'an 1500 que cette adoption fut faite par le grand-oncle maternel de ce bisaïeul, dont la femme devint par l'événement héritière de sa famille, à condition, comme il a été exécuté, de prendre le nom et les armes de du Blé et de quitter celles de Laye. Avant cela, on
ne connoît pas trop ces de Laye. Il y avoit plusieurs familles de ce nom- Depuis , ils ont eu une Bauffremont et quelques bonnes alliances. Mais avant d'aller plus loin , il faut expliquer celles dont notre marquis d'Huxelles sut faire les échelons de sa fortune.
Son père et son grand-père, qui furent tués à la guerre, et son bisaïeul, eurent le gouvernement do Ghâlons et cette petite lieutenance générale de Bourgogne. Le grand-père épousa une Phélypeaux , par où notre marquis d'Huxelles se trouva fort proche de Châteauneuf , secrétaire d'État, et de Pontchartrain depuis chancelier, et du maréchal d'Humières, c'est-à-dire que son père étoit cousin germain de Châteauneuf, issu de germain de Pontchartrain et germain du maréchal d'Humières. La sœur du père du marquis d'Huxelles avoit fort étrangement épousé Beringhen, premier écuyer qui avoit été premier valet de chambre , dont le fils , premier écuyer aussi , et cousin germain de notre marquis d'Huxelles , avoit bien plus étrangement encore épousé une fille du duc d'Aumont et de la sœur de M. de Louvois. L'intrigue ancienne de tout cela mèneroit trop loin. Il suffit de marquer la proximité des alliances et d'ajouter que l'amitié de la vieille Beringhen pour son neveu , et l'honneu.' que son mari tiroit d'elle firent élever ce neveu avec leurs enfants comme frères , que l'amitié a subsisté entre eux à ce même degré, et que Beringhen, neveu de Louvois par une alliance si distinguée pour tous les deux, entra dans sa plus étroite confiance et d'affaires et de famille . fut après sa mort sur le même pied avec Barbezieux , et , tant par là que par sa charge , fut une manière de personnage. Il protégea son cousin d'Huxelles de toutes ses forces auprès de Louvois , puis de Barbezieux , et l'a soutenu toute sa vie. Ce préambule étoit nécessaire pour bien faire entendre ce qui suivra ici et ailleurs ; ajoutons seulement que le marquis de Créqui , fils du maréchal . avoit épousé l'autre fille du duc d'Aumont et de la sœur de Louvois et que MM. de Créqui vivoient fort unis avec M, d'Aumont, les Louvois et les Beringhen. Revenons maintenant à notre marquis d'Huxelles.
Son père n'avoit que dix ans quand il perdit le sien . et vingt lorsqu'il perdit sa mère. G'étoit un homme d'ambition qui , trouvant Beringhen dans la plus intime faveur de la reine régente qui le regardoit comme son martyr, l' avoit, pour prémices de son autorité, rappelé des Pays- Bas où il s' étoit enfui, et de valet l'avoit fait premier écuyer. Huxelles crut se donner un fort appui en l'honorant à bon marché du mariage de sa sœur, duquel il étoit seul le maître, et ne s'y trompa pas. Il servit avec réputation et distinction ; il eut même le grade singulier de -capitaine général qui ne fut donné qu'à quatre ou cinq personnes en divers temps, et qui commandoit les lieutenants généraux, et il n' étoit pas loin du bâton lorsqu'il fut tué, avant cinquante ans, devant Gravelines, en 1658. Sa veuve, fille du président Bailleul, surintendant des finances lors de leur mariage , étoit une femme galante , impérieuse , de beaucoup d'esprit et de lecture, fort du grand monde , dominant sur ses amis , se comptant pour tout , et les autres , ses plus proches même pour fort peu , qui a su se conserver une considération, et une sorte de tribunal chez elle jusqu'à sa dernière vieillesse , où la compagnie fut
longtemps bonne et trayée , et où le prix se distribuoit aux gens et aux choses. A son seul aspect , tout cela se voyoit en elle. Son fils et elle ne purent être longtemps d'accord, et ne l'ont été de leur vie. Il se jeta aux Beringhen qui le reçurent comme leur enfant, il avoit près de vingt-cinq ans quand il la perdit. La plus intime liaison s'étoit consolidée entre ses enfants et son neveu . et le vieux Beringhen, qui ne s'étoit pas moins conservé d'autorité dans sa famille que de considération dans le monde et auprès du roi jusqu'à l'extrême vieillesse , eut d'autant plus de soin de l'entretenir qu'il aimoit ce neveu comme son fils. Il ne mourut qu'en 1692 , et dès 1677 il avoit marié son fils à Mlle d'Aumont.
Avec tous ces avantages Huxelles sut cheminer: il devint l'homme de M. ds Louvois à qui il rendoit compte et qui le mena vite. Il lui fit donner le commandement de ce malheureux camp de Maiutenon pour l'approcher du roi, dont les inutiles travaux ruinèrent l'infanterie, et où il u'étoit pas permis de parler de malades, encore moins de morts. A trente-cinq ans , n'étant que maréchal de camp , Louvois lui procura le commandement de l'Alsace sous Montclar, puis en chef, à sa mort au commencement de 1690, et le fit résider à Strasbourg pour mortifier Chamilly à qui le roi en venoit de domier le gouvernement, et quatre ans après le fit lieutenant général et chevalier de l'ordre à la fin de 1688 Il résida toujours à Strasbourg jusqu'en 1710, roi plutôt que commandant d'Alsace , et servit, toutes les campagnes sur le Rhin, de lieutenant général, mais avec beaucoup d'égards et de distinctions.
