‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 305 sur 348 · TESSÉ. L · texte numérisé non relu

TESSÉ. L

une farouche et menaçante mélancolie , ne voyant presque et qu'à peine Beringhea, lorsque l'espérance d'aller traiter la paix raffermît son cerveau déjà fort égaré.

Tessé dont j'ai eu occasion de parler plus d'une fois. Sa mère étoit sœur du père du marquis de Lavardin , ambassadeur à Rome, excommunié par Innocent XI pour les franchises, chevalier de l'ordre, etc., duquel par l'événement il a beaucoup hérité : le frère cadet de son père étoit le comte de Froulay , grand maréchal des logis de la maison du roi, chevalier de l'ordre en 1661 , mort en 1671 , grand-père de Froulay, ambassadeur à Venise, de l'évèque du Mans, et du bailli de Froulay . ambassadeur de son ordre en France. Une autre alliance fut plus utile à la fortune de Tessé. La mère de son père étoit Escoubleau . sœur du père de Sourdis, chevalier de l'ordre en 1688, puis commandant en Guyenne , duquel j'ai parlé , ami intime de Saint-Pouange , au fils duquel il donna enfin sa fille unique , et créature de Louvois , auprès duquel il produisit Tessé encore tout jeune : c'étoit un grand homme, bien f^t, d'une figjre fort noble, et d'un visage agréable; doux, liant, poli, flatteur, voulant plaire atout le monde, surtout à la faveur et aux ministres. Il devint bientôt comme Huxelles , mais dans un genre différent, l'homme à tout faire de Louvois, et celui qui, de partout, l'informoit de toutes choses. Aussi en fut-il promptement et roidement récompensé : ii acheta pour rien la charge nulle de colo nel général des carabins ' qui le porta, pour la supprimer, à celle de mestre de camp général des dragons, qui fut créée pour lui dès 1684, étant à peine brigadier, et il venoit d'être fait maréchal de camp en 1688 , quand Louvois le fit faire chevalier de l'ordre. Trois ans après, il eut le meilleur gouvernement de Flandre qui est Ypres, et, en 1692 , il fut tout à la fois lieutenant général et colonel général des dragons.

C'étoit un Manceau , digne de son pays ; fin , adroit , ingrat à merveille . fourbe et artificieux de même. On en a vu ci-devant un étrange échantillon avec Catinat, auquel il dut le comble de sa fortune, pour s'élever sur ses ruines. Il avoit le jargon des femmes . assez celui du courtisan, tout à fait l'air du seigneur et du grand monde, sans pourtant dépenser ; au fond ignorant à la guerre , qu'il n'avoit jamais faite , par un hasard d'avoir été partout et de s'être toujours trouvé à côté des actions et de presque tous les sièges. Avec un air de modestie , hardi à se faire valoir et à insinuer tout ce qui lui étoit utile, toujours au mieux avec tout ce qui fut en crédit , ou dans le ministère . surtout avec les puissants valets. Sa douceur et son accortise le firent aimer, sa fadeur et le tuf, qui se trouvoit bientôt pour peu qu'il fût recherché; le firent mépriser. Conteur quelquefois assez amusant, bientôt après plat et ennuyeux, et toujours plein de vues et de manèges, il sut profiter de ses bassesses auprès du maréchal de Villeroy, de Vendôme, de Vaudemont, et par ses souplesses auprès de Chamillart, de Torcy, de Pontchartrain , de Desmarets , surtout auprès de Mme de Maintenon,

1. Les carabins étaient un corps de cavalerie légère souvent cité sous Henri IV et sous Louia Xlll ; il fut supprimé par Louis XIV .

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