C'étoit un grand et assez gros homme , tout d'une venue , qui marchoit lentement et comme se traînant . un grand visage couperosé , mais assez agréable, quoique de physionomie refrognée par de gros sourcils, sous lesquels deux petits yeux vifs ne laissoient rien échapper à leurs regards : il resserabloit tout à fait à ces gros brutaux de marchands de boeufs. Paresseux, voluptueux à l'excès en toutes sortes de commodités, de chère exquise grande, journalière, en choix de compagnie, en débauches grecques dont il ne prenoit pas la peine de se cacher, et accrochoit de jeunes officiers qu'il adomestiquoit , outre déjeunes valets très-bien faits, et cela sans voile, à l'armée et à Strasbourg: glorieux jusqu'avec ses généraux et ses camarades, et ce qu'il y avoit de plus distingué, pour qui, par un air de paresse , il ne se levoit pas de son siège, alloit peu chez le général, et ne montoit presque jamais à cheval pendant les campagnes; bas, souple , flatteur auprès des ministres et des gens dont il croyoit avoir à craindre ou à espérer, dominant sur tout le reste sans nul ménagement, ce qui mèloit ses compagnies et les esseuloit assez souvent. Sa grosse tête sous une grosse perruque, un silence rarement interrompu, et toujours eu peu de mots, quelques sourires à propos, un air d'autorité et de poids, qu'il tiroit plus de celui de son corps et de sa place que de lui-même ; et cette lourde tète ofl'usquée d'une perruque vaste lui donnèrent la réputation d'une bonne tète, qui toutefois éloit meilleure à peindre par le Rembrandt pour une tète forte qu'à consulter. Timide de cœur et d'esprit, faux, corrompu dans le cœur comme dans les mœurs, jaloux, envieux, n'ayant que son but, sans coatraiate des moyens pourvu qu'il pût se conserver une ticorce de
p^c^ité et de vertu feinte , mais qui laissoit voir le jour à travers et qui cédoit même au besoin véritable: avec de l'esprit et quelque lecture, assez peu instruit et rien moins qu'homme de guerre, sinon quelquefois dans le discours; en tout genre le père des difficultés, sans trouver jamais de solution à pas une; fin, délié, profondément caché, incapable d'amitié que relative à soi, ni de servir jjersonne, toujours occupé de ruses et de cabales de courtisan . avec la simplicité la plus composée que j'aie vue de ma vie , un grand chapeau clabaud toujours sur ses yeux . un habit gris dont il couloit la pièce à fond , sans jamais d'or que les noutons, et boutonné tout du long , sans vestige de cordon bleu , et son Saint-Esprit bien caché sous sa perruque; toujours des voies obliques, jamais rien de net, et se conservant partout des portes de derrière; esclave du public et n'approuvant aucun particulier.
Jusqu'ea 1710 il ne venoit à Paris et à la cour que des moments , pour se conserver les amis importants qu'il se savoit ménager. A la fin il s'ennuya de son Alsace, et, sans en quitter le commandement, moins encore les appointements, car avec une grande dépense que sa vanité et ses voluptés tiroient de lui il étoit avare, il trouva le moyen de venir demeurer à Paris pour travailler à sa fortune. Sous un masque d'indifférence et de paresse, il brùloit d'envie d'être de quelque chose, surtout d'être duc. Il se lia étroitement aux bâtards par le premier président de Mesmes , esclave de M. et de Mme du Maine , et le plus intime ami de Beringhen , par conséquent le sien. Par M. du Maine, qui fut la dupe de sa capacité et des secours qu'il pourroit trouver en lui , il eut quelques secrets accès auprès de Mme de Maintenon. Il ne négligea pas le côté de Monseigneur; Beringhen et sa femme étoient fort amis delà Choin ; ils lui vantèrent Huxelles , elle consentit à le voir.
Il devint son courtisan, jusqu'à la bassesse d'envoyer tous les jours de la rue Neuve-Saint-Augustin, où il logeoit auprès du petit Saint- Antoine, où elle demeuroit, des tètes de lapins à sa chienne. Par elle il fut approché de Monseigneur, il eut avec lui des entretiens secrets à Meudon; et ce prince , à qui il n'en falloit pas tant pour l'éblouir, prit une estime pour lui jusqu'à le croire propre à tout, et à s'en expliquer autant qu'il le pouvoit oser. Dès qu'il fut mort, la pauvre chienne fut oubliée, plus de tètes de lapins; la maîtresse le fut aussi. Elle avoit eu la sottise de compter sur son amitié; surprisa et blessée d'un abandon si subit, elle lui en fit revenir quelque chose. Lui-même fit le surpris; il ne pouvoit comprendre sur quoi ces plaintes étoient fondées. Il dit effrontément qu'il ne la connoissoit presque pas, et qu'il ne l'étoit de Monseigneur que par son nom, ainsi qu'il ne savoit pas ce qu'elle vouloit dire. De cette sorte finit ce commerce avec la cause de la faveur , et elle n'en a pas ouï parler depuis.
En voilà assez pour le présent sur un homme dont j'ai déjà parlé ailleurs, et que nous verrons toujours le même figurer en plus d'une sorte, et se déshonorer enfin de plus d'une façon. Nous aurons donc aussi occasion d'en parler plus d'une fois encore. Il suffira de dire ici que la tète lui pensa tourner de ne voir point de succès de tant de menées, et qu'il y avoit plusieurs mois qu'il étoit enfermé chez lui dans